Billet de blog 13 juil. 2011

Hold-up à l'Arc de Triomphe

Maurice Benayoun et Christophe Girault, auteurs de l'exposition permanente proposée aux visiteurs, dénoncent, dans une lettre ouverte à Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, la destruction de cet espace artistique et pédagogique, inauguré en 2008, au profit d'une boutique monumentale.

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Maurice Benayoun et Christophe Girault, auteurs de l'exposition permanente proposée aux visiteurs, dénoncent, dans une lettre ouverte à Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, la destruction de cet espace artistique et pédagogique, inauguré en 2008, au profit d'une boutique monumentale.


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Monsieur le ministre,

Nous venons d'apprendre que la scénographie permanente de l'Arc de Triomphe était en cours de démantèlement. Ce dispositif artistique, architectural et éducatif, est le fruit de plus de 20 années d'élaboration (depuis les premières tentatives de la Direction des affaires culturelles) pour remplacer l'exposition in situ de 1929, notoirement inadaptée à notre époque. L'opération a coûté au contribuable, en incluant les postes internes au Centre des monuments nationaux, probablement plus d'un million d'euros, et la presse nationale et internationale s'en est fait très largement, et très positivement l'écho avec plus de 500 articles pour la seule année 2008, date de son inauguration. A l'occasion de cette rénovation, le tarif d'entrée à été augmenté d'un euro, ce qui, sans l'appliquer à la totalité du 1,5 million de visiteurs, représente une recette annuelle supplémentaire de plus de 500.000 euros. Si nous mettons en avant la dimension économique, alors que nous croyons profondément au propos pédagogique, scientifique et artistique du projet, c'est qu'il semble que Mme Isabelle Lemesle, actuelle présidente du Centre des monuments nationaux, totalement étrangère à cette réussite, vienne de décider de la faire disparaître au profit d'une boutique monumentale dont nous espérons qu'elle saura faire triompher, dans l'Arc, la tirelire.

Cette décision pourrait se comprendre, si l'on oubliait que le projet visait explicitement, et conformément à son cahier des charges, à faire connaître l'histoire du monument, à traduire son oscillation entre «Guerre et Paix», à donner à lire sa symbolique, et enfin à ressusciter l'envie des Parisiens de découvrir un monument central de la capitale, qui est de surcroît le premier monument national en termes de visiteurs, et donc de recettes.

En effet, la plupart des Parisiens sondés confirment qu'ils n'ont jamais mis les pieds dans l'Arc, certains ignorent même qu'il soit possible d'y accéder. Cette situation semblait évoluer de manière positive au cours de ces trois dernières années.
Remplacer ce dispositif par une boutique est un geste symbolique fort qui pourrait honorer ceux qui en ont eu l'initiative s'ils avaient pris la peine de s'en expliquer auprès des premiers concernés: les auteurs. Ceux-ci, bien entendu, ont été maintenus dans l'ignorance totale d'un projet visant à la destruction définitive de leur travail. Or, sous couvert de la construction d'une boutique, le démantèlement de la «scénographie PERMANENTE de l'Arc de triomphe» –intitulé exact de l'appel d'offre que nous avons remporté en 2006– est un cas manifeste de négation du droit moral et une forme avancée d'obscurantisme moderne.
Considérer par ailleurs que la création contemporaine, artistique ou architecturale, pourrait faire l'objet d'un mépris d'autant plus grand que l'on affirme par ailleurs haut et fort la volonté de préserver les témoignages du passé, c'est vite oublier que le patrimoine que nous valorisons à coup de tiroir caisse est fait de la création, contemporaine en son temps, que l'on aura su protéger. Si l'on souhaite continuer de développer, qualitativement et quantitativement, le potentiel d'attraction et d'enrichissement de notre patrimoine, il faudra cesser de considérer touristes et visiteurs comme des porte-monnaie dénués de pensée.
Nous vous demandons par la présente de faire arrêter de toute urgence cette destruction et de veiller, pour le futur, à ce que la gestion des engagements culturels des organismes publics soit plus encadrée, de manière à ce que tout nouveau titulaire d'un fragment de pouvoir, ne se sente plus autorisé, avec l'arrogance de circonstance, de détruire sans débat les efforts de ses prédécesseurs.

Maurice Benayoun , artiste et scénographe, et Christophe Girault, architecte.

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En savoir plus:

Le site de Maurice Benayoun
Derniers ouvrages parus: OPEN ART, ed. Scala, mai 2011, et The-Dump, 207 hypothèses pour un passage à l'acte, FYP éd. juillet 2011.

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