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Le Club de Mediapart ven. 30 sept. 2016 30/9/2016 Édition du matin

«Hors-la-loi», un film dans l'Histoire

«Il existe une génération qui se bat aujourd'hui pour exister et porte un regard nouveau, subtil et subversif sur le passé colonial ; une génération qui refuse la réduction au face-à-face simpliste entre le colon et le colonisé»: c'est ainsi que Malika Rahal, historienne, salue le film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, et lui donne quitus de ses erreurs factuelles.

«Il existe une génération qui se bat aujourd'hui pour exister et porte un regard nouveau, subtil et subversif sur le passé colonial ; une génération qui refuse la réduction au face-à-face simpliste entre le colon et le colonisé»: c'est ainsi que Malika Rahal, historienne, salue le film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, et lui donne quitus de ses erreurs factuelles.

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pave.jpgAprès l'incroyable tension autour du film Hors-la-loi au festival de Cannes, le débat autour du travail de Rachid Bouchareb semble retomber comme un soufflé.
Pourtant, Bouchareb était attendu au tournant pour son second opus sur l'histoire franco-algérienne. Avec Indigènes, il avait réussi un coup de maître : dans une France où l'histoire coloniale est dominée - voire escamotée - par l'omniprésente guerre d'indépendance algérienne, et où l'expérience de cette guerre est portée par des groupes dont les mémoires collectives sont si opposées qu'elles empêchent l'élaboration d'une narration consensuelle, le cinéaste avait déplacé le problème.
Il s'attaquait, disait-on, à la question coloniale selon une modalité spécifique : celle de la réparation par la révélation d'une réalité occultée. Il avait cependant fait le choix fondamental de décentrer le propos, en situant l'action dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Dès lors, personne ne pouvait plus contester leur qualité de héros à son groupe de personnages, déclinaison maghrébine de la « Greatest Generation » (1). L'injustice qui leur avait été faite ne pouvait qu'être déplorée par tous et les éternels conflits de mémoire s'en trouvaient désamorcés. Situation coloniale mais contexte glorieux. Si l'on rajoute à ce cocktail une équipe d'acteurs tous immigrés ou héritiers de l'immigration nord-africaine, et tous populaires, le film était un rouleau compresseur qui avait eu un effet cathartique tout à fait stupéfiant. Le décentrage du propos conférait au film une efficacité redoutable. On sait bien que le film a contribué à améliorer la situation matérielle des anciens combattants ; mais qui mesurera l'effet que son visionnage a eu sur certains d'entre nous étonnés et émus - si émus - de voir l'objet d'une douleur qui leur était toute personnelle au cœur d'une œuvre fédératrice ? Comme l'avait été le film lui-même, la vue de ses acteurs entonnant en souriant « C'est nous les Africains » lors de la remise de la palme du meilleur acteur sur la scène du festival de Cannes fut, pour les enfants de l'immigration, une émotion très forte. Ceux qui se sentaient une certaine filiation avec l'histoire de ces soldats, une connexion toute particulière avec leur humiliation dans le présent, avaient tout à coup en partage cette charge émotionnelle avec un public bien plus large. Il est fondamental, ce franchissement de la frontière enserrant les héritiers de l'immigration nord-africaine, et l'émotion a été pour beaucoup d'entre nous à la hauteur de l'enjeu. Chapeau bas, Monsieur Bouchareb.
Avec Hors-la-loi, Bouchareb retrouve la guerre d'indépendance algérienne pour se placer au cœur du cyclone. Rien d'étonnant, alors, que le public se divise le long des lignes de faille qui traversent la société française. Tout au plus s'agace-t-on vaguement que la grande confrontation ait lieu à Cannes avant que quiconque ait pu voir le film, et qu'elle ait pris des proportions si spectaculaires qu'il ait fallu des hommes en armes pour protéger le Palais des festivals. Le thème de ce film rencontre une historiographie renouvelée depuis quelques années, et ce sont les historiens qui en ont parlé le plus. Mais qu'avons nous à dire, nous historiens, de ce film ?

