Gardez moi de Lamy, mes ennemis je m'en charge

Députée européenne socialiste, Isabelle Thomas prend le contrepied de Pascal Lamy, ancien secrétaire général de l'OMC, qui envisage « des boulots qui ne sont pas forcément payés au smic ». 

Députée européenne socialiste, Isabelle Thomas prend le contrepied de Pascal Lamy, ancien secrétaire général de l'OMC, qui envisage « des boulots qui ne sont pas forcément payés au smic ». 


 

Après la double gifle infligée par les électeurs aux socialistes, les coups continuent de pleuvoir. La violence du coup de couteau dans le dos porté par Pascal Lamy sur le smic ne peut rester sans riposte. Lors de l'émission « Questions d'info » sur LCP, l'ancien secrétaire général de l'OMC déclarait: « Je pense qu'à ce niveau de chômage il faut aller... vers des boulots qui ne sont pas forcément payés au smic ».

Je ne m'attarderai pas sur l'indécence qui consiste à soutenir que l'on peut en France travailler à temps plein pour moins de 1 445,38 euros bruts par mois, ni sur le moment choisi, soit trois jours après une défaite électorale où beaucoup d'électeurs socialistes parmi les plus modestes ont décidé de bouder les urnes. Je me concentrerai sur l'essentiel : pourquoi le smic est-il plus que jamais d'actualité ?

Commençons par les fondamentaux qui ont prévalu à un salaire minimum puisque Pascal Lamy les a oubliés.

Le salaire minimum interprofessionnel garanti est crée en 1950, puis réformé en 1970 sous le nom de salaire minimum interprofessionnel de croissance. L'objectif est double. D'une part, il s'agit de garantir à tout travailleur un revenu qui lui permette de faire face aux dépenses nécessaires pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants. Car ce qui dérange le plus « le gamin de 15 ans dont les parents sont au chômage », ou contraints d'accepter un travail à temps partiel, dont parle Pascal Lamy, c'est surtout de vivre dans des conditions proches de la misère, ne pas partir en vacances, d'être privé de loisirs, de certains soins, ou de renoncer aux études espérées. D'autre part, il s'agit d'éviter que l'employeur abuse de sa position dominante en profitant du nombre important de demandeurs d'emploi pour diminuer les salaires. Car si la production de richesses reste identique, il n'y a pas de raison que le salarié soit moins payé, sauf à utiliser le chômage pour changer la répartition de la valeur ajoutée entre salarié et actionnaire au bénéfice de ce dernier. D'autant que si la baisse des salaires n'a jamais endigué ni résolu quoique ce soit, elle a pu, au contraire, créer des travailleurs pauvres, voire de la récession. 

Mais il y a aussi du poison sur la lame de ce poignard. Car cette déclaration comporte l'idée, habituellement colportée par la droite, que la cause du chômage, de la crise et de toutes les plaies d'Egypte et d'ailleurs, c'est le coût du travail. La phrase de Pascal Lamy suggère l'équation selon laquelle, s'il y a du chômage, c'est que le coût du travail est trop élevé. L'ancien secrétaire général de l'OMC a le droit de défendre ce point de vue exprimé au Medef et à droite depuis... l'existence du salaire minimum. Du point de vue de ces derniers, c'est logique : ce qui est retiré aux salariés peut tomber dans l'escarcelle des profits.

Mais contrairement à ce que prétend Pascal Lamy, la modernité, ce n'est pas de renoncer au salaire minimum, mais de le promouvoir. Et s'il érige le smic en tabou à briser, c'est pour mieux se parer de l'armure étincelante des audacieux pourfendeurs de ces contraintes du marché... que sont tous les acquis sociaux. Mais combien sont partis à l'assaut du smic au siècle dernier ? Le poignard est passablement usé et rouillé. Rappelons nous les prouesses d'Edouard Balladur en 1994 avec le CIP ou de Dominique de Villepin en 2006 avec le CPE. La droite avait tenté d'ouvrir une brèche en proposant que le smic ne s'applique plus aux jeunes. La manœuvre était habile, on commençait par casser le smic par le segment des moins de 25 ans, et l'on aurait continué segment par segment. Les plus de 55 ans ? Les femmes ? Les personnes à handicap ? Mais la jeunesse, même avec la peur du chômage au ventre, ne comprend rien à la modernité, c'est bien connu. Par deux fois elle infligea une cuisante défaite à ces adeptes de la concurrence entre travailleurs. 

La réalité qu'occulte Pascal Lamy, c'est que le salaire minimum est, au contraire de ce qu'il prétend, une idée qui fait son chemin dans toute l'Europe. Dans le panorama qu'il dresse, il montre des Français isolés, voire passablement ringards, et feint d'ignorer que les socialistes européens sont désormais unanimes pour promouvoir le salaire minimum, devenu l'une des mesures phares de leur programme pour les élections européennes du 25 mai prochain, le Manifesto. Mais là où notre interviewé de LCP se retrouve totalement à contretemps, c'est que le jour même où il déplorait notre esprit étriqué de socialistes français, le gouvernement allemand validait la mise en œuvre d'un salaire minimum interprofessionnel en Allemagne à partir du 1er janvier 2015.

En effet, l'enjeu du salaire minimum a dépassé ce qu'il était lors de sa création en France en 1950. La prise de conscience de l'ampleur des mutations générées par la mondialisation est en œuvre. C'est pourquoi l'exigence d'harmonisation, de convergence sociale et de défense des acquis sociaux revêt une nouvelle dimension : sortir de la spirale infernale qui nous entraîne vers le déclin des droits humains. 

Que Pascal Lamy se rassure, les salariés voient très bien « le monde tel qu'il est », particulièrement ceux dont les usines ferment parce qu'ailleurs, le partage des richesses est encore plus inéquitable. Des millions d'Européens ont déjà compris que l'offensive face à cette conséquence de la mondialisation était devenue une question de survie de leur civilisation. 

Ce n'est pas de « pédagogie de la mondialisation » dont nous avons besoin pour maintenir les acquis de notre civilisation et réenclencher un cycle vertueux de progrès au service de l'humanité, mais de régulations efficaces et de nouvelles protections. On aurait pu envisager que ce soit le rôle d'un secrétaire général de l'Organisation mondiale des marchés, dommage.  

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