Le fantasme de la «guerre des identités»

«Une bascule générationnelle majeure» est à réaliser à gauche, estiment les historiens Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, pour enfin voir et comprendre la société multiculturelle française et «bâtir un destin commun».

«Une bascule générationnelle majeure» est à réaliser à gauche, estiment les historiens Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, pour enfin voir et comprendre la société multiculturelle française et «bâtir un destin commun».

 

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puceinvite.jpgLa nécessité d'un débat à gauche sur les «identités» émerge et cela n'est guère étonnant. Mais il prend une tournure pleine d'ambiguïtés, accentuant les fractures de la société française.
On mesure les enjeux de ce débat à gauche à la lecture de l'ouvrage que vient de publier, à la fin de l'été, Jean-Louis Amselle (L'ethnicisation de la France, Éditions Lignes), comme à l'écho de cet ouvrage qui tente de montrer (dixit le site de l'éditeur) que l'essor du multiculturalisme conduit à «l'abandon de l'universalisme», une croyance qui semble rencontrer son public et même ses publics, comme le montrent les différents sites qui relayent une tribune de Jean-Loup Amselle publiée dans Le Monde du 15 septembre 2011, et que l'on retrouve sur le site Français de souche, sur le site du Comité Laïcité République ou sur le site de la Licra... un panel si vaste que cela doit nous interroger.
Jean-Loup Amselle propose une analyse sur ce qu'il nomme la «guerre des identités» en France, et il impute cette guerre supposée à la «mise en œuvre» volontariste du «multiculturalisme» dans notre pays. Entendez bien: la «mise en œuvre». Il s'agirait donc d'une réalité (le multiculturalisme), organisée par une volonté (politique), animée par une idéologie (structurée), et ce «complot» aboutirait à une «guerre des identités». Aux armes citoyens...
Mais qui donc veut cette «guerre»? Certes pas les gouvernements successifs depuis la fin des Trente Glorieuses puisque tous se sont, au contraire (avec quelques velléités de réformes et des différences sensibles dans l'application), évertués à maintenir la fiction d'une France dont le génie intégrateur puiserait ses racines dans les préceptes ineffables de la Révolution française ou dans le mythique «creuset français» ou le célèbre «modèle d'intégration à la française».
En réalité, tout au long de la Ve République, du point de vue du pouvoir, la logique a donc toujours été de contrer toutes les manifestations ou les ferments du «multiculturalisme». Ni Pompidou (qui ne voyait du métissage que dans l'art), ni Giscard (avec la fermeture des frontières), ni Mitterrand (l'héritier de l'empire colonial français dont il fut l'un plus grand ministre de la IVe République), ni Chirac (avec ses écarts passagers sur les «bruits» et les «odeurs»), ni Sarkozy (l'homme des discours de Dakar et de Grenoble) n'ont été des apôtres du «multiculturalisme».
Mais alors, qui donc a bien pu «vouloir» le «multiculturalisme» en France, dont l'auteur nous apprend qu'il se traduit sur le territoire (sur la base de quelle enquête de terrain?) par une «rachianalgésie» du social (racisme «blanc» contre les minorités, racisme des minorités envers les «blancs»...) ?
La réponse, pour lui, est simple: il s'agit d'une perte des valeurs universelles, initiée par des minorités manipulées par des politiciens habiles ou des faiseurs d'opinion (dont certains adeptes des études postcoloniales, pourtant marginalisées à l'Université, seraient les penseurs masqués), au nom de revendications culturelles et sociales (revendications mémorielles, reconnaissance de cultures minoritaires, éloge de la diversité, révisionnisme historique, politique des quotas, etc.).
Le peuple est aveugle. Dieu merci, les coupables sont connus et, comme de juste, ce sont ces minorités et/ou leurs représentants qui provoquent, par un «effet boomerang», le racisme de la majorité envers elles, racisme habilement attisé et exploité par la droite et l'extrême-droite. À croire qu'elles l'ont bien cherché!
Déjà en 2008, dans la revue Sciences humaines, il écrivait au sujet des études postscoloniales qu'il fallait faire attention aux «dérapages» celles-ci conduisant à une «purification ethnique du savoir» (on appréciera la finesse de l'expression !) et, en 1996, dans son ouvrage Vers un multiculturalisme français, il parlait déjà d'un durcissement des «identités». Autant dire que son exposé est une réflexion longuement portée, qu'il avait déjà largement développé dans L'Occident décroché en 2008 (chez Stock), son précédent ouvrage.
