Billet de blog 12 août 2015

La dangereuse dérive de Podemos

Andrés Herrero, auteur de La Felicidad tecnológica (La Félicité technologique), publie dans le quotidien Infolibre, partenaire éditorial de Mediapart en Espagne, un article où il explique pourquoi, selon lui, le parti de la gauche radicale « a perdu toute originalité ».

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Andrés Herrero, auteur de La Felicidad tecnológica (La Félicité technologique), publie dans le quotidien Infolibre, partenaire éditorial de Mediapart en Espagne, un article où il explique pourquoi, selon lui, le parti de la gauche radicale « a perdu toute originalité ».


Parfois, garder le cap exige de revenir au point de départ, pour vérifier qu’on n’a pas quitté la voie qu’on s’était engagé à suivre au début.

Aux élections européennes de mai 2014, Podemos a bien débuté. Cinq sièges obtenus au Parlement européen : une déflagration pour un parti né à peine cinq mois plus tôt. L’enthousiasme et l’excitation qui le portaient étaient associées à un programme plein de bonnes intentions : taxer les grandes fortunes, poursuivre et punir sévèrement la fraude fiscale, s’attaquer aux paradis fiscaux, demander la restructuration de la dette, mettre en œuvre un salaire minimum,  nationaliser les entreprises stratégiques, créer une banque publique, abaisser l’âge de départ à la retraite à 60 ans, réduire la journée de travail à 35 heures, mettre un terme aux expulsions de logement, secourir les citoyens, entamer un processus constitutionnel, et ne jamais signer le TTIP.

C’était un discours révolutionnaire et neuf. Pourtant la plupart de ces propositions loin de se développer, raffiner et concrétiser, se sont affadies, en même temps que Podemos dérivait vers le centre, modérant son discours pour élargir son électorat. Elles semblent aujourd’hui s’être perdues dans les limbes.

Le point d’inflexion fut l’Assemblée de Vista Alegre en octobre 2014, quand Podemos renonça à trouver une structure horizontale qui aurait pu intégrer les cercles citoyens nés du 15-M (du nom du mouvement des Indignés). Alors que la volonté de participation citoyenne était débordante, Pablo Iglesias fit le choix frileux d’une structure plus conventionnelle et verticale. Un choix « pragmatique ». Les cercles citoyens, pour la guerre-éclair qu’il espérait mener, la gageure d’un triomphe électoral rapide, étaient devenus un « obstacle militant ». Podemos prenait la pente d’un parti hiérarchisé, centralisé, obnubilé par la figure ultra-médiatique de son leader.

Aux élections municipales de mai 2015, la victoire des plateformes citoyennes Ahora Madrid, dans la capitale, et Barcelona en Comú, en Catalogne, fut comme un pied-de-nez adressé au sens du pragmatisme d’Iglesias, dont le parti n’avait présenté aucun candidat, « par manque de temps ». Manque de temps pour trouver des candidats « convenables » et « de confiance », put-on entendre. « Convenables ? » Qui correspondent au « système Podemos », aurait dû expliciter la queue de cheval.

Depuis, Podemos a tenté de se réapproprier la victoire d’Ada Colau à Barcelone et de Manuela Carmena à Madrid. En effet, les marées citoyennes, qu’il n’a pas su intégrer à sa structure, sont en passe de devenir des concurrentes de poids. Les dirigeants de Podemos ont découvert qu’ils n’étaient pas indispensables, et que la société civile pouvait se mobiliser et s’organiser seule. Une découverte douloureuse pour le brillant avenir dont rêve le parti.

Podemos a perdu toute originalité, et on ne le flattera plus d’une comparaison au Frente Amplio, le parti politique révolutionnaire qui avait permis à Vazquez et Mujica d'accéder à la présidence de l'Uruguay, en délogeant les Blancos et les Colorados, les deux partis traditionnels, qui alternaient au pouvoir depuis la nuit des temps.

Cette politique de rangs serrés, sans pluralité, ni volonté de débat, est à l’origine de la liste « plate » d’Iglesias, le patron, pour les élections de décembre 2015. Pas de listes ouvertes, surtout. Etouffer l’opposition interne ou dissidente, interdire jusqu’à l’existence de tout jugement indépendant. Pas de listes ouvertes, car la démocratie est fille du diable, mais le parti promet, d’organiser pour l’élaboration de son programme un « concours d’idées », comme le faisait Zapatero, le dernier représentant de la gauche traditionnelle au pouvoir.

Il n’y a qu’en Catalogne que Podemos a accepté de participer à des coalitions, avec ICV, EUiA et Procés Constituent. Le groupement s’appelle Unité populaire. Pourquoi ce qui est faisable en Catalogne est impossible dans le reste de l’Espagne ? Pourquoi ici et pas ailleurs ? Les Catalans seraient « différents », explique Podemos. Quoi ? Podemos ne s’abaisse à entrer dans des coalitions que là où il sait qu’il ne pourra accéder seul au pouvoir ? Ce comportement ne lui donne aucune crédibilité.

Quant à la Grèce, Podemos semble s’être rendu, en se fendant d’un air désolé, à la soumission de son premier allié européen à la Troïka. D’abord il a soutenu Tsipras contre Varoufakis, puis déclaré qu’il se rangerait aux décisions du « Parlement grec ».  Pragmatisme toujours. « En Europe, il n’y pas de démocratie, et en politique si vous n’avez pas le pouvoir, vous n’avez rien », a confessé Iglesias. Au lieu de prendre son envol, Podemos se maintient au sol pour tout avoir à portée de main. Jusqu’au mot de « caste » qui a presque disparu de son langage.

Tous ces changements, à gauche, à droite, et d’avant en arrière, ont de quoi laisser ses électeurs abasourdis.

Lire l'article en espagnol: La peligrosa deriva de Podemos

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