Sauver la croissance ou sauver les retraites ?

« Au lieu de rafistolages plus ou moins douloureux qui prolongent l’agonie du système par répartition actuel, osons rouvrir le dossier de la baisse du temps de travail », proposent Geneviève Azam, membre du Conseil scientifique d’Attac, et Thierry Brulavoine, du Mouvement des objecteurs de croissance. 

« Au lieu de rafistolages plus ou moins douloureux qui prolongent l’agonie du système par répartition actuel, osons rouvrir le dossier de la baisse du temps de travail », proposent Geneviève Azam, membre du Conseil scientifique d’Attac, et Thierry Brulavoine, du Mouvement des objecteurs de croissance. 



 

Pour “ sauver ” le régime des retraites par répartition, rapports, projections, déclarations, décisions se suivent en démantelant le principe de ce régime. Mais un non-dit perdure : comment penser la protection sociale en général et les retraites en particulier dans un contexte radicalement modifié par rapport à celui de l’après-guerre ? Rappelons qu'en mettant en place d'audacieux instruments de protection sociale, le Conseil national de la résistance avait su préconiser une rupture politique visant à prévenir tout retour de la barbarie, aboutissant à un contrat social fondé sur la redistribution des fruits de la croissance économique.

Or depuis soixante ans, la globalisation capitaliste a mis en concurrence les sociétés du monde entier, la production de richesse nécessite la captation toujours plus importante de ressources naturelles et la crise écologique délimite désormais l’impossibilité de poursuivre une croissance globale infinie sans mettre en péril les écosystèmes et la paix entre les peuples.

« Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » (1) Les libéraux veulent ainsi se saisir des crises pour se libérer du corset des protections sociales et “ retrouver la croissance ”. C’est une rupture politique qui appelle une réponse du même ordre. Il s'agit de se saisir du “ basculement du monde ”, de l’arrêt ou du freinage de la croissance économique, pour réaffirmer l'impérieuse nécessité de la protection sociale et de la lutte contre les inégalités. C’est la solidarité et non la concurrence généralisée par la privatisation des vies qui est la garante de la prospérité.

Or, pour “ sauver ” notre système par répartition, le gouvernement nous vend un allongement de la durée des cotisations au prétexte de la hausse de l’espérance de vie. A quel prix ? Que fait-on de la tendance à la baisse de l’espérance de vie en bonne santé, établie par l’Institut national d'études démographiques (Ined)? L'espérance de vie sans incapacité a commencé à décliner en 2006 et a chuté d'environ un an de 2008 à 2010 ; passant de 62,7 ans à 61,9 ans d'espoir de durée de vie sans incapacité pour les hommes ; et de 64,6 ans à 63,5 ans pour les femmes.

Cet indicateur témoigne de la dégradation de nos milieux de vie (pollutions croissantes de l'eau, l'air, des sols) et d'une santé humaine détériorée par la souffrance et la pénilibilité au travail, souvent liées au non sens de certaines activités productives. Comment est-il possible d’affronter le monde présent et l'enjeu majeur du maintien du système de protection sociale sans tenir compte des effets nocifs du productivisme ? Comment peut-on gouverner à la petite semaine en isolant une donnée centrale, l’espérance de vie, de tout un contexte ?

Sauver la retraite par répartition, c'est évidemment poser la question du temps du travail. C'est là une des clés de la résolution du problème. Depuis soixante ans, la durée annuelle moyenne du travail par personne en emploi a diminué de 25% en France mais depuis plusieurs années la tendance s’inverse. Alors que, grâce aux luttes sociales, la durée d’activité réelle sur une vie ne cesse de se réduire depuis... plus de 150 ans, (elle tend vers 35 années), on en demanderait 43 avec l'actuelle réforme pour une retraite à taux plein ! En vertu de quelle loi ? Celle du travailler plus pour gagner plus, pour consommer plus, ou, en d’autres termes, celle de la restauration des capacités d’accumulation du capital par une pression encore plus forte sur le travail et la perpétuation de la consommation de masse. Pour assurer le financement des retraites par répartition, il faudrait donc amplifier la croissance et la productivité. A quels prix ? D'abord le prix de l'indécence avec l'augmentation des inégalités sociales. Ainsi, en une décennie la fortune totale des 500 Français les plus riches a plus que quadruplé, alors que le produit intérieur brut (PIB), lui, a doublé. Soit 1/10 de la richesse entre les mains de 1/100000 de la population. Ensuite le prix de l'absurdité, permettre aux retraités de (sur)vivre et consommer dans un monde devenu irrespirable et inhospitalier, de passer leur fin de vie à s’épuiser dans des soins médicaux et consacrer leurs revenus à soutenir financièrement leurs descendants. Quel bel horizon donné aux jeunes générations ? Les emplois précaires, le chômage et le travail parfois à vie ?

Nous pensons qu'une réduction massive du temps de travail fait partie des solutions au financement de la solidarité intergénérationnelle, car les coûts du chômage de masse, que l’allongement de la durée du travail renforce, sont énormes. Une décroissance du temps de travail ne pourrait-elle pas en outre redonner un sens au travail, libérer du temps de vie et favoriser des activités hors travail créatrices d'autres formes de richesse ? Par ailleurs, la répartition des richesses entre le capital et le travail gonfle les revenus les plus prédateurs et prive les systèmes sociaux des ressources nécessaires. Une décroissance des revenus des plus riches pour financer et assurer la solidarité intergénérationnelle est-elle si impensable ?

La retraite est un droit, mais elle n’est pas seulement un droit économique et monétaire. Le bien vivre, la prospérité, se déclinent aussi en de multiples autres facteurs. Face aux attaques successives et morcelées des systèmes de protection sociale, au lieu de rafistolages plus ou moins douloureux qui prolongent l’agonie du système par répartition actuel, osons réouvrir le dossier de la baisse du temps de travail pour sortir du productivisme et du consumérisme. Redéfinissons la prospérité. Et au lieu du mythe de la croissance salvatrice et de la compétition, réhabilitons le partage et la redistribution.

(1) Déclaration de Denis Kessler dans Challenges, 2007.

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