Au moment où sont commémorés les six ans de la catastrophe de Fukushima, et où les discours sont tournés vers le futur, la réhabilitation des zones contaminées et le retour programmé des populations déplacées, nous proposons, avec ce témoignage inédit recueilli en novembre 2012, de revenir sur le moment des événements. Ce n'est ni le culte du drame ni celui de la souffrance qui nous guident, mais la nécessité de rendre compte du caractère indéfiniment actuel du désastre nucléaire et de ses dégâts. À ceux qui s’interrogent sur la manière dont un accident nucléaire serait « géré » s’il survenait en France, le texte qui suit apporte une réponse dépourvue d’ambigüité.

Mari Kamizawa, 28 ans au moment de l’accident nucléaire, fait partie d’une famille de trois enfants : elle a un frère aîné âgé de 30 ans et une sœur plus jeune âgée de 24 ans. La famille Kamizawa produit du saké depuis trois siècles en bordure de Futaba, une petite ville de 7.000 habitants située à trois kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Les taux de radioactivité mesurés en septembre 2011 par le ministère de l’industrie et du commerce y étaient de l’ordre de 368 microsieverts par heure, soit 3200 millisieverts par an. D’après un relevé effectué par le réseau Citizen Radiation Measuring Station en décembre 2012, le taux constaté à Futaba était toujours de l’ordre de 300 microsieverts par heure, soit 2600 millisieverts par an. Selon les estimations de l’Agence japonaise de l’énergie atomique, il faudra au moins 50 ans pour que les niveaux de radiation constatés dans ces zones reviennent sous le seuil des 20 millisieverts par an, soit 20 fois le seuil international d’inadmissibilité en vigueur avant la catastrophe. Voici le récit que nous a livré, un an et demi après la catastrophe, Mari Kamizawa :

« Ne sortez-pas !  … Ne fuyez-pas ! »

Le soir du 11 mars, la mairie de Futaba intimait par hauts parleurs à la population de ne pas bouger et de rester chez soi. Les hauts parleurs ne fonctionnaient d’ailleurs pas partout. Seules les personnes prises de panique étaient autorisées à sortir. « C’est sécurisé » nous disait-on. Les blindés de l’armée étaient dans la ville.

Plusieurs personnes nous ont raconté ensuite comment elles avaient fui à travers la montagne, puis dans un refuge, et de là comment elles avaient pris un bus, puis étaient allées de refuge en refuge sans information, sans avoir emporté leurs médicaments, sans savoir où elles allaient. Un vieux monsieur qui semblait égaré, dehors, seul, voulait fuir et a demandé de l’aide aux services municipaux pour qu’on l’emmène car il n’avait pas de véhicule, mais on lui a répondu que la mairie n’offrait pas ce type de service. Je me suis dit alors qu’il n’y avait pas eu d’évolution depuis la seconde guerre mondiale : les technologies de communication étaient hors d’état de fonctionnement, et on emmenait les gens dans des bus, de refuge en refuge, ignorants de leur destination.

Nous pensions que l’armée était venue pour nous apporter de la nourriture et de l’eau. Mais personne ne sortait des véhicules militaires positionnés en ligne. Le mot d’ordre était : « Ne sortez pas !  Ne fuyez pas ! » … pendant que les employés permanents de TEPCO, reconnaissables à leur uniforme, fuyaient en masse, ayant reçu la consigne de s’enfuir à plus de 100 kms. 3000 employés étaient sur le site au moment de l’accident et 70% des populations locales de Namie, Futaba et Okuma travaillent à la centrale.

À la maison, ma grand-mère était alitée et mon père s’était blessé la main en se coupant avec une bouteille pendant le tremblement de terre. Je suis allée demander de l’aide aux militaires car sa blessure enflait. J’ai frappé sur le blindage de leurs véhicules, mais personne n’est sorti.

On s’est demandé s’il y avait eu un acte terroriste. Nous n’avions aucune information de TEPCO. Mon frère aîné est parti le soir du 11 mars. Notre grand-mère a toujours dit qu’il fallait que le fils aîné parte avant, et que les filles devaient garder la maison pour la protéger. C’est un pacte : il fallait se séparer car l’un d’entre nous devait vivre si l’autre devait mourir. Après le départ de mon frère, je me suis dit que nous allions mourir ici. Je pensais revenir à la maison après avoir mis mes parents au refuge. Je voulais garder la maison et y mourir. « Si tu restes ça va exploser, ce sera comme à Hiroshima, tu vas mourir » m’a-t-on dit. Je suis restée.

« Tepco fait des réparations »

Le 12 mars, vers 9h du matin, la radio martelait : « Tepco fait des réparations ». Il n’y avait personne dans les rues. Tout était silencieux. Les gens qui en principe fournissaient les informations étaient partis. Ils avaient fui dans la nuit. On n’entendait plus que le chant des oiseaux. Nos voisins qui travaillaient à TEPCO avaient tous fui. Vingt quatre bus avaient été mis à la disposition de la ville d’Okuma, qui a un contrat avec l’Etat en cas d’accident nucléaire (mais les autres municipalités n’ont pas signé de tels accords). Il n’y avait aucune solidarité : nous étions dans la survie. Il flottait dans l’air une forte odeur de viande cuite. Nous avons entendu une explosion (NdA : la première explosion a eu lieu le 12 mars à 15h36) et notre chat s’est sauvé, apeuré par le bruit des retombées de poussière sur le toit. Nous étions à l’intérieur. Les militaires restaient dans leurs blindés et n’en sortaient pas. Les  gens avaient ligotés les chiens et les chats et les avaient mis dans les poubelles, pensant qu’ils ne survivraient pas.

