Pourrez-vous voter pour DSK?

Opposé à l'investiture du président du FMI, Act-Up Paris entre dans le débat sur les primaires du Parti socialiste et dénonce l'appel au vote utile dans la désignation du candidat pour 2012.

Opposé à l'investiture du président du FMI, Act-Up Paris entre dans le débat sur les primaires du Parti socialiste et dénonce l'appel au vote utile dans la désignation du candidat pour 2012.

 

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puceinvite.jpgQue de remous ces dernières semaines rue de Solférino! Qui sera le candidat du Parti socialiste? Quand se déclarera-t-il? Les primaires seront-elles une formalité ou une lutte à mort? Dans ce maelström de déclarations et de prises de position souvent contradictoires, une chose semble faire l'unanimité. Pour 2012, il faut «voter utile».

La rhétorique est connue: depuis 2002 et l'échec de Jospin, le PS ne cesse à chaque scrutin de culpabiliser les électeurs et de faire du 21 avril son argument principal. On pourrait regretter qu'à un an du premier tour des présidentielles, le PS n'ait d'autre stratégie que la culpabilisation des électeurs, ni d'autre programme que le mépris de ceux qui refusent une logique binaire. Mais il nous semble encore plus intéressant d'attirer l'attention sur un déplacement récent de cette rhétorique. Désormais, la référence au «vote utile» n'est plus une invitation à préférer le PS aux autres partis de gauche. En 2011, ce «vote utile» consiste à bien choisir le candidat, le seul qui pourra faire gagner le parti. Si la rhétorique et la désignation du candidat ou de la candidate du Parti socialiste ne nous intéressent pas, nous avons cependant quelques informations à partager avec ceux qui seront amenés à l'élire.

FMI : Deux ou trois choses que je sais de lui

Les appels au «vote utile» qui se multiplient ces dernières semaines constituent majoritairement une invitation pressante à choisir la personne qui pourrait battre l'actuel président de la République, aussi diminué soit-il. Le vote utile en 2011, ce n'est plus le vote PS, c'est la désignation du candidat le plus proche des positions du gouvernement actuel afin de capturer les électeurs du camp adverse. Le projet politique est mis en arrière-plan au détriment de quelques sondages d'opinion. Plutôt qu'avoir un programme, il faut bien miser, et pour cela désigner un candidat rassembleur. Une fois le costume taillé sur mesure, un candidat s'impose naturellement: le directeur actuel du Fonds monétaire international (FMI) semble le plus à même d'aller piocher des voix au centre-droit. C'est cette logique de désignation, et ses conséquences, que nous voudrions interroger. Car si nous ne connaissons pas bien l'homme, il se trouve que, de par nos activités internationales, nous avons souvent croisé le FMI sur le terrain au cours des quatre dernières années. Voici ce que nous en avons retenu :

1. La récente crise grecque a démontré que le FMI joue un rôle capital dans la restructuration financière d'un pays. Les gouvernements bénéficiant de son soutien doivent s'engager en contrepartie à mettre en œuvre des programmes drastiques de réduction des dépenses publiques. Moins médiatisé, l'exemple de la Lettonie n'est est pas moins parlant. En avril 2009, après une première vague de coupes sombres dans les budgets destinées à «apurer» ses comptes, le gouvernement a annoncé qu'il devait encore réduire ceux-ci de 40%, sous peine de ne pas percevoir une nouvelle tranche de l'aide du FMI. Sur le terrain, les ONG se sont vues signifier que les dépenses de santé seraient brutalement réduites afin d'éviter que le Fonds ne mette sa menace à exécution. Dans ce pays de l'Union européenne, un adulte sur cent est séropositif et le chantage du FMI se traduit en absence de dépistages, ruptures de traitements et par conséquent en morts.

2. On aurait pu croire que l'arrivée au pouvoir d'un «homme de gauche» à la tête du FMI –une première– infléchirait la politique de cette institution. Il n'en fut rien: depuis 2007, le FMI a imposé à des pays pauvres, comme le Ghana, de réduire leurs déficits alors que, dans le même temps, il aidait les pays riches à doubler le leur. Au cours de la même période, il a interdit aux pays les plus fragiles –comme le Bénin, le Malawi ou la Zambie– d'embaucher le personnel soignant qui leur fait cruellement défaut. S'ajoutant au manque de traitements contre le VIH, ces coupes drastiques ont eu deux autres conséquences. La première est la résurgence d'autres maladies, dites bénignes, rendant cependant les corps plus vulnérables aux infections. La seconde, résultante directe des coupes budgétaires dans l'éducation, est l'arrêt brutal des efforts de prévention initiés depuis des années. Tandis qu'Act Up proclame depuis plus de vingt ans qu'«information = pouvoir», le FMI favorise invariablement l'ignorance et l'asservissement.