On peut commencer par faire la liste de tout ce que le film a omis de dire : que la société coloniale est plus complexe qu'il n'est montré ; que les émeutes et les massacres de Sétif sont à tort condensés en un seul épisode ; qu'on ne voit pas assez les harkis qui apparaissent de façon anecdotique ; que les porteurs de valise n'étaient pas tous des femmes naïves et romantiques. On peut même faire son historien et établir une liste des anachronismes : De Gaulle n'était pas président du conseil en 1960 ; en 1954, les nationalistes n'avaient pas encore pour hymne national Qassaman dont les paroles n'ont été écrites que plus tard par le poète Moufdi Zakaria ; certains événements ont été déplacés dans le temps ou ont été rassemblés, comme c'est le cas pour Sétif en 1945. Et l'on souligne encore et encore que lorsqu'un film s'attaque à un sujet « aussi sensible », ces détails historiques sont de la plus haute importance - méthode efficace à la disposition des historiens pour délimiter des domaines où la licence romanesque est interdite, l'erreur rédhibitoire et la création artistique stérilisée par le devoir d'exactitude historique.
On peut même, avec un petit air exigeant, faire remarquer que cinématographiquement, le film n'est pas à la hauteur des modèles qui l'ont inspiré (le Melville de L'Armée des ombres ou le Sergio Leone d'Il était une fois en Amérique), et que Bouchareb, qui décidément en fait trop, ne marquera pas l'histoire du cinéma. On peut faire tout cela pour éviter de s'interroger sur la délimitation de ces événements historiques où les artistes sont contraints au chef d'œuvre ou au silence.
Quant au message du film tel qu'il est perçu par ceux qui ne sont pas des spécialistes d'histoire coloniale, il est parfois étonnant et révélateur de la façon dont cette guerre ne s'intègre pas à une plus large histoire. Sur France Culture, Pascal Ory faisait ainsi de Hors-la-loi «un film FLN à 98% », tandis que Fabrice d'Almeida affirmait tranquillement que les «les p'tits gars de banlieue» s'ils le voyaient «auraient l'impression d'avoir un mauvais cours qu'ils auraient subi s'ils étaient restés en Algérie» (2). On a envie de hurler que bien des p'tits gars de banlieue sont nés en France et, même en imagination, n'auraient pu « rester » au Maghreb. Ce que les deux affirmations ont en commun, c'est d'identifier la thèse du film avec le point de vue de ses personnages ; dans le conflit imaginé entre une vision française de la guerre et une vision algérienne univoque, entre « guerre d'Algérie » et « guerre de libération », le film aurait choisi son camp, celui de l'Algérie, celui du FLN.
On reste stupéfait d'une vision aussi surannée des enjeux actuels.
Pour comprendre Hors-la-loi il suffit pourtant de revenir à la double thèse qui sous-tend le film : la guerre d'indépendance algérienne fut aussi une guerre civile au cours de laquelle le FLN a compté sur la répression française pour mobiliser derrière lui la population colonisée ; cette guerre civile s'est déroulée pour part en France métropolitaine et fut aussi, de bien des façons une guerre française.