« Durant trois jours, nous n’avons pas su ce qui s’était passé »

Puis, le soir du 12, vers 20 heures, les militaires nous ont dit qu’ils allaient fermer la ville 30 mn plus tard, qu’il fallait partir au plus vite. Ils ont fait monter mon père blessé et ma grand-mère dans leur véhicule, et j’ai suivi derrière avec ma voiture. Les véhicules de l’armée encadraient ceux des habitants à la queue leu leu. « Surtout ne sortez-pas de la file ! » nous disait-on. J’ai honte de le dire mais c’était presque beau, comme un sapin de Noël, tous ces phares dans la nuit, dans la montagne, un grand défilé … c’était tous les habitants de Namie qui suivaient… Nous sommes arrivés à un premier barrage. La police nous a dit que nous étions les derniers à avoir quitté la ville et qu’il fallait nous mettre à l’écart. On nous a emmenés dans un refuge à Kamabata. Là, on nous a dit que nous étions très contaminés, mais que tout allait bien, sans nous donner plus d’information. Nous n’avions pas de télévision. Dans le centre où nous étions accueillis, on nous a informé que l’on n’avait plus de pastilles d’iode à nous donner car elles avaient été distribuées en priorité aux femmes avec enfants. Puis, on nous a averti que notre grand-mère était « trop bruyante », qu’elle râlait trop, et on a fini par nous mettre à la porte du centre. Nous avons donc fui de nouveau. Nous voulions rejoindre la maison de famille de ma grand-mère. Des barrages de police partout sur les grands axes empêchaient les gens de circuler dans un sens comme dans l’autre. Nous avons finalement pu trouver un chemin de traverse afin de poursuivre notre route.

Nous sommes arrivés le 14 mars au temple de notre cousin à Iwaki. Il nous a immédiatement demandé de nous déshabiller entièrement dehors et de prendre un bain. Ca n’est que lorsque nous sommes sortis du bain qu’il nous a expliqué la situation. Durant ces trois jours, nous n’avons pas su ce qui s’était passé. Quand je suis allée à l’hôpital on m’a donné une pastille d’iode, mais c’était trop tard. J’ai eu beaucoup d’effets secondaires. Ma thyroïde a gonflé et ma voix s’est modifiée. Le 15 mars, il n’y a avait plus de nourriture nulle part, même à Iwaki. Je suis allée ramasser des champignons et des pousses de bambou dans la forêt.

« On ne peut pas indemniser l’histoire… »

C’est du passé. C’est comme çà. Nous repartons de zéro et il faut aller de l’avant. Mais comment aller de l’avant quand on ne sait pas où l’on va ? Je grimpe une montagne qui m’est inconnue. Pour nous, il n’y aura jamais de fin.

Il a fallu trois mois à mon frère pour réaliser qu’il ne pourrait plus rentrer dans notre propriété, lui qui voulait continuer à fabriquer du saké comme l’ont toujours fait nos ancêtres. Nous avons une autorisation pour aller deux fois par mois durant 3 ou 4 heures dans notre propriété. Il faut adresser une demande d’autorisation d’entrée sur le territoire interdit deux semaines à l’avance.

Les personnes travaillant à TEPCO ou les agriculteurs ont bénéficié d’une indemnisation. Ce n’est pas notre cas. Nous faisons du saké et il n’existe pas de système d’indemnisation pour ce type d’activité. Lorsque nous avons déposé une réclamation auprès de TEPCO, les responsables nous ont répondu : « On ne peut pas indemniser l’histoire… ». Pourtant, nous fabriquons du saké depuis trois siècles alors que TEPCO ne produit de l’électricité que depuis 30 ans. TEPCO rétorque : « ce n’est pas de notre faute s’il y a des tremblements de terre. Nous aussi sommes des victimes. »

De leur côté, les politiciens ne veulent pas être critiqués et ne disent donc pas que l’on ne pourra plus rentrer dans notre ville. C’est sans fin. Les gens ne peuvent pas envisager leur vie future. Ce qui est arrivé est dû à un laisser-aller de la part de la population : dès la construction de la centrale, on savait qu’il pouvait y avoir un accident, et pourtant, on a fermé les yeux, on est resté sans rien faire. Les média déguisent la réalité et les politiques refusent de prendre leurs responsabilités. Il y aura donc un autre accident, car on ne tire aucune leçon des événements. Le gouvernement ne se questionne pas. Les enfants ne sont pas protégés. Rien n’est prévu en cas de fuites radioactives et de contamination. Le Japon est anéanti. Il faut expliquer tout cela à l’étranger, ça aura plus de poids. Il faut se liguer, se mettre en colère, même si au Japon on finit toujours par être écrasé. Fukushima devrait être un modèle pour le monde entier.

Ceux qui sont encore vivants et ceux qui sont déjà morts ne sont pas véritablement séparés.

Témoignage inédit de Mari Kamizawa, recueilli le 2 novembre 2012, à Iwaki, département de Fukushima (traduction, transcription et édition par C. Asanuma-Brice et T. Ribault).

Cécile Asanuma-Brice, sociologue à la Maison franco-japonaise de Tokyo, est l’auteur de nombreux articles relatifs au désastre de Fukushima.

Thierry Ribault, économiste au CNRS, est co-auteur avec Nadine Ribault, écrivain, de l’ouvrage : Les Sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima, aux Editions de l’Encyclopédie de Nuisances, Paris, 2012.

 

 

 

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Tous les commentaires

Quelqu'un sait-il quels sont les plans de gestion du désastre en cas d'accident nucléaire en France?

En particulier, les gens vivant aux alentours des centrales sont-ils formés? Les moyens sont-ils prêts en réserve pour déployer la logistique de soutien à la population?