Birmanie: Etat de droit et nettoyage ethnique

«Aung San Suu Kyi est sans nul doute la Birmane à laquelle les minorités font le plus de confiance. Mais (...) cette confiance est menacée par son relatif silence sur les violations des droits de l’homme commises par l’armée birmane.» Par Frédéric Debomy, ancien président d’Info Birmanie, à l’origine du dialogue entre Aung San Suu Kyi et Stéphane Hessel, publié dans le livre Résistances (éditions Don Quichotte).

«Aung San Suu Kyi est sans nul doute la Birmane à laquelle les minorités font le plus de confiance. Mais (...) cette confiance est menacée par son relatif silence sur les violations des droits de l’homme commises par l’armée birmane.» Par Frédéric Debomy, ancien président d’Info Birmanie, à l’origine du dialogue entre Aung San Suu Kyi et Stéphane Hessel, publié dans le livre Résistances (éditions Don Quichotte).


 

Le 1er avril 2012, des élections législatives partielles étaient organisées en Birmanie. Elles permirent à des membres de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) de la lauréate du prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, de devenir pour la première fois députés. Désormais, nombreux sont les Birmans qui attendent le scrutin de 2015: il verra le renouvellement de la majorité des sièges du parlement. La victoire de la LND est probable, qui pourrait entraîner la désignation d’Aung San Suu Kyi comme chef de l’Etat. Certes, cela ne pourra se faire sans un amendement constitutionnel, la loi exigeant que le conjoint et les parents proches du président soient de nationalité birmane: or l’époux d’Aung San Suu Kyi, décédé en 1999, était britannique, ainsi que ses deux fils. 

Supposons que cette difficulté soit levée et la «dame de Rangoun» à même d’assumer les plus hautes responsabilités de l’Etat: tous les problèmes de la Birmanie seront-ils pour autant résolus?

La place des minorités

Rien n’est moins sûr: outre qu’il serait naïf de penser que la démocratisation du pays pourrait être le fruit de la seule victoire de la LND, celle-ci est actuellement loin d’être prête à assumer le pouvoir. Direction vieillissante (les quarantenaires et cinquantenaires font largement défaut), manque de formation, répartition inégale de ses militants sur le territoire national sont au nombre des difficultés que doit affronter le parti.

Mais il y a plus inquiétant: le processus d’ouverture politique à l’œuvre en Birmanie, initié à la surprise générale par le régime à l’été 2011, n’a pas empêché que se poursuivent les affrontements entre les groupes armés issus des minorités nationales et l’armée birmane. Certes, des accords de cessez-le-feu ont été signés avec un certain nombre de groupes armés, mais ils demeurent fragiles. Ils sont en outre insuffisants pour assurer une paix durable. Enfin, les négociations du pouvoir avec la rébellion kachin n’ont abouti à aucun accord, et les affrontements armés se poursuivent dans le nord de la Birmanie.

Or, ceux qui se sont intéressés à la Birmanie le savent: il n’y aura pas de stabilité dans ce pays tant que les minorités nationales (qui constituent environ un tiers de la population) ne seront pas satisfaites du rôle et de la place qui leur sont accordées. Si Aung San Suu Kyi a été considérée par beaucoup d’observateurs (dont l’auteur de ces lignes) comme la personne la plus à même de favoriser l’unité nationale, c’est en raison de l’attention qu’elle a toujours porté aux revendications des minorités, qui souhaitent bénéficier d’une certaine autonomie administrative, culturelle et linguistique dans les territoires où elles sont établies. Le premier discours de la «dame» au parlement, le 19 juillet 2012, a été le reflet de cette préoccupation: «Pour devenir une véritable Union démocratique […], avec des droits égaux et un respect mutuel, j'appelle tous les membres du Parlement à discuter de la mise en place des lois nécessaires pour protéger les droits égaux des groupes ethniques».

Aung San Suu Kyi est sans nul doute la Birmane à laquelle les minorités font le plus de confiance. Mais cette confiance a ses limites, et sa popularité chez les minorités est loin d’atteindre la popularité dont elle bénéficie chez les Birmans. Cette confiance est même menacée par son relatif silence sur les violations des droits de l’homme commises par l’armée birmane dans l’Etat kachin. Un silence qu’elle observe également vis-à-vis de la crise dans l’Etat d’Arakan (frontalier du Bangladesh).

Violences dans l’Arakan

Le 28 mai dernier, une jeune femme bouddhiste était violée et assassinée et le crime attribué à trois membres de la minorité rohingya. Cet événement fut le déclencheur de violences dont les Rohingya furent les principales victimes. Cette minorité musulmane est considérée par l’ONU comme l’une des plus persécutées au monde: privés de citoyenneté, les Rohingya sont apatrides dans leur propre pays. Le rejet dont ils sont l’objet n’est pas le seul fait du régime: l’hostilité à leur encontre est partagée par une large partie de la population qui, refusant de les considérer comme des compatriotes,  les désigne par le terme «bengalis». La haine des Rohingya est en train de s’étendre à l’ensemble des musulmans de Birmanie, dont les Kamans. Face à cette situation, Aung San Suu Kyi est demeurée presque silencieuse jusqu’au début novembre, se contentant d’évoquer la nécessité que les lois sur la citoyenneté soient en phase avec le droit international et d’inciter la majorité bouddhiste à faire preuve de tolérance envers les minorités religieuses.