La vision du FLN véhiculée par Hors-la-loi est tout sauf héroïque : Abdelkader, le leader du FLN en France est de ces intellectuels révolutionnaires pour lesquels on n'a guère de sympathie, qui font le choix d'une austérité militante monacale, et vous cite Hi Chi Minh en étranglant ses rivaux. Les juges du tribunal révolutionnaire - composé des trois seuls membres de la section - exécutent leur première sentence sur un air de rock-and-roll sans croire eux-mêmes tout à fait à l'État qu'ils sont en train de créer. Loin d'une organisation portée par la levée en masse d'un peuple révolté, il apparaît dérisoire ce FLN-là.
Car, dans Hors-la-loi, l'État FLN ne naît pas de l'enthousiasme populaire spontané qui est au fondement de l'histoire officielle algérienne. Il s'arrache par la violence des Algériens contre les Algériens, des nationalistes contre les nationalistes, et c'est tout le mérite de Rachid Bouchareb que de le dire ; la mobilisation politique se gagne y compris par l'intimidation. L'État est violence contre les siens avant que d'être. En lisant la liste des contributeurs financiers, on se plaît à imaginer les talents de négociateur qu'il aura fallu à Bouchareb pour convaincre le ministère de la culture algérien et le Centre de recherche sur le 1er novembre 1954 - défenseur de l'orthodoxie FLN - d'apporter leurs deniers à cette opération de démolition de la mythologie nationaliste éfélénienne. Et on se demande plus sérieusement dans quelle mesure le film pourra être vu largement en Algérie. L'on est donc à des années lumières d'une histoire officielle algérienne.
Croire, comme on l'a lu et entendu également, que Bouchareb renvoie dos à dos la violence des Français et celle des Algériens dans une escalade symétrique, c'est n'avoir pas vu le film. C'est être en retard d'une guerre et manquer l'essentiel : il est une génération qui se bat aujourd'hui pour exister et porte un regard nouveau, subtil et subversif sur le passé colonial ; une génération qui refuse la réduction au face-à-face simpliste entre le colon et le colonisé. Pour ce faire, la fiction avec ses contraintes et ses droits est un outil formidable. Peut-être cela qui dérange tant nos historiens critiques ?
L'ambitieux projet de tryptique de Rachid Bouchareb, avec ses imperfections - ou grâce à elles - donne à ceux qui vivent ici une histoire, un récit : est-il possible que ce récit, même fictionnel, même erroné, soit indispensable aux enfants de l'immigration pour être ? Bouchareb est de ces voix qui donnent à repenser les guerres de France et d'Algérie, et nourrissent ainsi l'indispensable réflexion sur ce que nous sommes.

 

(1) L’expression est utilisée par le journaliste américain Tom Brokaw pour désigner les hommes qui ont combattu durant la Seconde Guerre mondiale.
(2) Dans La Fabrique de l’histoire d’Emmanuel Laurentin, le 1er octobre 2010.

Malika Rahal est l'auteure d'Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne, Belles Lettres, septembre 2010.

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Tous les commentaires

Il y a quelques semaines je publiais sur mon bog de médiapart un article au sujet de ce film.

http://www.mediapart.fr/club/blog/henri-pouillot/240910/avec-la-sortie-du-film-hors-la-loi

Je partage cette analyse "historique", mais je regarde plus ce film avec mon passé de témoin de cette guerre d'Algérie, confronté à la torture, à l'OAS...

Et quand aujourd'hui on constate que le Secrétaire d'Etat aux anciens combattants, Hubert Falco, aussi maire de Toulon se "dégonfle" de venir au congrès national de la principale association d'anciens combattants de la Guerre d'Algérie (la FNACA) parce que, comme VRP des nostalgiques de l'Algérie Française et de l'OAS, il allait s'y faire huer, on comprend l'enjeu politique.

Dans quelques jours le 19 octobre, 2 jours après la commémoration du massacre des Algériens jeté dans la Seine au Pont Saint Michel à Paris, il met en place une "Fondation pour la mémoire de la Guerre d'Algérie", finacée à plus de 7 millions d'euros, et mise exclusivement entre les mains de l'Armée.

J'y reviendrai dans quelques jours soit sur mon blog, soir sur l'édition participative que j'ai proposé de lancer, mais que n'a pas validé la rédaction de médiapart : http://www.mediapart.fr/node/91663

On assiste en effet à un révisionnisme historique "officiel" sur tout ce qui concerne le colonialisme, et encore plus spécifiquement ce qui est lié à l'histoire de l'Algérie de la guerre d'indépendance, comme je tente de le montrer sur mon site dans ces rubriques http://www.henri-pouillot.fr/spip.php?rubrique2

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