Les rythmes scolaires, le livret et la réforme de l’Etat

La réforme des rythmes scolaires suscite des blocages car elle est isolée de l'ensemble, analyse l'historienne Suzanne Citron, qui souligne que « la gauche doit se persuader qu’une école plus juste et plus efficace nécessite aussi la réforme d’un Etat proliférant, éloigné des vérités du terrain ».

La réforme des rythmes scolaires suscite des blocages car elle est isolée de l'ensemble, analyse l'historienne Suzanne Citron, qui souligne que « la gauche doit se persuader qu’une école plus juste et plus efficace nécessite aussi la réforme d’un Etat proliférant, éloigné des vérités du terrain ».

 


Rarement un ministre de l’Education nationale ne s’était autant préparé à la tâche, approfondissant analyse critique et vision d’avenir. Alors pourquoi un blocage sur les rythmes scolaires, aggravé par une focalisation médiatique qui simplifie tout ? La réponse par le « corporatisme » est un peu courte.

La décision de modifier les rythmes, malmenés par Xavier Darcos avec l’aval de Nicolas Sarkozy, s’inscrit dans une stratégie de longue durée, mais elle réorganise la journée et la semaine indépendamment de l’ensemble. « Et les contenus ? » entendait-on dans les manifestations. Vincent Peillon, le ministre de l'Education nationale, a annoncé la révision des programmes et le rapport Refondons l’école, paru le 9 octobre, synthèse de la grande concertation de cet été, assure que « l’école élémentaire doit repenser ses programmes jugés trop lourds ». Mais combien de professeurs d’école l’ont-ils lu en pleine mise en route de l’année scolaire ? La logique par étapes du ministre ne coïncide pas avec celle des enseignants, confrontés au jour le jour à la diversité des enfants, à la rigidité des programmes, à un système hiérarchique de contrôle pas toujours bien venu.

Le ministre aurait pu, dès la rentrée, mettre en place une ou deux mesures qui auraient engagé les enseignants dans la dynamique de rénovation.  La suppression du livret personnel de compétences qui, depuis 2008 au début du précédent quinquennat, oblige les enseignants à « évaluer » les acquis des élèves en fin de CE1, de CM2 et de troisième aurait reçu bon accueil. 94% des enseignants la souhaitaient, selon un sondage du SNES réalisé à Créteil début octobre. Ce livret, décrié comme « usine à cases » par certains syndicats, est en effet l’illustration caricaturale des méthodes bureaucratiques de la rue de Grenelle. Présenté comme un « outil national qui suit l’enfant dans toute sa scolarité, identique pour tous les élèves », il se compose de 25 pages, à valider et dater, suivant 3 paliers de 7 compétences subdivisées en dizaines d’items prérédigés. Un décret du 8 novembre 2012 l’a simplifié mais non pas supprimé par un geste de confiance en la capacité de chaque enseignant à évaluer ses élèves. Quelques consignes d’assouplissement des programmes auraient heureusement accompagné cette libération d’une astreinte absurde.

Ce livret est l’œuvre de la Direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco), de qui dépend aussi la rédaction des programmes. Cette Direction s’inscrit dans la vingtaine de services, directions, inspections, organismes, secrétariats regroupés dans l’organigramme du ministère de l’éducation, relayé par les « services déconcentrés » des 35 rectorats ou vice-rectorats et des 101 inspections académiques départementales. L’organigramme de la Dgesco juxtapose pour sa part une bonne quarantaine de sous-directions, missions, bureaux. Les académies ont leurs DPE, DAP, BPID, DAC et autres SC ou DAFOR, les départements leurs DRHE, DASEN, SAGF, etc. L’Education nationale, combien de divisions ? Quel coût et quelle justification à cette pléthore de bureaux, directeurs, conseillers, chargés de mission (2) ? 

Une culture d’inspiration managériale et technocratique, mêlant énarchie et codes sémantiques européens, s’est progressivement greffée sur une structure napoléonienne pluriséculaire maintenue par toutes les Républiques. Et la distance entre le terrain et le glacis administratif s’est aggravée dans la dernière décennie. Le livret personnel de compétences en est l’illustration. La référence aux enquêtes PISA ne saurait justifier sa facture actuelle. L’objectif de PISA est non pas de jauger une liste abstraite de connaissances et de compétences mais d’évaluer la litteratie, la capacité d’un sujet à appliquer ses acquis aux problèmes et tâches de la vie. L’école française dans ces enquêtes est perçue comme très inégalitaire.

La réforme des structures ministérielles est-elle à l’ordre du jour de la discussion de la future loi d’orientation ? La réforme de l’Etat a aujourd’hui son ministère. Mais, comme l’analysait dans les années 1970 le club Jean Moulin, une véritable réforme de l’Etat implique la mise à distance critique du postulat napoléonien qui, depuis le XIXe siècle, sous-tend la culture républicaine: la coïncidence identitaire entre Etat, nation et administration. Le projet d’une école de la bienveillance paraît irréalisable sans la refonte du système d’inspection et sans la transformation d’une bureaucratie habituée depuis des lustres à gérer par circulaires et décrets qui aujourd’hui s’accumulent dans les boîtes mail académiques.

Les programmes scolaires rigides, trop exhaustifs et détaillés et la conception d’un savoir multidisciplinaire uniforme portés par l’administration, malheureusement trop peu discutés dans le public, sont le support de la voie royale conduisant à la « supériorité » sociale d’une minorité capable de les absorber et infériorisant ou éliminant ceux qui ne « suivent pas ». L’école de l’excellence pour tous appelle un nouveau dispositif. Non pas, comme le suggère Camille Bedin de l’UMP, la substitution d’une concurrence thatchérienne et néolibérale entre établissements (lire cet article). Mais la coordination d’un centre fixant les orientations, les valeurs communes, les objectifs et les curricula dans leurs grandes lignes, avec les différents niveaux du terrain et leurs structures en réseau, plus souples, dotés d’une plus grande autonomie pédagogique libérant sur le terrain les initiatives pour valoriser les potentialités de chacun. Une culture politique séculaire perpétue, dans l’illusion de l’égalitarisme, les corsets administratifs d’une école qui exclut annuellement des milliers de jeunes. Parallèlement à la lutte contre les inégalités sociales et économiques aggravées par le capitalisme financier, la gauche doit se persuader qu’une école plus juste et plus efficace nécessite aussi la réforme d’un Etat proliférant, éloigné des vérités du terrain. 

Suzanne Citron, historienne, auteure notamment de L’Ecole bloquée (Bordas, 1971) et Mes Lignes de démarcation (Syllepse, 2003).

 

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