Sous la neige, il n'y a plus d'Etat

Une table ronde a été réunie lundi 10 janvier au ministère de l'écologie pour tirer les enseignements des pagailles dues aux intempéries de décembre. Pour Frédéric Léonhardt, urbaniste, la crise est révélatrice de «la dégradation de la capacité de l'Etat à agir».

Une table ronde a été réunie lundi 10 janvier au ministère de l'écologie pour tirer les enseignements des pagailles dues aux intempéries de décembre. Pour Frédéric Léonhardt, urbaniste, la crise est révélatrice de «la dégradation de la capacité de l'Etat à agir».

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puceinvite.jpgLe 8 décembre dernier, la région Ile-de-France a vécu un événement climatique qualifié d'exceptionnel qui a produit un désordre urbain majeur, des dizaines de milliers de naufragés de la route passant des heures, et pour certains la nuit entière, bloqués dans leur voiture.

Le symbole de ce spectacle de désolation restera l'image de ces véhicules abandonnés sur la N 118 dans un sorte de grand désert blanc, le miracle étant que finalement peu de personnes aient été durablement affectées.

Les réactions à cet événement, à la hauteur du désordre produit, furent multiples : du micro-trottoir livrés par les médias jusqu'à plus soif –«quel scandale, on envoie des satellites dans l'espace et on est incapable de déneiger 10 cm»– jusqu'au premier ministre s'empressant de désigner le bouc émissaire, Météo France, coupable d'avoir minoré de 4 centimètres dans sa prévision la hauteur de la chute de neige.
Moins médiatisés, des dizaines de maires et leurs services municipaux ont été sur la brèche jour et nuit pour essayer de faire fonctionner les services publics essentiels, dégager les voiries. Ceux-là ont été effarés de voir certains appeler pour protester contre la présence de neige sur leur trottoir 24 heures plus tard, alors même qu'ils sont en responsabilité de leur déneigement.
Ce type de crise en dit long sur le fonctionnement d'une société. Elle est révélatrice des fragilités de nos sociétés hyper-développées où un flocon de neige déstabilise le fonctionnement de la machine urbaine :
- L'atomisation citadine qui empêche de prendre conscience des urgences publiques en face de son petit inconfort personnel
- L'incapacité collective à absorber le choc d'événements non prévus alors même que chacun vit dans l'hyperconnexion et l'immédiateté continue.
- La non prise en compte de la grande échelle, de la congestion métropolitaine qui fait que le même événement entraîne des conséquences majeures dans les grandes villes et des perturbations limitées ailleurs...
L'indispensable débriefing
Les pouvoirs publics auraient dû immédiatement analyser l'événement, ses caractéristiques et les réactions des acteurs permettant de dégager des responsabilités mais surtout de véritables enseignements, analyses, procédures et mesures, qui permettrait à l'avenir d'éviter le «naufrage public» auquel on a assisté. Ce débriefing reste à faire.
Pour dégager le champ des faux débats, éliminons ce qui est de l'ordre des arguments sur l'erreur de prévision, l'incompétence des services de déneigement, le manque de coordination entre acteurs. De même, il est absurde d'investir comme à Moscou ou Montréal dans des équipements qui servent en France une à deux fois par an. Acceptons plutôt l'idée que dans quelques cas exceptionnels, il est préférable de mettre la machine urbaine au ralenti, de dégrader le fonctionnement pour éviter paralysie et dangers pour les citadins.
C'est dans la gestion de l'événement, par nature imprévu, et qui a vocation sous une autre forme à se reproduire un jour ou l'autre, qu'on peut repérer les défaillances les plus importantes.

A l'origine du sur-accident
Reprenons le fil des événements. Depuis la fin de matinée, l'ensemble du réseau routier francilien subit une tempête de neige, la N 118, axe le plus touché, étant même coupée à la circulation vers 14h30. La préfecture de région décrète l'interdiction de rouler des camions –mesure classique en pareille situation–, preuve que certains signaux d'alerte ont commencé à fonctionner. Malgré la fréquentation du réseau très modérée à cette heure, se constitue ce que les autorités vont analyser comme d'importants embouteillages.

C'est à ce moment qu'apparaît un décalage majeur entre la réalité sur le terrain et la perception des «autorités».

Le meilleur baromètre pour les automobilistes bloqués sur le réseau restera longtemps les informations du réseau Sytadin, largement relayées par France Bleue dans son émission spéciale, éclairée par les excellents conseils de conduite de Bernard Darniche. De 14h00 à près de 17h00, les modèles informatiques combinés aux systèmes d'observations vidéo et de comptage vont continuer d'égrèner des temps de parcours exceptionnels, mais qui sont totalement dénués de sens, le sujet n'étant plus le temps de parcours mais depuis longtemps, vais-je me sortir de ce piège infernal avant la fin de journée ?

