Non, les pays dits « développés » ne sont pas moins vulnérables face au réchauffement climatique…

L'écrivain Yann Quero (1) rappelle, dans cette tribune, la vulnérabilité des pays du Nord face au climat et déconstruit l'idée qu'ils seraient mieux préparés pour affronter le changement climatique. « Il s’avère nécessaire de réfuter et de refuser cela pour au moins trois raisons. D’abord parce que c’est faux ; ensuite parce que de telles déclarations sont contre-productives et pour finir par ce que cela maintient un écran de fumée sur ce qu’implique l’expression : « pays développé ». »

L'écrivain Yann Quero (1) rappelle, dans cette tribune, la vulnérabilité des pays du Nord face au climat et déconstruit l'idée qu'ils seraient mieux préparés pour affronter le changement climatique. « Il s’avère nécessaire de réfuter et de refuser cela pour au moins trois raisons. D’abord parce que c’est faux ; ensuite parce que de telles déclarations sont contre-productives et pour finir par ce que cela maintient un écran de fumée sur ce qu’implique l’expression : « pays développé ». »


 

 

Depuis des années, et en leitmotiv de plus en plus fréquent à l’approche de la COP21, on entend dire que les pays dits « développés » seraient moins vulnérables ou mieux préparés pour affronter le réchauffement climatique.

Il s’avère nécessaire de réfuter et de refuser cela pour au moins trois raisons. D’abord parce que c’est faux ; ensuite parce que de telles déclarations sont contre-productives et pour finir par ce que cela maintient un écran de fumée sur ce qu’implique l’expression : « pays développé ».

Le caractère erroné de l’affirmation que les pays que l’on dit aussi « du Nord » seraient moins vulnérables apparaît clairement avec les événements extrêmes. Les États-Unis avaient eu beau anticiper l’arrivée de Katrina et de Sandy, cela n’a pas empêché plus d’un millier de morts dans le premier cas à la Nouvelle-Orléans, avec plus de cent milliards de dollars de dégâts ; et que le métro de New-York ne soit inondé dans le second cas. Qu’en octobre 2015 Météo-France ait été capable d’annoncer de fortes intempéries sur la Côte d’Azur n’a pas empêché plusieurs des villes les plus prestigieuses de la Riviera de voir leurs rues ravagées par des torrents de boues, causant la mort d’une vingtaine de personnes.

Avec l’accroissement de la concentration en gaz à effet de serre la fréquence et l’intensité de tels événements augmenteront. Certes les pays ayant un niveau de vie « plus élevé » sont pour l’instant en capacité d’envoyer plus rapidement des secours, mais que ce passera-t-il si les côtes américaines, européennes ou japonaises sont frappées par des dizaines de tels événements tous les ans ?

Plus structurellement, la sécheresse actuelle en Californie ou la menace de désertification du sud de l’Europe (c’est-à-dire notamment d’une partie de l’Espagne, de la France, de l’Italie, des Balkans et de la Grèce) montrent que les pays du « Nord » vont subir des impacts non moins grands. Si la biodiversité dépérit dans l’hémisphère Nord pour cause de perturbations climatiques, cela affectera autant la Chine que l’Amérique du Nord ou l’Europe de l’Ouest. Si le niveau des océans monte de plusieurs mètres, New York, Tokyo et Barcelone ne seront pas moins inondées que Bangkok ou Alger. Quant à l’acidification des mers, il est peu vraisemblable qu’elle affecte moins les rivages bretons que ceux du Sénégal…

Bref, si les pays du « Nord » pourront éventuellement parer quelques années de plus aux problèmes, avec un coût humain et financier de plus en plus lourd, cela ne durera de toute façon pas. Il se pourrait même que la technique rende le « Nord » plus vulnérable. La vie d’un Africain des zones rurales ne sera pas forcément très affectée s’il est privé d’électricité pendant plusieurs semaines. Que se passerait-il en revanche en France si un été torride de longue durée asséchait les rivières et obligeait à fermer toutes les centrales nucléaires au moment la climatisation deviendrait vitale ? Ne s’acheminerait-on pas vers une nouvelle canicule de 2003 qui avait fait 45 000 morts en Europe ?

À ce titre, selon les modèles, une telle canicule risque de devenir la norme des étés français une année sur deux à l’horizon 2050. Cela montre bien que les affirmations sur une moindre vulnérabilité au « Nord » sont plus que discutables.

