En juillet prochain, le Mexique élira son prochain président. Selon Guillaume Beaulande, traducteur, spécialiste de l'Amérique latine, le pays «ne pourra sortir de cette situation économique et sociale catastrophique et de ce climat de violence qu'avec un programme clairement à gauche, s'appuyant sur les mouvements sociaux, pour se défaire de la logique néo-libérale».
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Tandis que les primaires aux États-Unis battent leur plein, non loin de là, au Mexique, la démocratie est de nouveau mise sous tension. A quelques exceptions près, le pays n'a jamais vu surgir une politique de gauche susceptible de l'extraire du giron de Washington. Les élections générales du 1er juillet 2012 pourraient bien être l'occasion d'un changement longtemps attendu.
Si le catéchisme libéral semble avoir trouvé au Mexique ce qu'il faut de corruption, de divisions, de clientélisme et d'insécurité chronique pour y faire son berceau, cela n'est pas un phénomène récent. Dès le début des années 80, la souveraineté nationale du Mexique vacillait –bien avant l'échec cuisant, aux élections du 2 juillet 2000, du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir depuis 71 ans. La politique de Felipe Calderón s'est soldée par l'application stricto sensu du dogme néo-libéral, ce qui s'est irrémédiablement traduit par une crise économique, la plongée vertigineuse des classes pauvres dans la misère et le creusement d'inégalités sociales déjà grandes. Dans une étude récente, l'Inegi (équivalent au Mexique de l'Insee) estimait qu'un Mexicain sur deux vit dans la pauvreté et que depuis 1982, le salaire minimum a perdu 70% de son pouvoir d'achat, acculant les familles à immigrer (essentiellement vers les Etats-Unis), au chômage, ou encore à intégrer les cartels.
Les plus de 80 millions de Mexicains appelés à voter aux élections générales du 1er juillet 2012 devront élire le nouveau président et plus de 2.000 élus locaux, dont les députés (élus tous les trois ans) et les sénateurs pour six ans. Le président sortant, Felipe Calderón, leader du Parti d'action nationale (PAN), parti démocrate-chrétien très libéral, sent le vent tourner en sa défaveur depuis un certain temps puisque depuis les élections locales du 5 juillet 2009, il n'est majoritaire dans aucune des deux chambres du Congrès.
Les forces politiques en présence
En face du PAN, il existe bien une gauche mexicaine, mais elle ne semblait guère parvenir à dépasser ce qui la divise.
Comment dépasser l'indépassable? Deux politiques économiques s'opposent radicalement. D'un côté, la gauche modérée, courant du centre-gauche au centre droit, avec le PRI dont le candidat, Enrique Pena Nieto, est donné favori avec 45% des intentions de vote et, de l'autre, la gauche radicale avec le Parti de la révolution démocratique (PRD) emmené par Andrés Manuel Lopez Obrador, candidat désigné de la gauche, qui ne dépasse pas 25%. Mais ce ne sont là que sondages...
Les dernières élections, en 2006, s'étaient jouées sur le fil du rasoir puisque Lopez Obrador avait été évincé à seulement 0,5 point de son adversaire Felipe Calderón. S'il est vrai que le PRI a remporté les dernières législatives avec 36.68% des suffrages, devant le PAN (27.98%) et le PRD (12.2%), la question sociale est trop absente de son programme et sa ligne politique pas assez clairement à gauche pour convaincre les Etats du sud du pays où la concentration de population indienne est la plus importante. La zone qui court du district de México au Yucatán et au Chiapas est majoritairement plus proche du PRD.
López Obrador est considéré par ses soutiens comme «le Président légitime» depuis les élections très controversées de 2006. En effet, un grand nombre de Mexicains avaient alors dénoncé une fraude électorale. Fort d'un soutien populaire important, López Obrador avait été soutenu par des manifestations monstres six mois durant.
Les processus électoraux n'ont jamais été sereins au Mexique et ont souvent été emprunts d'une forme de chaos démocratique. C'est la méfiance, l'incrédulité du peuple mexicain et les soupçons de fraude lors des élections de 1910 (opposant Porfirio Diaz et Francisco Madero) qui avaient permis à Madero de programmer, en exil, la riposte du plan San Luis de Potosi: ce programme allait servir de plateforme à la révolution mexicaine (1910-1917).
