Monsieur Varoufakis, la Grèce ne doit plus faire appel au crédit !

Sylvie Constantinou, chercheur indépendant et membre de Réseau salariat, interpelle Yanis Varoufakis et reprend point par point les charges du ministre grec des Finances contre le capitalisme et ses dérives couchées dans son livre Le Minotaure planétaire (ed. Editions du Cercle).

Sylvie Constantinou, chercheur indépendant et membre de Réseau salariat, interpelle Yanis Varoufakis et reprend point par point les charges du ministre grec des Finances contre le capitalisme et ses dérives couchées dans son livre Le Minotaure planétaire (ed. Editions du Cercle).


 

Voici donc un homme politique faisant preuve de l'autorité que l'on attend d'un homme politique, surtout après son élection et sa nomination au poste de ministre des finances: justice avant toute chose. Cessons de croire les faiseurs d'opinion et tous ceux qui s'empressent d'annuler le résultat des élections quand il ne correspond pas à leur cynisme. Nous ne vivons pas "dans un monde où il n’existe aucune circonstance où nous devons faire ce qui est juste, non pas en tant que stratégie, mais simplement parce que c’est… juste." ("No time for games in Europe", Y. Varoufakis, New York Times, le 17 février 2015)

Ensuite il faut agir pour faire respecter cette exigence. Et là tout le monde attend que "la réalité" vous rattrape et vous ramène au niveau des autres: un individu lambda contraint de "gagner sa vie" et de remiser l'idéal aux calendes grecques: "primum vivere deinde philosophare".

Vous êtes bien placé pour le savoir: le "Minotaure planétaire"(1) qui a soutenu les profits à un haut niveau et renforcé l'attractivité mondiale du capitalisme américain est mourant depuis les coups que lui a infligé la crise dite des subprime depuis 2008. Le monstre semble se survivre au travers d'une "faillitocratie" de banques zombies, qui s'efforcent de dissimuler l'état de décomposition de leurs comptes, non moins exsangues que la vie des différents peuples de la planète mis à contribution pour nourrir l'animal mythique. Les crashs tests effectués par des organismes placés sous le contrôle des banques elles-mêmes n'ont évidemment aucune valeur.

Mais d'où le Minotaure, ce mécanisme de recyclage des bénéfices, enclenché au milieu des années 1970, tenait-il sa force? Du fait qu'il était parvenu à attirer vers les E-U "durant son âge d'or" un flux net de capitaux "de l'ordre de 3 à 5 milliards de dollars par jours ouvrable" (ouvrage précité, p.177). Sans vergogne, les américains en ont disposé pour acheter les marchandises que le monde entier voulait leur vendre et pour effectuer quelques menus placements rémunérateurs: cet afflux de capitaux que les investisseurs étrangers expédiaient chaque jour "de leur plein gré et pour des raisons strictement liées à leur propre profit" (ibidem, p.160), Wall Street l'a transformé instantanément (souligné par moi) en investissements directs, de préférence pour soutenir les conglomérats habiles dans l'extraction de la productivité du travail, en prêts classiques pour soutenir la consommation, en actions et en nouveaux instruments financiers, (ibidem, p.60). Moyennant quoi le mécanisme a vidé la vie économique américaine de sa substance en même temps qu'il a renforcé sa profitabilité.

