L'art a t-il toujours droit de cité?

L'art dans l'espace public subit les dommages collatéraux de l'état d'urgence et de plans Vigipirate renforcés et inadaptés qui menacent directement les festivals. Dans une tribune, la fédération des arts de la rue alerte sur cette obsession sécuritaire qui met en péril la création artistique.

La France a connu et soutenu depuis une trentaine d'années une véritable floraison de l'art dans l'espace public.

Dans les années soixante-dix, des compagnies théâtrales ont choisi de jouer dehors « parce qu'il fait trop froid dedans » et ont investi l'espace public, suivies au fil des années par des chorégraphes et danseurs, des circassiens, des plasticiens... La suite de l'histoire est marquée par des spectacles qui ont transfiguré des villes, marqué des milliers de spectateurs et des générations, de Royal de Luxe à Ilotopie.

Le paysage des arts de la rue, aujourd'hui, c'est plus de 1500 compagnies, des festivals d'envergure internationale comme Aurillac et Chalon, des Centres nationaux et des lieux de fabrique[1]. C'est aussi, c'est surtout un esprit : le désir de s'adresser à tous en imposant la gratuité, de chambouler les lieux de vie, d'enchanter les villes et villages, de partager du sens, de la fête et un imaginaire avec tous les habitants et passants d'une ville.

Acquise tardivement, leur reconnaissance relative par les pouvoirs publics est aujourd'hui menacée. Les professionnels des arts de la rue sont aujourd'hui pris en étau entre les restrictions budgétaires dûes à l'austérité imposée aux collectivités territoriales et les dispositions sécuritaires.

L'activité d'artistes œuvrant dans l'espace public, est, par définition, surtout saisonnière, et à quelques mois de la floraison des festivals de rue, la profession doit faire face à l'intensification des mesures sécuritaires allant à l'encontre de tout ce qu'elle défend depuis des années.

À la suite de l'attentat de Nice, l'été 2016 a vu des mesures hâtives et contreproductives : annulation de plusieurs spectacles en déambulations, censure de certaines créations  et mise en place, notamment au festival d'Aurillac, d'un dispositif de barrières et de fouilles des habitants qui s'est avéré totalement contreproductif en heurtant les habitudes d'un public familier et amateur de l'esprit libertaire des arts de la rue.

Mais ce qui n'aurait pu rester qu'une exception, due au besoin de rassurer les esprits marqués par l'extrême violence subie à Nice, s'impose désormais comme une règle. La dernière « note de posture Vigipirate »  transmise aux acteurs culturels par le ministère de la Culture entend faire de l'exception une règle..

Outre qu'elle prône « la délimitation physique des événements par des barrières reliées entre elles et des points de contrôle systématiques », cette note entérine que « les manifestations peuvent être soumises à des restrictions selon les directives préfectorales ». Et surtout, ce document admet benoîtement :

« Ces dispositions ne font pas obstacle à la liberté de l'organisateur de renoncer à la tenue d'une manifestation dès lors qu'il le juge nécessaire, soit parce qu'il estime ne pas être en mesure de satisfaire pleinement à ses obligations de sécurité du public, soit en fonction de circonstances spécifiques liées notamment à la thématique de la manifestation ».

Si ce n'est pas un encouragement à l'autocensure et au renoncement, cela y ressemble fort, et l'on s'étonne de le voir relayé par un ministère dont on aurait pu naïvement croire que son rôle était de défendre la vitalité culturelle du territoire et la survie des événements.

On peut aussi y lire un chantage sous-jacent : « Appliquez ces mesures, ou annulez ».

Il semble bien loin, le temps où l'on affirmait crânement la nécessité de ne pas fortifier le terrorisme  en cédant à la peur généralisée.  Nous assistons à une surenchère de zèle, quand on veut cantonner les festivals derrière des barrières, fouiller les habitants, et cantonner les arts de la rue à des cours fermées.

Les joyeux désordres urbains sont-ils condamnés à se muer en banale programmation de spectacles en plein air, cantonnés aux cours, aux parcs et aux stades ? On peut le craindre, quand le défilé de la Biennale de Lyon se voit assignée à un stade. Et ce n'est là qu'un exemple de ce qui attend les festivals de rue.

« Cela répond à une demande de sécurité du public », nous rétorquera-t-on. Mais a-t-on supprimé les marchés ? Fermé les gares ? Interrompu la circulation des transports publics ? Au nom de quoi les manifestations culturelles doivent-elles être les lieux de surenchère du zèle sécuritaire ?

Il semble qu'il y ait confusion des rôles, des responsabilités et des notions de sécurité et de sûreté.

Depuis plus de trente ans, les professionnels des arts de la rue gèrent la sécurité des acteurs et du public de leurs événements. Ils sont aguerris à la gestion des mouvements de foule, au maniement de matériaux sensibles dans l'espace public.   

En leur imposant des mesures inadaptées et disproportionnées, à l'encontre du travail de relation conviviale qu'ils entretiennent avec leurs publics depuis trente ans, l'État se défausse de son rôle régalien : assurer la sûreté, y compris du point de vue financier. Pcar il revient aux organisateurs et les collectivités de prendre au charge le coût de ces mesures, qui pour un festival tel que celui d'Aurillac, représentent l'équivalent du budget artistique.

Ce faisant,  l’Etat infantilise à la fois les artistes et les populations.

Plutôt que de parier sur la responsabilité partagée des organisateurs, des élus, des services de sécurité et de citoyens responsables, aptes à décider quel degré de risques ils sont prêts à assumer, ces dispositions  cautionnent et entretiennent la généralisation de la peur. Avec tout ce que cela comporte de danger politique dans l'encouragement au repli sur soi, à la généralisation du soupçon et à la méfiance de l'Autre. Face à cet amalgame croissant entre espace public et ordre public, bon nombre d'acteurs culturels risquent de se décourager.

Pendant ce temps-là, des pays aussi dûrement frappés que le nôtre se refusent à imposer un état d'urgence dont de nombreux rapports, de l'ONU comme d'ONG telles qu'Amnesty international ont dénoncé l'arbitraire et les excès.  Et chez certains de nos voisins,  par exemple à Bâle, le Carnaval se déroule sans omniprésence policière visible et voit sa sécurité assurée par les citoyens.

À leur exemple, les artistes de rue restent convaincus que le partage de l'imaginaire, du sensible et de la convivialité sont à long terme les meilleurs outils de prévention d'une société apaisée. Et déplorent qu'un ministère à vocation culturelle ne sache pas rappeler haut et fort que l'art ne se déploie pas derrière des barrières.

Partout en France, l'art doit s'épanouir en rue libre !

La Fédération des arts de la rue
www.rueencampagne.org
www.federationartsdelarue.org
(si contact nécessaire
valerie[at]federationartsdelarue.org
jerome[at]federationartsdelarue.org )


[1]          . Il faudrait bien évidemment mentionner l'importance du Street art dans le paysage actuel des arts dans l'espace public, mais les problématiques de censure auquel il se heurte sont différentes de la question sécuritaire évoquée ici.

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