Sur certains points, nous sommes d'accord avec Jean-Loup Amselle, lorsqu'il affirme qu'il est très difficile de déterminer les contours des minorités, non pas forcément parce que tel individu ou tel individu (noir, juif, maghrébin, etc.) ne se reconnaitrait pas dans l'une ou l'autre de celles-ci, mais parce que les appartenances sont multiples, non exclusives et, par ailleurs, mouvantes. Les assignations identitaires, sur la base du concept catastrophique d'identité, sont donc hautement problématiques et potentiellement dangereuses. Certes. A contrario, on constate beaucoup plus une volonté farouche de préserver «l'identité française» (dont le piteux «débat» du même nom n'était que le symptôme le plus visible), comme si celle-ci était en danger.
On aimerait donc que Jean-Loup Amselle renforce par des exemples précis sa théorie d'une «essentialisation culturelle ou raciale» par certains des représentants des minorités ou d'intellectuels postcoloniaux et, s'ils existent, qu'il évalue leur impact réel sur la société. Le véritable problème est que la racialisation ne provient pas d'une perte des valeurs universelles initiées par un complot des minorités ou de leurs représentants auto-proclamés: la racialisation est un phénomène autrement plus complexe qui coagule des processus de longue durée dont Jean-Loup Amselle ne dit rien. Et c'est bien là le problème.
Essayons de mettre un peu d'ordre, au risque de rappeler quelques éléments déjà forts connus. Notons d'abord que la relégation de larges strates des classes populaires les plus fragiles dans des quartiers d'exil –et parmi elles les immigrées des suds, et à la marge de ces marges, les sans-papiers– a empiré (pour des raisons essentiellement socioéconomiques). Ces quartiers ont été délaissés depuis trente ans (1981) par les élites, malgré d'innombrables promesses et des émeutes à répétition (ou des marches), qui auraient pourtant dû faire réfléchir aux impasses vertigineuses de cette situation. Parmi celles-ci, l'aveuglement volontaire, depuis des décennies, devant les conséquences désastreuses des discriminations ethno-raciales, qui existent dans des domaines essentiels –tels l'emploi, l'éducation, la sécurité, la culture ou le logement– et de manière massive. Les «valeurs universelles» n'ont point empêché que ces discriminations, adossées à des stéréotypes séculaires et, disons le mot, à un racisme muet, ne dictent des conduites d'action (des employeurs, des propriétaires, des institutions policières et, parfois, éducatives...) qui ont patiemment contribué à creuser un invisible fossé entre la «société globale» et ces minorités.
Mieux, c'est au nom de ces valeurs universelles –trahies au profit d'un néo-républicanisme conservateur aux relents nationalistes et xénophobes qui s'exhibe désormais sur tout le spectre politique (y compris à gauche depuis le «choc de 2005»)– que l'on a refusé de voir et longtemps d'étudier ou d'évaluer ces discriminations. À l'inverse, la mise à l'agenda politique, depuis au moins trente-cinq ans et le tournant de 1975-1976, du «problème de l'immigration» a progressivement dérivé, surtout après la chute du mur de Berlin, vers sa constitution comme «ennemi intérieur» (et sur ce point, nous rejoignons Jean-Loup Amselle lorsqu'il affirme que cette racialisation des minorités est un mode de gouvernance en soi aujourd'hui). Ainsi, la racialisation des discours publics, articulée à des politiques migratoires obsidionales, concourt à la stigmatisation de plus en plus «décomplexée» de nombre de minorités (postcoloniales ou non).
Et puis, pourquoi ne pas le dire, la faible visibilité des épisodes coloniaux ou esclavagistes, qui constituent –qu'on le veuille ou non, qu'on l'approuve ou non– une part de l'héritage historique de nombreuses minorités (héritage qu'elles partagent d'ailleurs souvent avec la France), est effectivement ressentie douloureusement. Plutôt que de s'en plaindre, mieux vaudrait affronter ce problème (comme vient de le faire magistralement Alexis Jenni dans son roman L'Art français de la guerre ou comme l'ont affronté plus concrètement d'autres pays comme la Belgique), et revendiquer que l'année des outre-mer (2011), l'année de commémoration des indépendances africaines (2010) ou celle à venir sur la fin de la guerre d'Algérie (2012) aient plus d'impact en devenant des axes forts de prises de parole de la République pour faire «entrer ces passés» dans nos présents.
À cet égard, il faudrait une véritable volonté politique, une dynamique culturelle forte, des relais au sein de l'école et des médias et une décentralisation des priorités publiques. Et, pourquoi pas, un engagement fort des candidats de la gauche ou écologistes aux prochaines élections présidentielles, de tenir compte concrètement de ces questions toujours en périphérie des priorités, afin d'éviter que ces «fractures de l'histoire» ne fragilisent le présent.