L'économie marchande peut-elle subvenir avec un autre mécanisme? La fin du Minotaure annonce-t-elle la fin du capitalisme et de son économie de marché? 1944 fut une année fatidique pour notre ère: elle correspond pour vous à la conférence de Bretton Woods, au lancement de ce que vous avez appelé le Plan mondial, un recyclage des excédents sous la haute gouvernance des E-U, et à une occasion manquée de mettre en place le recyclage des excédents "institutionnel et automatisé" proposé par J. M. Keynes (ibidem, p.147). Si je puis me permettre vous devriez abandonner cette référence, d'autant plus depuis qu'elle a été reprise par un triste sire, "menotté et escorté vers une voiture de la police new-yorkaise, quelques semaines après avoir rappelé au monde comment, selon lui, l'économie mondiale devrait être reconfigurée (ibidem, p.352-353). Vous devriez plutôt vous référez plus longuement que vous ne le faites, à l'œuvre de K. Polanyi, dont la vie et la pensée ont été une incarnation de l'idée de la justice avant toute chose. Prenez par exemple le dernier chapitre de la Grande Transformation, ouvrage paru en 1944, dans lequel Polanyi annonçait la fin de l'économie de marché en ces termes: "le système de marché ne sera plus autorégulateur, même en principe, puisqu'il ne comprendra ni le travail, ni la terre, ni l'argent. Etablir un marché concurrentiel du travail, ce fut une transformation radicale, soustraire le travail au marché, c'est une transformation non moins radicale: le contrat salarial cesse d'être un contrat privé, sauf sur des points secondaires et accessoires. Ce ne sont pas seulement les conditions à l'usine, les heures de travail et les formes du contrat, mais les salaires de base eux-mêmes, qui sont déterminés en dehors du marché." (La Grande Transformation, Editions Gallimard, 1983, p.323). En quoi le salariat peut-il être considéré comme la seule alternative pratique au capitalisme? La généalogie des "origines politiques et économiques de notre temps" (sous titre de la Grande Transformation) réalisée par B. Friot a montré quelles étaient les "puissances du salariat"(2), c'est-à-dire notamment les puissances du système de protection sociale à la française. Cette puissance a une similitude formelle proche de la puissance du Minotaure: le système salarial recycle instantanément les flux conséquents de cotisations engendrés par le fonctionnement de l'économie basée sur le travail. Ces flux alimentent des caisses qui assurent aux salariés des revenus permanents, y compris pendant les périodes où les aléas de la vie et du marché ne leur permettent pas de travailler. Ces caisses de protection sociale assurent également des engagements longs comme le paiement des retraites. Aucun système fondé sur le crédit ou sur l'impôt, c'est-à-dire in fine sur l'épargne, n'est capable de rivaliser avec le système salarial qui draine vers ses caisses, sans avoir besoin d'activer l'avidité et l'intérêt personnel, un flux monétaire suffisamment important pour être utilisé aux fins sociales décidées par les élus politiques de la nation, par exemple par le gouvernement Syriza/Anel. C'est en outre un outil qui exige des efforts modestes de tous les citoyens du pays, à égalité. Enfin c'est un outil qui coupe court à toute spéculation, puisqu'il provient du pays lui-même pour autant que celui-ci travaille, et que les sommes collectées sont immédiatement reversées en salaires, et non en dividendes. Les salaires alimentent ainsi le dynamisme de l'économie au sens domestique du terme, les soins de santé notamment. Or on le sait, en dépit des bruits méprisants que font courir les élites à la solde des rentiers allemands, les grecs forment un peuple qui travaille beaucoup, quoique de façon différente des peuples soumis à la férule capitaliste. Les caisses de cotisations pourraient donc être rapidement activées. La mise en œuvre du système salarial est le seul moyen d'atteindre l'objectif passablement aporétique, visé à la fin de votre lettre d'intention au groupe des ministres des finances de l'Europe: "Examiner la possibilité d'étendre le revenu minimum garanti à l'ensemble de la nation; s'assurer que le combat contre la crise humanitaire n'ait aucun effet fiscal négatif." (Traduction par mes soins). Comme l'a montré l'histoire de la Poor Law en Angleterre (voir l'affaire Speenhamland dans la Grande Transformation) et comme le rappelle B. Friot, "on ne lutte pas contre la pauvreté en luttant contre la pauvreté mais en salarisant la reconnaissance du travail et en socialisant le salaire. » L’extension du salariat à de nouvelles catégories et à de nouvelles situations sociales le consolide. Tandis que l'introduction de revenus non-salariaux (allocations, contrats aidés…) détruit le salariat, donc l’emploi. « L’emploi pose les travailleurs non qualifiés, ou les travailleurs hors-emploi, comme des salariés potentiels et non comme des pauvres potentiels… ».

Les grecs sont également depuis longtemps un peuple commerçant qui comprend que salaires et prix doivent être liés entre eux, si l'on veut s'en sortir dans une économie de marché. L'opinion européenne, travaillée par les mêmes élites, a retenu que les grecs s'étaient accordé d'incroyables augmentations de salaires. On a pu apprendre sur Arte, le soir même des dernières élections en Grèce, que certains fonctionnaires grecs gagnent autant que les fonctionnaires français de même grade ou que le Smic est aussi élevé qu'en France, de quoi faire envie aux ex pays du glacis soviétique ou aux pays servant d'espace vital à l'Allemagne. Et pourtant, sauf à déployer un état d'esprit colonial d'un autre temps, quoi de choquant dans cet alignement si l'on observe l'augmentation des prix engendrée par le passage à l'euro? L'Union européenne n'a-t-elle pas contraint tous les pays membres à acheter les voitures et autre babioles inutiles aux mêmes prix? Si les firmes imposent leurs prix valables pour les pays "prospères et industrialisés" aux petits pays "peu prospères" ou "peu industrialisés", le reproche d'augmenter les salaires en conséquence sonne non pas comme un appel à la rigueur mais plutôt comme le "droit" d'engranger des profits. Seuls les pays habitués de longue date à restreindre la consommation de leurs concitoyens - les ex-pays de l'est - sont les pays conformes au comportement attendu par les capitalistes allemands, des comportements qui leur permettent de trouver de la main d'œuvre à bas prix, quitte à solvabiliser la demande par des crédits, et à reprocher ensuite à leurs victimes d'avoir céder au chantage.