Pressée de s’exprimer sur des violences ayant entraîné le déplacement de plus de 100 000  personnes et la destruction d’environ 4 600 maisons, la lauréate du prix Nobel de la paix a tardivement justifié sa neutralité: «J’exhorte à la tolérance mais je ne crois pas que quiconque devrait user de son autorité morale, si vous voulez appeler cela ainsi, pour promouvoir une cause particulière sans se pencher véritablement sur les sources des problèmes […] Je sais que les gens attendent de moi que je m’engage pour l’une ou l’autre des parties, aussi chacun est déçu parce que je ne le ferai pas.» Si les «deux parties» -Arakanais bouddhistes et Rohingya– ont souffert des violences dans l’Etat d’Arakan, leur situation n’est pourtant pas équivalente. C’est pourquoi Tomás Ojea Quintana, le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme en Birmanie, s’est dit «écoeuré» de la façon dont la communauté rohingya était traitée, évoquant la «discrimination endémique» dont elle était l’objet.

Epuration ethnique

L’émissaire onusien a interrogé le comportement du gouvernement birman face à cette crise: «Il est pour moi clair qu’il y a au sein du gouvernement un groupe de jusqu’au-boutistes qui s’emploie à appliquer cette politique de discrimination au travers de mesures concrètes à l’encontre des Rohingya […] Ma préoccupation est que je ne sais pas ce qu’est la position du président Thein Sein sur cette question.» Tomás Ojea Quintana a certes été informé de la volonté du gouvernement de mettre en œuvre une politique d’intégration des Rohingya, mais il note l’absence de mesures concrètes: «il ne s’agit», précise-t-il, «que de déclarations.»

Tun Khin, un militant rohingya établi en Grande-Bretagne, va plus loin. Il estime que le gouvernement a la capacité de faire cesser les violences: «Ils ont l’une des forces militaires les plus importantes de l’Asie du Sud-est ainsi que des forces de police et de sécurité parmi les plus redoutées de la région. Le fait est qu’ils permettent aux violences de se poursuivre parce que cela sert leur agenda.» Tun Khin rappelle notamment que le président Thein Sein avait demandé à la communauté internationale de l’aider à expulser les Rohingya de Birmanie: «La proposition la plus courante a été que l’on enferme les Rohingya dans des camps jusqu’à ce qu’ils puissent être déportés. C’est ce qui est en train de se passer au nez et à la barbe de la communauté internationale. Thein Sein n’est pas si stupide: il n’envoie pas ses propres soldats attaquer et enfermer les Rohingya. Il permet aux civils de le faire, les incite à le faire, et ainsi échappe aux reproches s’agissant de ce qui se passe. Il s’agit pourtant bien de sa politique.»

Face au nettoyage ethnique, la neutralité d’Aung San Suu Kyi

De fait, la situation dans l’Etat d’Arakan, décrite par Aung San Suu Kyi comme relevant d’un affrontement entre communautés, s’apparente de plus en plus à de l’épuration ethnique. Le renvoi dos à dos des parties paraît dès lors peu acceptable. Pour Tomás Ojea Quintana, la crise en Arakan «ne doit pas être l'occasion d'exclure de façon permanente une communauté indésirable». Aung San Suu Kyi partage-t-elle les préjugés d’une partie du mouvement démocratique à l’encontre des Rohingya? Pour avoir abordé le sujet avec elle en septembre 2011, lors d’une entrevue à son domicile, je répondrais que non. La dissidente trouvait d’ailleurs paradoxal que les Birmans puissent à la fois jalouser le printemps arabe et être habités de préjugés à l’encontre des musulmans. Mais elle ne se prononçait pas sur la citoyenneté des Rohingya.

Aung San Suu Kyi évite-t-elle de prendre position sur un sujet sensible par souci de préserver une popularité dont elle a grand besoin? Doit-elle composer, au sein de son parti, avec des collègues aux préjugés ancrés? En septembre 2011, la dirigeante de la LND m’expliquait qu’elle comptait aborder la question sensible des Rohingya par le prisme d’un discours général sur l’Etat de droit. Lorsqu’elle évoque, aujourd’hui, la nécessité de se pencher véritablement sur les sources des problèmes lorsqu’on interroge son relatif silence sur la crise dans l’Arakan, c’est à l’absence d’un véritable Etat de droit en Birmanie qu’elle renvoie. Certains députés de la LND ont tenu ce même discours qui fait l’impasse sur la discrimination spécifique qui vise les Rohingya. Comment l'expliquer? Le parti a-t-il choisi de regarder ailleurs, le temps que s’accomplisse cette politique d’exclusion définitive des Rohingya du pays ? Leur stratégie, alors, ne serait pas très différente de celle prêtée au président Thein Sein par Tun Khin : une politique du fait accompli. Ou Aung San Suu Kyi souhaite-t-elle simplement attendre que la crise actuelle soit passée pour agir en faveur de la reconnaissance des droits des Rohingya ? En ce cas : ne sera-t-il pas déjà trop tard ?

Et le désire-t-elle seulement ? Le communiqué de la LND consacré aux événements d’Arakan, le 24 octobre, n’est pas rassurant : rien ne saurait en effet justifier que le parti y ait utilisé le terme « bengalis » pour parler des Rohingya. Un choix de vocabulaire qui n’a rien de neutre.

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