Il n'y a donc pas besoin d'être grand clerc pour comprendre que ces facteurs (relégation et regroupement spatial des minorités, fragilisation sociale et économique des classes populaires, effet dévastateur des discriminations, constitution dans l'espace public des minorités immigrées en menace) suffisent pour analyser les phénomènes de cristallisation identitaires et de rétraction communautaires, qui existent évidemment. Encore faudrait-il nuancer le bilan.
Le «multiculturalisme», nous dit l'auteur, marche aux États-Unis mais pas en Europe. Il faudrait y voir de près: en quoi le multiculturalisme ne «marche-t-il pas» en Angleterre ou en Allemagne? En quoi «marche-t-il» aux États-Unis? Dans tous les pays, les questions sont complexes et les débats intenses, marqués ici par un mouvement de rétraction (comme en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas), là par des polémiques (en Allemagne ou aux États-Unis) ou des conflits politiques plus ouverts (en Suisse ou en Belgique). Mais, dans tous les cas, apparaît, plus ou moins fortement, la peur de l'autre, du migrant et de l'islam, enjeu essentiel des controverses sur le «multiculturalisme». Tout en dénonçant les discours publics, Jean-Loup Amselle, en défendant l'hypothèse d'une «guerre des identités», s'en fait ici –involontairement sans doute– le porte-parole: en effet, les situations sont partout complexes, et à évaluer concrètement (le nombre de mariages mixtes n'a pas baissé, par exemple, témoignant de la porosité des «communautés» avec la société d'accueil).
Ce qui est par contre très clair, c'est que partout en Europe, la racialisation des discours publics est effective. En France, les glissements sémantiques de certains responsables politiques, de membres du gouvernement ou de représentants de la «droite populaire», sans parler du Front national bien sûr, en attestent avec éclat. Mais là encore, on voit que ces discours –que l'on retrouve en progression en Belgique, en Italie, en Suisse, en Serbie, en Hongrie, aux Pays-Bas ou au Danemark– transforment «par le haut» certaines minorités («de couleur» ou non, comme en témoigne la récente stigmatisation des Roms en Italie, en France ou en Hongrie) en «problème» et en «menace». Face à ce mouvement européen, les revendications des minorités ou de leurs représentants (qu'aucun parti politique ne prend d'ailleurs véritablement en compte en France) apparaissent fortement marginalisées face à cette déferlante racialiste. Les mettre sur un pied d'égalité avec les discours publics du pouvoir est une erreur majeure de focale.
L'enjeu, du point du vue des sciences sociales, n'est donc pas, à notre sens, d'abandonner la compréhension des facteurs économiques dans la distribution des inégalités (ce qui légitimerait le prurit ethniciste), mais de l'articuler à d'autres dimensions, effectivement culturelles, qui ne s'opposent pas aux premières mais complexifient (et donc améliorent) notre compréhension du réel.
Du point de vu politique, l'enjeu n'est pas plus de choisir entre le «républicanisme» (lequel?) au profit d'un «multiculturalisme» (d'ailleurs essentialisé sous la plume de l'auteur), mais bien de tenir compte d'un processus qui a changé la face du monde en général et de la France en particulier, à savoir qu'il ne s'agit plus d'être «pour» ou «contre» une société multiculturelle: la nôtre l'est, de facto, déjà. Mais, la France n'est pas pour autant «multiculturaliste». Pour aller jusqu'au bout, le principal enjeu politique n'est donc pas de défendre un républicanisme «à l'ancienne», mais d'en inventer un autre qui, sans se départir de ses valeurs émancipatrices, tienne compte du monde tel qu'il est, et c'est ici que la gauche va devoir faire une bascule générationnelle majeure.
Il n'y a, à notre sens, aucun modèle à sauver: il s'agit de rendre plus égalitaire la République, plus fraternel notre rapport au monde, plus libre l'expression de nos parcours différents tout en cherchant à bâtir un destin commun. Bien sûr ce n'est pas simple, et la première chose à faire est, peut-être, de décentrer notre regard en évitant la focalisation sur un très hypothétique «âge d'or de l'intégration». Il n'y a plus de centre et de périphérie, les empires sont tombés et les mondes s'entrecroisent. Cela rend le présent et nos sociétés plus complexes. C'est cette complexité qu'il s'agit d'explorer pour éviter, comme en témoignent les différents écrits de Jean-Loup Amselle, d'en avoir peur. Arrêtons de nous faire peur.
Nicolas Bancel, historien, professeur à l'Université de Lausanne (Suisse)
Pascal Blanchard, historien, chercheur associé au Laboratoire Communication et Politique CNRS (Paris).

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