Billet de blog 11 sept. 2013

Les conséquences de la dictature chilienne sont d'une cruelle actualité

Les militaires n'ont pas seulement renversé le gouvernement d'Allende, ils ont changé radicalement le Chili, rappelle Ricardo Parvex, vice-président de l’Association d’ex-prisonniers politiques chiliens. Ce sont encore les lois de la dictature qui régissent le cadre institutionnel, économique et social du pays, plus de vingt ans après le retour à la démocratie.

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les militaires n'ont pas seulement renversé le gouvernement d'Allende, ils ont changé radicalement le Chili, rappelle Ricardo Parvex, vice-président de l’Association d’ex-prisonniers politiques chiliens. Ce sont encore les lois de la dictature qui régissent le cadre institutionnel, économique et social du pays, plus de vingt ans après le retour à la démocratie.


Commenter et analyser des événements vieux de quarante ans tel que le coup d’Etat de septembre 1973 contre le président chilien Salvador Allende font d’habitude plus partie du métier de l’historien que du journaliste. Certes, dans le déroulement de la vie d’une nation, il y a toujours un moment où les événements politiques traversent le seuil chronologique qui les fait devenir des faits historiques. On pourrait penser que quatre décennies après le putsch contre le gouvernement de l’Unité populaire, cet acte brutal ainsi que ses conséquences feraient plutôt l’objet de livres d’histoire que de l’actualité des médias. Or c’est loin d’être le cas.

S’agit-il seulement d'une volonté tenace de faire vivre la mémoire ? Ou d’une volonté farouche de ne pas oublier ? C’est peut-être en partie le cas. Deux raisons pourtant semblent contribuer à ce que cela se passe autrement. D’une part, la plupart des protagonistes de cette expérience politique démocratique et novatrice étaient des jeunes débutant leur vie d’adultes. Il s’agissait d’un processus de changements profonds ayant pour acteur la plus clairvoyante et la plus dynamique jeunesse du Chili de l’époque. Bien qu’aujourd’hui un bon nombre d’entre eux aient déjà atteint ou dépassé la soixantaine, l’interruption brutale de leur rêve créateur des années Allende reste une plaie béante.

D’autre part, sans doute la principale raison de cet « entêtement » réside dans la violence et dans la profondeur des bouleversements entraînés par la dictature militaire. En effet, le Chili des années 1960 et 1970 était considéré par la plupart des observateurs internationaux comme l’un des –sinon le seul– pays les plus démocratiques de l’Amérique latine. La stabilité politique rythmée par des élections démocratiques et régulières, la présence de l’Etat dans le développement économique, la surveillance protectrice des autorités en matière sociale, la préoccupation des différents gouvernements concernant l’éducation, etc. faisaient de ce pays une exception au milieu de la misère et l’oppression imposées par les dictatures des pays environnants.  

Ce que les militaires chiliens ont réussi à faire, ce n’est pas seulement de renverser un gouvernement qui ne leur plaisait pas, mais d'opérer une véritable révolution qui changea radicalement les relations sociales et de classes dans le pays. Plus de Constitution, plus de code du travail, plus de syndicats ni de partis politiques, plus de liberté de presse et surtout plus de pouvoir législatif ni de Parlement. Une fois le pays mis au pas, les militaires ont pu faire revenir en arrière l’horloge de l’Histoire et mettre un terme à tout ce qui avait fait du Chili la nation progressiste et démocratique qu’elle était.   

Bien que terminée formellement en 1990, la dictature et ses lois continuent à fixer (et figer) le cadre constitutionnel (Constitution pinochétiste de 1980), économique (économie de marché ultralibérale, non régulée et guère contrôlée par l’Etat) et social du pays. Un si lourd héritage a fait du Chili l’un des pays les plus inégalitaires au monde, malgré son important développement économique. Puisqu’aucune des marques imposées par la tyrannie n’a changé, il est normal que, quarante ans après le putsch de 1973, les persistantes conséquences laissées par la dictature sur la vie quotidienne de tous les Chiliens continuent à être d’une cruelle et pesante actualité.

Ricardo Parvex, vice-président de l’Association d’ex-prisonniers politiques chiliens en France

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les agentes du KGB étaient des Américaines comme les autres
Pendant la guerre froide, Russes et Américains arrivent à la même conclusion. Ils misent sur le sexisme de leurs adversaires. Moscou envoie aux États-Unis ses meilleures agentes, comme Elena Vavilova et Lidiya Guryeva, qui se feront passer pendant dix ans pour de banales « desperate housewives ».
par Patricia Neves
Journal — Corruption
Le fils du président du Congo est soupçonné d’avoir blanchi 19 millions d’euros en France
La justice anticorruption a saisi au début de l’été, à Neuilly-sur-Seine, un hôtel particulier suspecté d’appartenir à Denis Christel Sassou Nguesso, ministre et fils du président autocrate du Congo-Brazzaville. Pour justifier cet acte, les juges ont rédigé une ordonnance pénale, dont Mediapart a pris connaissance, qui détaille des années d’enquête sur un vertigineux train de vie.
par Fabrice Arfi
Journal — Écologie
« L’urbanisation est un facteur aggravant des mégafeux en Gironde »
Si les dérèglements climatiques ont attisé les grands incendies qui ravagent les forêts des Landes cet été, l’urbanisation croissante de cette région de plus en plus attractive contribue aussi à l’intensification des mégafeux, alerte Christine Bouisset, géographe au CNRS.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Les effets indésirables de l’office public d’indemnisation
Depuis vingt ans, l’Oniam est chargé d’indemniser les victimes d’accidents médicaux. Son bilan pose aujourd'hui question : au lieu de faciliter la vie des malades, il la complique bien trop souvent.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
La sobriété, c'est maintenant ou jamais
Le bras de fer en cours avec la Russie autour des énergies fossiles est l’occasion d’entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique. Pourtant, nos gouvernants semblent lorgner vers une autre voie : celle qui consiste simplement à changer de fournisseur, au risque de perdre toute crédibilité morale et de manquer une occasion historique en faveur du climat.
par Sylvain BERMOND
Billet de blog
Réflexions sur le manque (1) : De la rareté sur mesure
Pour que l’exigence de qualité et de singularité de l’individu contemporain puisse être conciliée avec ses appropriations massives, il faut que soit introduit un niveau de difficulté supplémentaire. La résistance nourrit et relance l’intérêt porté au processus global. Pour tirer le meilleur parti de ces mécanismes psycho-comportementaux, nos sociétés "gamifiées" créent de la rareté sur mesure.
par clemence.kerdaffrec@gmail.com
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme ? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·es, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis
Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr