Le Moyen Age religieux de Nicolas Sarkozy

La chrétienté décrite par le président de la République n'a plus cours depuis des lustres. Aujourd'hui, expose Jean-Pierre Mignard, avocat, le dialogue des religions prédomine, et dans les églises se rassemblent prêtres et fidèles de toutes origines.

La chrétienté décrite par le président de la République n'a plus cours depuis des lustres. Aujourd'hui, expose Jean-Pierre Mignard, avocat, le dialogue des religions prédomine, et dans les églises se rassemblent prêtres et fidèles de toutes origines.

 

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pave.jpgDécidément, Nicolas Sarkozy tient aux références chrétiennes de la France et à son enracinement. Y tenir jusqu'à en faire une obsession tout à fait datée et assez incompréhensible pour de nombreux chrétiens eux-mêmes. Ce qui me surprend dans ce discours, c'est bien sûr la distance que manifeste le président avec la culture chrétienne et la foi chrétienne dans sa réalité et sa pratique aujourd'hui.


Assurément, il ne suit pas les débats d'Eglise, il ne se rend pas dans les paroisses. Il n'y voit pas le nombre de prêtres, grandissant, venant d'Afrique ou d'Asie. Ou de fidèles africains dans les paroisses du nord de Paris ou de la banlieue. Il ne connaît rien des travaux d'organismes caritatifs et engagés contre la misère et le déracinement (précisément) comme le Secours catholique e et le Comité contre la Faim ou la Cimade d'origine protestante. On s'y moque bien de l'identité quand il faut secourir.


Je n'ai aucune réserve à l'égard des catholiques de Saint Honoré d'Eylau ou de La Madeleine, je partage avec eux une fraternité de foi mais identifier les racines chrétiennes de la France à la sortie des fidèles des paroisses blanches, car cela revient à cela, révèle une myopie singulière. Les racines chrétiennes de l'Eglise sont blanches en effet. Encore y a-t-il beaucoup d'Européens catholiques non français dans ces paroisses. Et j'y ai même vu, horresco referrens, des officiants africains ou au teint mat. A la Madeleine, les textes sont en plusieurs langues. A Vézelay, ce dimanche passé, les évangiles étaient lus en français, en allemand et en anglais.


Bref, Nicolas Sarkozy évoque une chrétienté qui est celle de la France médiévale et que l'on ne trouve même plus à Neuilly. Il la décline en termes d'identité, dont la logique ultime est ethnique, ce qui est une définition profane qui emprunte à Maurras et à Barrès mais, hélas pour lui et la justesse de son propos, qui n'est pas ou plus celui de l'Eglise.

Cette conception obsolète est étrangère travaux du Concile Vatican II. Elle résonnerait peut être aux oreilles du dernier carré de Saint-Nicolas-du-Chardonnet mais ailleurs j'en doute. Ce qu'apparemment il ne sait pas, ou ignore à escient, c'est que l'Eglise est universelle, ce qui est le sens exact du mot catholicon en grec.


Le 28 octobre 1965, la déclaration Nostra aetate a mis un terme à ce genre d'ambiguïtés. Les catholiques reconnaissent le Dieu des juifs, premiers dans l'Alliance, et des musulmans comme le leur, celui d'Abraham. Les protestants partagent cette vision. Un chrétien peut et doit reconnaître SON dieu dans une moquée, et une synagogue comme dans ses Eglises ou ses temples. La réciprocité s'intitule le dialogue des religions. L'Andalousie d'avant la reconquête –au nom de l'identité ne l'oublions jamais, au nom du limpieza sangre, le sang pur– n'était pas loin de cela.


Voilà qui rend un peu plus contestables les déclarations bizarres, politiciennes et mal renseignées, littéralement régressives, c'est-à-dire réactionnaires, du président de la République dont on attend qu'il ne nous parle pas des racines mais de notre avenir et qu'il soit, non pas l'évocateur nostalgique d'une France ethnico-religieuse fantasmée mais le défenseur sourcilleux d'une laïcité moderne et inventive, d'une France pluriconfessionnelle, ou la racine monothéiste juive, chrétienne, musulmane est dominante, donc irrécupérable.


Je voudrais préciser aux lecteurs que cet article n'a pas pour objet de révéler un aspect de ma personnalité, c'est-à-dire ma foi, mais simplement de rétablir une vérité historique, et modestement de contribuer à pacifier la narration des réalités de la France présente en écartant les confusions. Les incursions malencontreuses et réductrices du chef de l'Etat dans le christianisme sont pénibles pour les autres confessions, pour les agnostiques ou les athées, j'en ai bien conscience et j'en ressens un malaise, mais c'est le cas aussi pour beaucoup de chrétiens annexés de force dans cette croisade idéologique.


Plutôt que de vaticiner sur l'identité originelle de la France, Nicolas Sarkozy devrait méditer plus utilement sur les premières lignes de la genèse et de l'injonction faite par Dieu à Cain, meurtrier de son frère Abel : Qu'as-tu fait de ton frère ? Tu es la gardien de ton frère ! Ce serait assurément plus profitable.

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