Billet de blog 11 juil. 2012

C'est mon jour

En ce mercredi 11 juillet, Elsa Lévy, comédienne et plasticienne, célèbre à sa façon la journée mondiale de la population.

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En ce mercredi 11 juillet, Elsa Lévy, comédienne et plasticienne, célèbre à sa façon la journée mondiale de la population.


Aujourd'hui c'est la journée mondiale de la population. Pour la première fois, je ne suis pas sûre de savoir de quelle population on parle, ni de ce que je suis censée faire, mais au moins pour une fois je me sens concernée. La population ? Je dois bien en faire partie, non ?

Le souci, c’est que je ne me sens pas très unique parce que si c'est la journée de 7 milliards de personnes à la fois, ça va être difficile de la célébrer. Qui fête la fête à qui ? Parce qu'en fait moi, je croyais que les journées internationales c'étaient pour fêter un événement spécial ou avoir une pensée pour un groupe de personnes en particulier, ou en minorité, des gens exclus, des malades, des pauvres, des aveugles, des handicapés, des femmes, etc.

Je croyais que le but, c'était de penser à eux. Penser à eux une fois dans l'année pour leur montrer qu'on ne les oublie pas. Et c'est bien vu. C'est vrai qu'on est dans la bonne moyenne avec une fois par an. Ça fait une journée par cause, une cause par journée. Plus, ce serait difficile. Quand j’y pense, je fais à peu près tout une fois par an. Je réunis tous mes amis une fois par an, je vois mon gynéco une fois par an, mon grand-père je l'appelle une fois par an, mes parents j'arrête de leur en vouloir en moyenne une fois par an, je fais un cadeau à mon mec à peu près une fois par an, je fais Noël une fois par an, Nouvel an pareil. J'invite ma nièce au restau une fois par an, je pars en vacances une fois par an, j'ai une gastro une fois par an, et je fais ce bilan de ma vie environ une fois par an. Donc dans la même logique, je pense que penser aux séropositifs une fois par an c'est bien, c'est positif.

Sauf qu’aujourd’hui c'est la fête de 7 milliards de personnes en même temps, et c'est une fois par an, alors je ne vois pas trop comment on va faire. Et puis surtout, comme j'en ai déduit que c'est aussi ma fête, ma journée, ça ce complique, parce qu'à part le jour de mon anniversaire (mais ce n'est pas encore une journée mondiale) aucune autre journée ne m'invite à la fête. Même mon prénom n'a pas son jour de fête. D’ailleurs à quand la fête des prénoms sans fête s'il vous plaît? Faudra penser à rajouter Occident au calendrier.

Donc, pour célébrer correctement la journée de la population, peut-être que je devrais faire ce que je veux ? C’est bien ça faire la fête non ? Mais je ne sais pas quoi faire exactement, c’est comme pour mon anniversaire, je ne sais jamais quoi faire, finalement c'est déroutant toute cette liberté. Au moins pour les journées de drames classiques je suis moins embêtée. Par exemple lors de la journée du rire, je peux vraiment pleurer et penser aux autres. Pareil pour la journée de la faim, je veux bien faire un peu plus de boulimie et freiner l'anorexie. Souvent on célèbre les fêtes par des repas donc ça me paraît logique. Pour la journée du fromage, à la limite je peux en bouffer tout un assortiment afin de l'honorer sans discrimination. Pour la journée de la procrastination, je me contente de ne pas remettre au lendemain le fait terminer les restes de fromage de la journée de la veille, heureusement que ça tombe juste après. Lors de la journée des lépreux, j’évite d’en bouffer, mais je n'en connais pas personnellement, alors j'essaie d’avoir une pensée pour eux. Je réfléchis en me grattant un peu la tête et la journée passe plus vite. En même temps, si j'étais amenée à en croiser un pendant sa journée, je me vois mal lui sauter au cou. Déjà parce que c'est contagieux, et surtout je trouverais ça indélicat de lui souhaiter une bonne fête, alors mec c'est ta fête aujourd'hui ? t'es content ? Profites-en bien surtout.

Alors je fais des efforts mais je ne sais pas toujours ce qu'on attend de moi. Pour la journée du sommeil, je veux bien dormir davantage. Pareil pour la journée sans tabac, je peux facilement culpabiliser un peu plus quand je fume mes clopes. Pour la journée de la lenteur je veux bien ralentir un peu mon rythme et bousculer les gens moins vite dans le métro, par exemple. Pour la journée des animaux, ça ne me dérange pas d’aller faire un tour au zoo ou de passer saluer les bêtes à l'animalerie. Lors de la journée des toilettes je peux toujours essayer d'y passer un peu plus de temps pour leur rendre hommage. Pendant la journée du vent je veux bien brasser un peu plus d’air. Lors de la journée sans achats je suis d'accord pour dépenser sans rien acheter, et lors de la journée du psoriasis j'ai éventuellement une pensée pour mes plaques d'eczéma. Mais pour la journée de la population je ne vois pas vraiment ce que je peux faire. Et ce n'est pas faute d'essayer, ni un manque de volonté de ma part, la preuve.

Alors j'ai réfléchi un bon moment pour préparer cette fête. J'ai réussi à prendre du temps pendant la journée du tricot, heureusement qu’elle existe. Finalement j'ai décidé que lors de la journée de la population, puisqu'elle concerne 7 milliards d'individus, dont moi pour une fois, et bien j’ai décidé que j'allais me faire plaisir. Déjà j’allais enlever à ces 7 milliards d’individus tous ceux qui ont déjà une fête pour eux, pour leurs malheurs ou pour leurs prénoms. Grâce à ce petit calcul très simple de soustraction, finalement on n’est pas si nombreux à être concernés par cette journée. Ainsi je peux davantage me l’approprier. Je déclare que le 11 juillet c’est ma journée et celle de toute la population qui n’a pas sa journée, et je compte bien nous en faire profiter.

Le 11 juillet, je décide de ne pas aller aux toilettes, de laisser ma merde dehors et de faire chier le monde entier avec, et partout, à la télé, sur internet, etc. Je décide de procrastiner mon envie de rire, donc je décide de me prendre au sérieux. Je décide, pour alléger ma journée et gagner du temps, de ne plus trier les recyclables mais de jeter le verre dans la poubelle à emballage, ou à côté, et de trier uniquement la nourriture au point de ne bouffer que du lapin et du cheval en verrine. Je trouve ça in les verrines. Je décide de déguster un foie gras d'oie bien gavée et sa confiture bien sucrée, pourquoi pas avec un diabétique si ça nous fait plaisir, suffit de mettre un peu d’insuline dans la verrine. Je décide d’acheter une fourrure de phoque fabriquée par des petits enfants chinois de préférence, de niquer sans capotes parce qu’il y en a marre du plastique, d’abolir la journée sans 4x4 parce qu’on en a vraiment besoin, de jeter mes détritus dans la nature si j’en ai envie, toutes façons il y a des mecs payés pour les ramasser et ça crée de l’emploi. Je décide de gueuler sur les sourds parce que ça me détend, et d’en vouloir à mort à tous ceux qui monopolisent le calendrier avec leurs problèmes. Autrement j’organiserai la journée du suicide collectif – la journée de la prévention du suicide tombe le 10 septembre, ça peut facilement s’organiser le 11. Enfin je décide de soutenir la guerre et le nucléaire parce que ça rime, et surtout je décide que le 11 juillet dure toute l'année. Pour ça je vais aller gueuler dans la rue, de nuit on m'entendra mieux, un truc simple, banal même, comme « Vive la population mondiale et mon monde populaire ».

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