Gérontocratie et crise en Italie

L'Italie est suspendue à la décision du Sénat, dont une commission doit se prononcer jeudi 12 septembre sur la déchéance de Silvio Berlusconi, qui pourrait entraîner une nouvelle crise politique. Si les 18-24 ans avaient eu eux aussi la possibilité d’élire les sénateurs, l'Italie aurait aujourd’hui la même majorité dans les deux chambres et un gouvernement plus stable, relève le chercheur Marco Morosini.

L'Italie est suspendue à la décision du Sénat, dont une commission doit se prononcer jeudi 12 septembre sur la déchéance de Silvio Berlusconi, qui pourrait entraîner une nouvelle crise politique. Si les 18-24 ans avaient eu eux aussi la possibilité d’élire les sénateurs, l'Italie aurait aujourd’hui la même majorité dans les deux chambres et un gouvernement plus stable, relève le chercheur Marco Morosini.


 

Confrontée à sa plus grave dépression économique depuis la fondation de l'Italie moderne en 1861, la troisième économie de la zone euro risque d’assister à l’implosion de son gouvernement et de se trouver dans l'incapacité d’en former un meilleur. La droite menace ouvertement de faire tomber le gouvernement et de provoquer de nouvelles élections, elle envisage même la possibilité d’une  « guerre civile » (1) et « l'utilisation de nos fusils » (2).

La baisse du revenu disponible réel par habitant depuis 2007 a été plus importante que pendant les deux pires dépressions, en 1866-1871 et 1929-1935 (3). En Italie, chaque enfant naît porteur d’une énorme dette nationale, une part croissante des impôts sert à rembourser une dette publique grandissante (130% du PIB). Depuis une décennie, la productivité stagne, pendant six ans le revenu disponible par habitant a diminué, l'évasion fiscale et l'économie souterraine représentent un cinquième du PIB ; le chômage, les inégalités et la pauvreté augmentent. Des dizaines de milliers de jeunes diplômés émigrent chaque année, la plupart des gens sont dégoûtés par la « classe politique ». L’Italie est-elle en train de devenir « la prochaine Grèce » ? Exposée à un risque d’ingouvernabilité, « l'économie la plus dangereuse du monde » (Time Magazine) est en train de devenir un péril majeur pour l’Europe, et au-delà.


Endettement public par enfant. © 2013 Bertelsmann Stiftung Endettement public par enfant. © 2013 Bertelsmann Stiftung

Pourtant, en attendant des réformes institutionnelles durables, une petite grande réforme pourrait avoir des effets positifs considérables, notamment en renforçant la stabilité du Parlement et du gouvernement : abaisser l’âge pour élire les sénateurs de 25 ans (!) à 18 ans. L'Italie est le seul pays où les droits politiques intégraux ne sont octroyés qu’à l'âge de 25 ans, contrairement au reste du monde où l'âge de vote se situe entre 16 et 21, le plus souvent à 18 ans. Cet archaïsme pourrait coûter cher au pays lors des prochaines élections, probablement imminentes, en rendant l’Italie encore moins gouvernable.

L'Italie compte la troisième population la plus âgée du monde. L'âge moyen des électeurs est d'environ 50 ans. La structure démographique et l'âge légal fixé à 25 ans pour élire les sénateurs font que Parlement et gouvernement sont dominés par la population la plus âgée.

Sur les 50 millions de citoyens de 18 ans ou plus qui peuvent élire les députés, plus de quatre millions (8%) ne peuvent pas élire les membres du Sénat, dont le vote de confiance est requis pour tout gouvernement. Compte tenu de la grande différence des corps électoraux pour les deux chambres, les majorités politiques au Sénat et à la Chambre sont souvent divergentes. Cela a été le cas lors des élections de février, ce qui a conduit à la formation d’un gouvernement contre nature, constitué de partis ennemis de gauche, de droite et du centre. Le 62e gouvernement en 68 ans ! Si les 18-24 ans avaient eu eux aussi la possibilité d’élire les sénateurs, l'Italie aurait aujourd’hui la même majorité dans les deux chambres et un gouvernement plus stable.

