Entre les murs, la dernière frontière

La chercheuse Camille Schmoll, spécialiste des politiques migratoires en Europe du Sud, analyse le quotidien des migrants dans les centres de rétention italiens à travers le documentaire EU 013 L'ultima frontiera, présenté au festival international du film des droits de l'homme à Paris, les 12 et 13 mars.

La chercheuse Camille Schmoll, spécialiste des politiques migratoires en Europe du Sud, analyse le quotidien des migrants dans les centres de rétention italiens à travers le documentaire EU 013 L'ultima frontiera, présenté au festival international du film des droits de l'homme à Paris, les 12 et 13 mars.


A propos du film d’Alessio Genovese et Raffaella Cosentino, EU 013 L’ultima frontiera, présenté au Festival international du film des droits de l’homme, à Paris, les 12 et 13 mars.

EU 013 L'ULTIMA FRONTIERA © FIFDH Paris 2014

En Italie, que fera le gouvernement de Matteo Renzi face à la question des droits des migrants ? La réforme de la loi sur l’immigration était au cœur de la campagne du néo-premier ministre pour son élection à la tête du parti démocrate. Et la question est plus que jamais d’actualité car les protestations dans les centres de rétention administrative italiens ont été particulièrement vives ces derniers mois. A plusieurs reprises, dans le gigantesque centre de rétention de Ponte Galeria, des migrants se sont cousu la bouche, pour protester contre les conditions et la longueur de leur détention. Ils n’ont reçu comme réponse du gouvernement italien que l’expulsion de certains d’entre eux vers le Maghreb. Lundi 24 février, encore, un jeune migrant libyen y a tenté le suicide.

EU 013 L’ultima frontiera, film d'Alessio Genovese et Raffaella Cosentino, appartient à cette génération de films documentaires italiens qui souhaite mettre en lumière le traitement déshumanisant réservé aux migrants irréguliers en Italie, et plus généralement aux frontières de l’Europe (voir également les travaux du laboratoire zalab). Le  film, présenté les 12 et 13 mars à Paris dans le cadre du festival international du film des droits de l’homme, traite avec une grande sensibilité de la question de la rétention administrative et montre avec acuité ce que les chercheurs appellent parfois la « reterritorialisation » de la frontière, à savoir ce processus faisant que, si Schengen a supprimé, du moins partiellement, les frontières internes de l’Europe, c’est maintenant à l’intérieur des territoires que se situe le filtrage et la sanction des migrants, menant, dans de nombreux pays, à un usage intensif de la rétention. En Italie, conformément à la directive retour européenne de 2008, la rétention administrative peut durer jusqu’à 18 mois. Mais cet usage de la rétention concerne de nombreux pays européens (voir Clochard/Migreurop 2012).

Ainsi, si la frontière rompt avec sa structure linéaire, elle ne disparaît pas pour autant. Et parmi les frontières les plus actives du territoire européen se trouvent les aéroports, comme le montre Jean-Baptiste Fretigny dans ses travaux sur Roissy. La deuxième scène du film montre une réunion de « briefing », au cours de laquelle une inspectrice de la police des frontières forme les agents à l’aéroport de Fiumicino (Rome). Elle leur rappelle avec énergie et lyrisme ce que doit être le suc de leur travail : ils sont les sentinelles de Schengen, ils incarnent la frontière. Tout passager non européen est par nature suspect. Il convient de l’assaillir de questions pour s’assurer de son innocence. On est ici très proche d’une anthropologie de l’Etat telle qu’elle est proposée par Didier Fassin dans ses récents travaux, où l’on observe la façon dont l’Etat se fait au quotidien, au travers le jeu de ses acteurs. Et où l’on découvre que, grâce à l’éthique et à l’application policière, les migrants peuvent parfois être retenus plusieurs jours entre les parois vitrées de ces premières prisons, visibles à l’œil nu par ceux qui circulent dans les aéroports, sans que nécessairement la signification de la présence de ces personnes dormant sur les sièges des aéroports soit tout à fait comprise par le voyageur distrait.