La «guerre contre le narcotrafic et le crime organisé»
La stratégie offensive adoptée par l'Etat mexicain avec le déploiement de 50 000 hommes dès 2006 dans l'ensemble du pays n'a eu pour effet que de créer une spirale de la violence, dans laquelle les limites du droit ont été allègrement franchies par les forces policières et militaires, et dont les premières victimes sont les paysans, les journalistes, les militants syndicaux. Enlèvements, exécutions sommaires, disparitions, tortures. A cela s'ajoutent l'impunité des criminels et la complicité de certains agents de l'Etat, c'est ce que soulignait en septembre 2011 Rupert Colville, porte-parole de la Haute Commissaire des Nations-Unies aux droits de l'Homme: «Nous sommes très préoccupés de l'impunité prévalant qui semble entourer ces assassinats, ainsi que d'autres formes de criminalité. Nous sommes également inquiets des informations selon lesquelles certains crimes auraient été commis avec l'accord tacite de certains agents de l'Etat». Selon certaines sources, nous sommes là bien en deçà de la réalité...
Dans un rapport remis le 10 novembre dernier, Human Rights Watch pointait du doigt les exactions et les violations des droits humains commises par les commandos anti-drogues. Depuis 2006, les disparitions, les enlèvements et les exécutions se sont accrus de façon terrifiante et, toujours selon ce rapport, les forces de sécurité ont leur part de responsabilité.
Un virage à gauche?
L'épisode de 2006 a conduit Lopez Obrador à radicaliser son discours et à entrer, selon ses propres termes, «dans la résistance au néo-libéralisme et à l'oligarchie». De retour sur l'échiquier politique pour la campagne 2012, le candidat du PRD et de deux autres organisations –le Parti du Travail (PT) et le Mouvement citoyen– mise sur une campagne de terrain, au plus près du peuple, pour «transformer le Mexique» et «rénover la démocratie». Malgré un certain nombre de mesures sociales, Lopez Obrador ne fait pas référence aux gauches progressistes en Amérique latine ni aux mécanismes d'intégration régionale.
Lopez Obrador a axé sa campagne sur trois questions: l'éducation, l'emploi et le bien-être. Selon lui, il est impossible de sortir de l'impasse dans laquelle s'enfonce le Mexique sans une rupture radicale avec la politique économique qui a prévalu jusque-là. Son programme prévoit par exemple de favoriser l'accès à l'enseignement supérieur en baissant les frais d'inscriptions. C'est en ce sens que le 25 octobre 2011, il a proposé un «plan d'urgence» pour aider les 7 millions de jeunes Mexicains qui n'ont accès ni au travail ni à l'école. Il ajoute que «ce n'est pas au peuple de se serrer la ceinture» et prévoit par exemple une redistribution des richesses.
Le peuple mexicain a beaucoup souffert de la politique du PAN, car depuis les mandats de Vincente Fox (2000-2006) et de Felipe Calderón (2006-2012), les Mexicains sont rompus aux scandales, aux malversations, au clientélisme, à la criminalité qui semble endémique dans ce pays, ainsi qu'à la surenchère de violence et à l'incurie des gouvernements successifs. Cependant, la montée en épingle dans les sondages du candidat du PRI, Enrique Pena Nieto, fait frémir un certain nombre de Mexicains parce que ce parti a déjà été 71 ans au pouvoir, il est donc pour beaucoup synonyme d'une démocratie rouillée, et d'une ligne politique trop élastique d'un président à l'autre. Par ailleurs, c'est bien le PRI, sous la présidence de Miguel de la Madrid (1982-1988), qui en 1982, dans un contexte de crise de la dette, a vendu la souveraineté économique du Mexique à son puissant voisin, les États-Unis. Depuis lors, la mainmise économique et financière des États-Unis est totale et cela n'a fait que s'accélérer depuis l'an 2000.
Néanmoins, López Obrador doit encore aller plus loin pour mieux marquer sa différence avec le PRI et consolider son assise politique. Il lui reste notamment encore à se prononcer sur la position que devrait prendre le Mexique vis-à-vis des dirigeants de gauche en Amérique latine.
Le Mexique ne pourra sortir de cette situation économique et sociale catastrophique et de ce climat de violence qu'avec un programme clairement à gauche, s'appuyant sur les mouvements sociaux, pour se défaire de la logique néo-libérale. Si un virage à gauche se produisait, cela pourrait bien bouleverser le rapport de force en Amérique centrale en renforçant le processus d'intégration régionale à l'oeuvre. Il ne peut y avoir de gauche qu'inflexible pour une rupture radicale avec le système libéral, gageons que la vague progressiste en Amérique latine atteindra enfin le golfe du Mexique.