L’anachronisme du droit électoral est à la fois cause et effet d'autres déséquilibres au détriment des jeunes, confirmés par l'Indice de justice intergénérationnelle publié en avril par Pieter Vanhuysse. L’indice regroupe quatre indicateurs : la dette publique par enfant, la pauvreté des jeunes, le ratio des dépenses sociales moyennes consacrées aux personnes âgées par rapport à celles consacrées aux moins de 65 ans, et l'empreinte écologique par habitant. Parmi 29 pays de l'OCDE, l’Italie est classée 27e pour ce qui est de l'Indice global et de l'équilibre des dépenses sociales. Les dépenses sociales consacrées aux personnes âgées sont sept fois plus élevées que celles consacrées au  reste de la population, alors que dans plusieurs pays le ratio est inférieur à trois. L'Italie a le cinquième taux de pauvreté des jeunes le plus élevé. La dette publique par enfant est de 222 000 euros, la deuxième la plus élevée dans l'OCDE (en Estonie elle n’est que de 4600 euros).

Index de justice intergénérationnelle, classement de 29 pays de l'OCDE. © 2013 Bertelsmann Stiftung Index de justice intergénérationnelle, classement de 29 pays de l'OCDE. © 2013 Bertelsmann Stiftung


Déséquilibre vers les aînés de la dépense sociale. © 2013 BertelsmannStiftung Déséquilibre vers les aînés de la dépense sociale. © 2013 BertelsmannStiftung

Alors que les intérêts des personnes âgées en Italie sont bien défendus par des partis et syndicats de retraités, les jeunes n'ont rien de tel. Le sociologue Marco Albertini a noté qu’en 1977, être vieux en Italie signifiait un risque de pauvreté supérieur à la moyenne, tandis qu’en 2004, ce risque était inférieur à la moyenne pour les personnes âgées et supérieur à la moyenne pour les personnes de moins de 40 ans. Albertini souligne également qu'à l'heure actuelle, avec le passage d’un système de retraite par répartition à un système par capitalisation,  les jeunes actifs financent deux retraites : la leur et celle des retraités actuels.

Les Italiens aisés ont constitué leur patrimoine au cours des Trente glorieuses. La jeune génération ne peut guère espérer reproduire ce modèle dans une époque caractérisée par des bas salaires, un travail précaire et sous-payé, le chômage et la récession économique. Par ailleurs, le niveau d'éducation de nombreuses personnes âgées ne correspond pas à leur position privilégiée. L'Italie est un des pays développés ayant le plus faible taux de scolarisation secondaire et universitaire. Ceci est encore plus marqué dans la génération plus âgée, qui a bénéficié d’un accès  limité à l'enseignement supérieur.

Enfin, en Italie, les personnes les plus influentes dans la politique et l’économie pourraient souvent être les parents ou les grands-parents de leurs homologues d'autres pays. L'actuel Président de la République, Giorgio Napolitano, a 88 ans, le leader de la droite Silvio Berlusconi près de 77 ans. 

Alors que les dirigeants politiques et économiques cherchent à maximiser les avantages à court terme et tendent à faire subir aux générations futures les conséquences négatives de leurs décisions, notamment concernant les questions environnementales, financières et technologiques, il serait raisonnable de donner davantage de poids politique aux jeunes. Le jeune sociologue allemand Wolfgang Gründiger, inspirateur de la Fondation pour les droits des générations futures, préconise l’instauration du droit de vote à la naissance (exercé par les parents pour leurs enfants). D’autres organisations soutiennent ce modèle ou bien plaident pour le droit de vote à 16 ans, comme en Autriche et au Brésil.

Sept décennies de gérontocratie politique en Italie ont contribué à renforcer une gérontocratie sociétale. Le prix à payer de cette suprématie des aînés est insoutenable : manque de renouvellement générationnel, perte de capacité d'innovation et de compétitivité.

L'abaissement de l'âge électoral de 25 à 18 ans est une mesure simple qui peut être prise immédiatement et qui ne coûte rien. L’équilibre entre les générations et la stabilité politique en Italie en bénéficieraient. Cela réduirait également la probabilité qu’une crise économique aiguë en Italie ne déstabilise l'Europe.

Marco Morosini, chercheur au Swiss Federal Institute of Technology

(1) Sandro Bondi, coordinateur  du parti « Peuple de la liberté », évoque le risque d’une guerre civile en  Italie. Lire les articles du Corriere della Sera, de la Reppublica, de l'Unità et du Messaggero.

(2) Umberto Bossi : « On aura besoin des nos fusils »

(3) « Rapporto CER 2/2013 », Centro Europa Ricerche, Roma 2013. 

En savoir plus:

• Vanhuysse, Pieter (2013), Intergenerational Justice in Aging Societies: A Cross-national Comparison of 29 OECD Countries, Gütersloh: Bertelsmann Stiftung (télécharger en pdf).

• http://www.intergenerationaljustice.org

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