Le reste du film est tourné dans trois centres de rétention italiens, à Trapani (Sicile), Rome et Bari (Pouilles). La photographie, superbe, restitue la pesanteur de l’architecture carcérale. Car c’est le contraste géographique, entre l’extérieur et l’intérieur, les indésirables, d’un côté, et ceux qui poursuivent leurs vies normales, de l’autre, qui est magnifiquement  rendu dans ce film. D’un côté les citoyens européens ayant le droit de circuler, la ville qui grouille de son quotidien et de son activité ; de l’autre la lenteur, la dilatation des temporalités de l’enfermement. Et quoi de mieux pour restituer ce contraste qu’une incursion dans les espaces-temps qui constituent le quotidien des migrants dans les centres de rétention. 

Comment passer les journées dans un lieu dans lequel rien ne se passe et où les distractions sont inexistantes, le seul objectif étant la rencontre avec un juge de paix qui souvent ne fait qu’autoriser l’énième prolongation de la période de rétention ? Certains tuent leur temps à courir entre les quatre murs de la cour, d’autre réclament des calmants, qui les aideront à ne plus penser. A leurs enfants et leur famille, dont parfois ils ne savent plus rien (la question de la communication avec l’extérieur, peu traitée dans le film, demeure une grande inconnue). A leur vie qui s’écoule.

La situation est bien sûr explosive : c’est ainsi qu’en 6 jours de tournage les réalisateurs ont assisté à une véritable révolte (des matelas en flamme dans la partie masculine du centre, dont ils ont vite été éloignés) et à plusieurs crise sérieuses d’angoisse et de panique de la part des prisonniers.  

Du film on retiendra une idée forte. Les migrants enfermés ne sont pas des « nouveaux venus ». Ils ont parfois alterné des phases de régularité et d’irrégularité. Certains ont même grandi en Italie, et n’ont plus véritablement de liens avec leur lieu d’origine. Tel ce Tunisien dont la famille proche vit à Padoue et qui raconte avoir choisi, après avoir été expulsé en Tunisie, de traverser à nouveau la mer, clandestinement, car son pays « c’est l’Italie » nous dit-il. Les retenus parlent d’ailleurs un excellent italien. Ce qu’on observe également à travers ce film, c’est la mise en place de véritables « carrières de la rétention » car les migrants rencontrés n’en sont souvent pas à leur première fois, et alternent passages à l’intérieur et à l’extérieur (voir les travaux du groupe Terrferme). De ce point de vue, tout comme les travaux sur la prison et la récidive ont montré que la prison entraîne la prison (voir Galbiati, Philippe), la rétention entraîne la rétention. A une seule distinction près : les migrants retenus n’ont souvent que pour seule faute de ne pas avoir de papiers en règle.

Ce film choisit de restituer la parole de ceux qu’on n'entend jamais, car coincés entre les murs de la prison. Et peu importe que le parallèle nous semble scandaleux et historiquement infondé, si l’on fait le choix d’écouter la parole des « retenus », on découvrira que la référence de leur discours n’est pas la prison mais bel et bien le camp de concentration et la seconde guerre mondiale, et par là même c’est leur condition de « sous-hommes » qu’ils mettent en avant et paradoxalement, leur « être européen » autrement. Bien sûr c’est inexact. Bien sûr c’est dérangeant. De fait, on ne sort pas indemne du visionnage de ce film.

Camille Schmoll, maîtresse de conférence à l'Université Paris-Diderot - laboratoire Géographie-cités et chercheuse résidente à l'Ecole Française de Rome. Camille Schmoll travaille depuis plusieurs années sur les migrations et les politiques migratoires en Europe du Sud. 


Pour aller plus loin

Michel Agier, 2008, Gérer les indésirables, Paris, Flammarion

Olivier Clochard, Migreurop, 2012, Atlas critique des migrants dans le monde, Paris, A Colin

Dider Fassin (collectif), 2013, Juger, Réprimer, Accompagner. Essai sur la morale de l’Etat, Le Seuil

Jean Baptiste Fretigny, 2013, « la frontière à l’épreuve des mobilités aériennes. Etude de l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle », Annales de géographie, 690, 151-174

Roberto Galbiati et Arnaud Philippe, 2014, « Enfermez les tous ! Dissuasion et effets pervers des politiques répressives » dans « Lumière sur les économies souterraines », Regards croisés sur l’économie, mars 2014, 44-57 

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