«Le vilain petit Qatar» aux vilains petits mensonges

Mis en cause par Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget dans leur essai Le vilain petit Qatar, Nabil Ennasri, auteur de L'Enigme du Qatar, démonte les approximations de l'ouvrage.

Mis en cause par Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget dans leur essai Le vilain petit Qatar, Nabil Ennasri, auteur de L'Enigme du Qatar, démonte les approximations de l'ouvrage.


 

Ces dernières semaines, les essais sur le Qatar se sont multipliés. Certains relèvent d’études argumentées. D’autres ne dépassent pas le registre des anecdotes croustillantes tissées de révélations tonitruantes. D’autres enfin, mélangeant fantasmes, erreurs et approximations, relèvent des plus simplistes théories du complot.

Le dernier en date est signé par Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget. Son titre, Le vilain petit Qatar, permet de comprendre que les nuances ne seront pas de la partie. Le sous-titre « Cet ami qui nous veut du mal » lève les derniers doutes. La couverture (la tour Eiffel coiffée du drapeau mauve et blanc de l’émirat gazier) donne la tonalité : nous sommes menacés par un Etat conquérant bien déterminé à envahir la France. Le Qatar se donne en effet  « l’ambition d’acheter l’univers ». Il  tente de « s’imposer comme la nouvelle Athènes » et grâce à « l’instrument de conquête » que constitue sa richesse financière, le voilà en mesure de faire « trembler » la France. Rien que ça.

L’un des chapitres qui a plus particulièrement retenu notre attention, tant les accusations nous concernant sont fragiles, est le chapitre 10, intitulé « OPA sur l’islam de France ». Parlant de mon compte Twitter, les auteurs croient pouvoir écrire à la page 206 que « notre propagandiste n’hésite pas à mouiller le maillot pour dénoncer “ les franchouillards ” qui montrent une certaine tiédeur face au Qatar ». Je n’ai pourtant jamais utilisé le terme de « franchouillards » dans aucun de mes tweets ni aucun de mes articles sur le Qatar. Je suis au passage présenté comme un « propagandiste » du Qatar. Pourtant, l’un des auteurs du pamphlet, Nicolas Beau, avec lequel j’ai récemment débattu sur le plateau de l’émission Arrêt sur images, a trouvé pertinent de puiser abondamment dans les nombreux griefs (condition des ouvriers lamentable, libertés bafouées, etc.) que j’ai personnellement relevés dans mon essai, bien plus contrasté qu’il ne le prétend.

La page 204 recèle une véritable cascade d’approximations : « Quant au salon international du monde musulman, toujours avec la discrète onction de Doha, il s’est tenu pour la deuxième fois au début de novembre 2012. Il était initié par une petite structure associative, le Collectif des musulmans de France (CMF) ». En quatre lignes, pas moins de  trois erreurs, dont l’une au moins est “ mortelle ” pour la crédibilité de ses auteurs. La tenue de ce salon n’a jamais été envisagée à l’initiative du Collectif des musulmans de France (que je préside) mais par l’Union des musulmans de France. Deux structures différentes qui n’ont rien à voir entre elles. Quelle précision ! Mais le pire est à venir : car ce salon ne s’est en réalité jamais tenu. Il devait effectivement avoir lieu en novembre 2012 mais ses organisateurs ont dûment prévenu de son annulation trois semaines avant la date prévue (1)… Comment le Qatar aurait-il donc pu favoriser un évènement qui n’a pas eu lieu ? Tout le reste du chapitre est à l’avenant. L’imposture révèle ses dimensions lorsqu’on découvre que les auteurs du pamphlet ont non seulement fréquenté les allées d’un salon qui ne s’est jamais tenu mais y ont parcouru les bonnes feuilles de certains ouvrages « offerts à la sagacité du public ». Voici donc attestée la réalité et l’ampleur de ce qu’il faut bien nommer une totale affabulation : le président du CMF que je suis aurait ainsi organisé un salon qui ... n’a pas eu lieu mais dans lequel les auteurs déclarent avoir eu le loisir de s’intéresser aux ouvrages exposés sur place !

Comment accréditer la thèse du Qatar imposant le wahhabisme dans nos banlieues ? Il suffit, commentant le séjour de la délégation des élus de l’Aneld (Association nationale des élus locaux pour la diversité), de s’abstraire de toute déontologie et d’inventer de toute pièce une demande qu’aurait formulée l’Emirat  relative à « la création d’écoles coraniques » (p. 210). Mohamed Hakkou, conseiller municipal de Gonesse (95) et membre de la délégation, a cru devoir manifester sa stupéfaction et sa colère dans un communiqué où il précise que « jamais lors de notre séjour, l’émir ou un quelconque responsable qatari nous a évoqué “ la création d’écoles coraniques ” ». Et d’ajouter : « Il est malheureux de voir comment certains journalistes sont prêts à fabriquer des histoires pour donner du crédit à des fantasmes »

Le Qatar donne la fièvre. Il est devenu un sujet tellement polémique qu’on commence à raconter sur lui un peu n’importe quoi. Les propos du Vilain petit Qatar sur l’islam de France sont un exemple de ces lectures de projection que certains journalistes opèrent au risque de déconsidérer leur profession. 

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