Ce constat amène au deuxième point du raisonnement, à savoir le caractère contre-productif de telles déclarations.

Même si ce n’est pas forcément conscient chez tous les citoyens des pays du « Nord », entendre de tels discours conduit beaucoup de personnes à penser : « les pauvres habitants des pays du Sud… Ils ont peu contribué aux émissions de gaz à effet de serre, et en plus, ce sont eux qui vont en subir la majorité des conséquences… »

Ce type d’impression illusoire peut être ressentie de manière apitoyée ou cynique (selon les personnalités), mais il a surtout pour effet de démobiliser une grande partie des citoyens des pays du « Nord », qui peuvent avoir tendance à se dire : « puisque nos dirigeant et la presse nous disent que nous sommes peu vulnérables, pourquoi changer ? »

On voit bien là tout le caractère pervers de ce sentiment fallacieux qui ne peut qu’entraver une mobilisation nécessaire au « Nord » comme au « Sud ».

Un autre grand problème environnemental illustre cette attitude : le trou dans la couche d’ozone dans les années 1980. Si la communauté internationale s’est mobilisée en seulement quelques années pour mettre en place un texte aux effets contraignants (le Protocole de Montréal en 1987) c’est parce que les habitants du Canada, des États-Unis et de l’Europe du Nord étaient directement menacés. Si le trou dans la couche d’ozone s’était ouvert au niveau de l’équateur, il est loin d’être sûr que la mobilisation aurait été aussi rapide. Reste que, même si le trou de la couche d’ozone ne s’est pas encore résorbé trente ans après son apparition, le problème était plus facile à résoudre dans la mesure où seuls quelques secteurs industriels ont été obligés de changer. Avec l’effet de serre, ce sont la majorité des activités des sociétés de production et de consommation de masse qui sont en cause, de l’agriculture intensive à l’énergie et aux industries, en passant par le transport et le résidentiel.

Faire vraiment face à l’urgence climatique signifie donc accepter de discuter de l’ensemble de nos activités et de nos pratiques. Cette question nous permet d’enchaîner sur le dernier point de ce texte, l’expression « pays développés » elle-même.

Cette formulation est tellement banalisée par les discours et la presse, que presque plus personne ne se rend compte de son caractère problématique et pernicieux. En effet, qu’on le veuille ou non, parler de « pays développés » c’est poser ces pays en unique modèle à suivre par les pays dits « en voie de développement ». Certes, il y a désormais un large consensus au sein de l’humanité pour envier ou souhaiter le mode de vie des pays dits « développés », de la Chine à l’Afrique, en passant par l’Amérique du Sud et les pays du « Printemps arabe ». Mais en même temps, on sait maintenant que si les plus de sept milliards d’humains en 2015 (et sans doute plus de neuf milliards en 2050) consommaient et polluaient comme les Européens, les Japonais ou les Nord-Américains, il faudrait trois à cinq planètes…

Une première étape, avant de s’atteler à résoudre le problème climatique, est donc de se débarrasser de quelques expressions qui bloquent tout espoir de changement de mentalités. Parlons désormais plutôt de « pays de la première industrialisation » plutôt que de pays « développés », et de pays « accédant à la consommation de masse » pour remplacer l’expression des pays dits « émergeants ». On pourrait aussi créer des catégories de pays « en difficulté », car il ne faut pas nier les problèmes au « Sud », mais aussi de pays « en quête d’alternatives », notamment pour ceux comme le Bhoutan, qui cherchent à placer la recherche du « bonheur » devant celle de la consommation.

Changer de catégories mentales aidera grandement à faire avancer la réflexion et à poser collectivement de nouveaux objectifs soutenables pour l’humanité et la planète, au lieu de continuer à valoriser abusivement les sociétés à l’empreinte écologique non-soutenable.

Reste que, quelles que soient les nouvelles catégories qui pourront être établies, aucun pays n’échappera à la menace des dérèglements climatiques. Il est donc urgent de mettre en place de vraies mesures pour le freiner au maximum et cela le plus rapidement possible.

 

 

(1) Yann Quero est un écrivain, essayiste et poète français. Deux de ses romans : Le Procès de l’Homme Blanc ; L’avenir ne sera plus ce qu’il était sont des anticipations abordant les dérèglement du climat. Il a aussi coordonné l’anthologie de nouvelles : Le réchauffement climatique et après… aux éditions Arkuiris en 2014.

 

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