3. Certains objecteront qu'en temps de crise, le FMI n'avait pas d'autre choix. Un autre fait peut alors être éclairant. Depuis quelques années, plusieurs associations proposent l'instauration d'une taxe sur les transactions financières destinée à financer l'aide au développement. Cette idée a pris un nouvel élan avec la crise financière, et de nombreuses personnalités s'y sont ralliées l'année dernière. La proposition discutée en ce moment reste cependant timide, à tel point que Nicolas Sarkozy l'a reprise à son compte. Il en a même fait le thème central du G20 qu'il dirige actuellement. Ces mesures sont par ailleurs facilement applicables. Cela n'a pas empêché le FMI de signaler à plusieurs reprises son opposition nette à la mise en place d'une telle taxe. Son directeur l'a d'ailleurs très officiellement répété à différents membres de la société civile le mois dernier.

Les sujets de la politique

Voilà maintenant neuf ans que Lionel Jospin, alors premier ministre et candidat à l'élection présidentielle, a vu son élan stoppé net un soir d'avril 2002. Régulièrement depuis cette date, qui semble avoir marqué les mémoires rue de Solférino, certains cadres socialistes sermonnent les Français qui n'ont pas voté pour eux. Illusionnés par de «petits partis» –expression qui masque mal un mépris marqué–, manipulés par une «extrême gauche» démagogue, les électeurs se seraient fourvoyés. Certes, concèdent aussitôt ces mêmes cadres, le candidat Jospin était un peu guindé, sa communication mal réglée et son bilan mal valorisé. Mais finalement, les causes de l'échec sont ailleurs: les électeurs, plus qu'eux, sont les premiers coupables de cette erreur. Grave erreur.

Au début de l'année 2002, Act Up-Paris lançait une campagne qui demandait à propos du candidat Jospin: «Pourrez-vous voter pour moi?» Derrière ce geste, il ne faut voir ni pulsion autodestructrice, ni emportement de notre part. Cette campagne, longuement réfléchie, montrait l'absence de confiance et même le rejet que nous inspiraient Lionel Jospin et ses ministres après cinq ans au gouvernement. Baisse de l'aide à l'international en dépit d'annonces tonitruantes opposées, censure de campagnes de prévention, absence de suivi dans le domaine des mises sur le marché des nouveaux traitements: le passage de Jospin à Matignon nous avait mené de la déception à la colère.

Cette même question, nous la reposons aujourd'hui. Pourrez-vous voter pour un candidat du Parti socialiste s'il a cautionné et même accentué des politiques néo-libérales destructrices? Parce qu'il a cautionné ce que nous combattons au quotidien, nous ne le pourrons certainement pas, et nous ne manquerons pas de le faire savoir. Surtout, il nous semble urgent de déplacer le débat afin de poser enfin la question qui compte: celle des sujets de la politique. À qui profite en effet le vote FMI? A son directeur, évidemment. Très certainement aussi aux quelques dizaines de personnes qui accéderont à un poste prisé sous les ors de la République. Ce sont d'ailleurs ceux-là même qui s'agitent déjà pour appeler au vote utile. Enfin, ce vote sera très certainement utile à ceux qui ont déjà bénéficié des largesses de l'institution ces dernières années. Grands industriels, banquiers, spéculateurs n'ont guère d'inquiétude à se faire –ils seront aussi bien traités que sous la droite.

Mais qu'en est-il des populations et des États dont cette institution se sert systématiquement comme variable d'ajustement? Une telle présidence sera-t-elle utile aux bénéficiaires des minima sociaux? Aux usagers chroniques de l'hôpital public? Aux trente millions de séropositifs des pays ravagés par le FMI? Nous en doutons fortement. Ne nous méprenons pas: la droite reste la cible de nos combats. En dix ans de gouvernement, c'est elle qui a méthodiquement renforcé la précarisation des plus faibles d'entre nous. Il nous semble cependant qu'il serait dramatique de se laisser enfermer dans de mauvais débats. La rhétorique du «vote utile» révèle la perversion d'une certaine politique: celle qui ne sert que ceux qui en parlent.

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