Absence de présence sur le terrain, aveuglement des agents de surveillance du réseau par les systèmes de surveillance vidéo et par les systèmes de modélisation des trafics, non réactivité des autorités, la mesure de «l'accident en cours» n'a pas été prise. Et dès lors, le sur-accident, laisser des centaines de milliers de Franciliens prendre leur voiture pour rentrer chez eux en fin de journée, a engendré l'amplification majeure de la crise. La pathétique conférence de presse du ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux, vers 18h00, affirmant qu'il n'y avait pas de pagaille au moment où celle-ci se transformait en gigantesque accident public, confirme malheureusement l'hypothèse de l'erreur majeur de diagnostic.

Suite à une évaluation correcte de la situation, les autorités auraient pu lancer, comme dans le cas des alertes enlèvement, des avis d'urgence à la population lui enjoignant –l'interdiction ne pouvant pas être décrétée– de trouver une solution de rechange, d'urgence (hébergement chez un proche, recours aux transports en commun lourds, métro et RER, qui ont pour la plupart fonctionné...).
L'évocation dans les jours suivants de cette option d'alerte avait suscité un scepticisme officiel : on ne peut empêcher les personnes de prendre leur voiture. Paradoxe final, quelques jours plus tard, la préfecture de région, par principe de précaution ou plutôt par crainte médiatique et hypersensibilité politique temporaire, incitait les salariés à accélérer leur retour du travail avant un épisode neigeux prévu, déclenchant une nouvelle pagaille, un nouveau record de 427 km d'embouteillages, a postériori inutile.
Reconstruire un Etat protecteur
Derrière les différentes observations des événements, on observe plusieurs tendances lourdes inquiétantes sur le traitement de l'urgence publique.

Les préfets, qui ont de tout temps piloté l'action publique en temps de crise, sont de moins en moins en capacité de gérer ces événements. Manque de moyens opérationnels, désorganisation des services culturellement compétents comme les DDE «disparues», manque de vigies comme les gendarmes: de nombreux facteurs s'additionnent pour paralyser l'Etat au moment où la société en a le plus besoin. Le fait que le préfet de région concerné, Daniel Canépa, reconnu comme un spécialiste de la gestion de crise, n'ait pu prendre les décisions appropriées confirme une dégradation de la capacité de l'Etat à agir.

On peut malheureusement penser que la doctrine présidentielle qui considère le préfet comme un VRP de la politique du gouvernement plutôt qu'une incarnation de l'Etat, en charge du bon fonctionnement des services publics et garant des fonctions régaliennes devant l'ensemble des citoyens, achève de dégrader la capacité d'action de l'Etat local. Les sanctions envers les préfets de la Manche et de l'Isère pour des événements mineurs (manifestation contre le président de la République) ou criminels (par nature non prévisibles) achèvent de priver les préfets d'un statut, d'une autorité et d'une forme d'autonomie des serviteurs de l'Etat leur permettant d'assumer le risque de la décision dans un contexte de crise et d'urgence.

La réorganisation accélérée, pour ne pas dire bâclée, des services territoriaux de l'Etat et la mise en œuvre brutale, pour ne pas dire bête et dispendieuse, de la révision générale des politiques publiques, après les réformes 2 et 3 de la décentralisation sans véritable logique, achèvent le tableau d'une organisation publique en voie de désagrégation. Cet Etat se retrouve également sans doctrine actualisée de l'urgence, la remplaçant par des principes de précaution «médiatiques et juridiques» couvrant a postériori ses insuffisances opérationnelles par une communication gouvernementale «d'enfumage». La responsabilité politique est alors aussi facilement évacuée que les défaillances de la chaîne de décision.

De ce point de vue, la tempête du 8 décembre, après celle de Xynthia –et de ses épisodes postérieurs tout aussi absurdes– auront révélé l'incapacité des politiques à redonner du sens à la notion de collectivité incarnée par l'Etat. Après le moins d'Etat, l'Etat minimal, le plus d'Etat du tout, la gauche devrait se saisir de la séquence démocratique à venir pour redéfinir les missions fondamentales et les moyens de les exercer par l'Etat en matière de sécurité des populations et de gestion des crises.

Il faut renouveler la réflexion sur la protection de la population, distinguer et approfondir les nouvelles doctrines de précaution et d'urgence, recréer une chaîne de décision fiable, robuste, à l'abri des pollutions politiques et médiatiques immédiates, inventer de nouveaux modes d'intervention opérationnels adaptés aux bouleversements profonds du fonctionnements des territoires urbains et ruraux de la République et des menaces climatiques et technologiques grandissantes.

A défaut, un Katrina français avec ses cortèges de malheurs pourrait bien ne plus être une hypothèse réservée au grand frère américain et à son action publique défaillante.

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