Le centre ne devrait pas oublier que les producteurs ne sont rien sans les consommateurs. Il serait donc logique que ces derniers imposent des niveaux de prix conformes aux besoins de la population, plus bas pour les produits considérés comme des produits de base, plus élevés pour les produits de luxe, tout en respectant, s'ils veulent trouver un accord les différents coûts de production présentés par les entreprises. L'Europe solidaire ne consiste pas à verser des allocations compensatrices aux pays qui consomment et ne produisent rien (??), mais à admettre des modes de production différents et à les protéger de la concurrence des modes de production dominants (et dominateurs). Le centre s'apercevrait alors peut-être que la Grèce et les pays du sud de l'Europe sont des pays riches.

Mais si on y tient, et on doit y tenir compte tenu de l'ampleur de la crise écologique qui nous pend au nez, baissons les salaires, mais alors tous, donc généralisons des conventions collectives européennes réglementant le niveau des salaires en fonction des qualifications, des conditions de travail, etc. Et révisons les prix en conséquence. Le centre (qui définit l'ensemble des pays par opposition à la périphérie) perdrait l'un de ses principaux avantages compétitifs. Plus question de bâtir sa compétitivité sur le dos des autres. On comprend que le centre n'envisage pas cela de gaité de cœur. Il n'empêche qu'il vaut mieux ne pas écouter les conseils des pays dont le modèle est à l'origine des problèmes européens. L'Institut européen du salariat pourrait donner consistance à un tel projet. La généralisation des conventions salariales à l’échelle de l'Europe (pays qui commercent essentiellement entre eux), déferait en outre d'un seul coup les bases de la spéculation: c'est super Mario, le champion de la spéculation, qui cette fois ne serait pas content.

Le système de la cotisation salariale devrait si l'on est conséquent s'étendre au financement de l'économie, c'est-à-dire essentiellement des besoins résultant des décalages temporels entre production et réalisation de la production, et des aléas du commerce et de la vie. Ainsi étendu le système de cotisations salariales rend inutile la nécessité d'emprunter sur le marché des capitaux. Non, direz-vous, là c'est certainement une idée qui va trop loin. Il n'est pas possible de se passer des banques et du crédit. Les économistes sérieux, y compris à Alternatives économiques, vous le diront. Les particuliers "ont quand même des comptes dans ces banques et si les banques d’un pays viennent à s’effondrer c’est toute l’économie, l’industrie, le financement des entreprises et les aides aux particuliers qui s’effondrent aussi. » (Céline Antonin, économiste au département analyse et prévision de l’OFCE, et spécialiste de la crise grecque). Comme s'il n'était pas possible de cantonner, mettre en quarantaine, les mauvaises dettes, les séparer des comptes des particuliers, pour laisser l'économie réelle se poursuivre, loin des opérations de banque pures. Pour le reste, à savoir la fonction de caisse remplie par les banques, elle serait remplie avec moins de risques de détournements si elle l'était par des organismes dont les instances seraient démocratiquement élues spécifiquement pour décider sur un domaine particulier (santé, retraite, écologie…). Alors on pourrait effectivement dire, comme vous le dites magnifiquement, que l’Europe aurait retrouvé son âme, puisqu'elle aurait regagné "la confiance de son peuple en plaçant les intérêts de celui-ci avant toute autre considération." ("No time for games in Europe", New YorkTimes, le 17 février 2015)

N'aurions-nous pas, avec les conventions salariales et de prix, résolu le "problème" trop vite? Or vous le savez, si l'Europe ne souhaite pas que la crise de l'euro trouve une résolution trop rapide et sans douleur, c'est que "l'Allemagne, en compagnie des autres pays excédentaires de la zone euro, perdrait la colossale position de force que cette crise qui s'éternise offre à son gouvernement par rapport à la France et aux autres pays déficitaires" (p.299). Un pouvoir qui permet à la commission européenne de dicter à la France, 2ème puissance économique d'Europe, ses règles en matière de conventions salariales, pour faire perdurer la rentabilité des placements des rentiers ou pseudo rentiers qu'elle héberge.

Le message envoyé par les grecs est un rappel à l'impératif de la dignité en l'occurrence nationale, du droit de vivre comme ils le veulent, puisqu'ils contribuent à la prospérité collective en acceptant une partie du modèle européen: la participation au commerce européen. Les grecs sont un peuple industrieux et commerçant mais également très attaché à leur vie sociale commune. Le remplacement du crédit par la cotisation économique et sociale est le seul moyen pratique actuel de préserver cet attachement.

 


[1] Le Minotaure planétaire. L'ogre américain, la désunion européenne et le chaos mondial, Y. Varoufakis, Enquêtes et perspectives, 2014 pour la traduction française (2011 pour la première édition aux E-U).

[2] Puissances du salariat, B. Friot, La Dispute, 2012 (nouvelle édition augmentée).

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