Syrie : et après ?

Trump, Macron et May ont donc voulu punir Bachar al-Assad pour avoir utilisé des barils de chlore contre son peuple. Et après ? Le moins que l’on puisse dire est que l’on a peine à discerner le début du commencement d’une stratégie des Occidentaux en Syrie. Un point de vue de l’ancien ministre et député (UMP, puis LR) Pierre Lellouche.

Trump, Macron et May ont donc voulu punir Bachar al-Assad pour avoir utilisé des barils de chlore contre son peuple. Soit. 

Et après ? 

La question première lorsque l’on décide de l’emploi de la force est de savoir : 1) à quoi ça sert ?, 2) comment on contrôlera ou pas les degrés suivants de l’escalade face à un ou plusieurs adversaires qui ne resteront pas inertes ?, Enfin 3) comment on en sort (quel règlement politique) ? L’ensemble s’appelle une stratégie. 

Dans l’affaire syrienne, le moins que l’on puisse dire est que l’on a peine à discerner le début du commencement d’une stratégie des Occidentaux en Syrie. 

Depuis le début du conflit syrien il y a sept ans (!), Américains et Européens ont accumulé erreurs et hésitations, espérant d’abord que Bachar allait tomber tout seul (comme Ben Ali ou Moubarak), soutenant ensuite les milices sunnites anti-régime, théoriquement « démocratiques », en armes et en argent, avant que la plupart d’entre elles ne s’évaporent dans une myriade de groupes armés islamistes, pour se résigner en bout de course à sous-traiter, faute de mieux, la lutte contre Daech aux seuls combattants kurdes, ceux-là mêmes que nous abandonnons aux Turcs à présent à Afrine… Au final, cette spirale sans fin d’hésitations et d’erreurs n’aura abouti qu’à laisser les Russes, les Iraniens et les Turcs contrôler seuls le terrain. A tel point que les Occidentaux, pour la première fois dans l’Histoire moderne du Proche-Orient, sont tout bonnement exclus des processus diplomatiques, dominés par Moscou, Ankara et Téhéran. Quant à la Russie, expulsée du Moyen-Orient en 1973 par Kissinger, elle y fait désormais son grand retour. 

La même palinodie s’est répétée sur les armes chimiques. 

A l’été 2013, la fameuse « ligne rouge » d’Obama a fait « pschitt » : l’intervention militaire prévue s’étant transformée en un tour de passe-passe diplomatique mené de main de maître par Poutine. 

Il y a un an, Trump marquait son arrivée au pouvoir par un tir de 59 missiles de croisière sans le moindre effet. Et il y a quinze jours tout juste, le même Trump annonçait qu’il souhaitait se retirer d’urgence de Syrie (« sous 48 heures » avait-il même ordonné, selon mes informations, 

à son ministre de la Défense John Mathis). La semaine dernière, il menaçait directement la Russie par tweet « Prend garde Russie… ». Aujourd’hui, il bombarde entouré de ses alliés franco-britanniques. Qui dit mieux ? 

Question : à part détourner l’attention des opinions publiques sur les problèmes de politique intérieure respectifs de MM. Trump et Macron, ou redorer l’image très abimée de Mme May, à quoi ces bombardements peuvent-ils bien servir ? 

A affaiblir Bachar ? C’est l’inverse qui se produira. A le convaincre de ne plus utiliser de barils de chlore ? C’est douteux. A amener les Russes et les Iraniens à se retirer de Syrie et à envisager avec les Occidentaux une sortie de crise par le haut, par la négociation ? Encore moins. 

Dans le meilleur des cas donc, ces bombardements n’auront pas d’impact sur la guerre en Syrie, qui continuera… 

Dans tous les autres, ces bombardements ne feront au contraire qu’aggraver la situation ainsi que les risques d’escalade. 

Vu de Moscou, ce nouvel emploi de la force occidentale, sans mandat de l’ONU, vient, après le Kosovo ou la Lybie, utilement conforter la croyance que l’Occident et l’OTAN ne cherchent qu’à humilier, à agresser la Russie, voire même à obtenir un changement de régime. Si les Occidentaux s’arrogent le droit d’appliquer seuls, et par la force, ce qu’ils considèrent comme étant le droit international, en quoi l’annexion de la Crimée ou l’intervention au Donbass seraient –elles interdites au pouvoir russe ? 

Idem à Téhéran, où l’on ne se fait plus guère d’illusions sur la poursuite de l’accord sur le nucléaire (JCPOA), dont Trump s’apprête à se retirer le 12 mai prochain. Non seulement les Iraniens auront encore moins l’intention de se retirer de Syrie, mais il est à craindre que la pression exercée par eux depuis la Syrie contre Israël, avec le Hezbollah et la Hamas, ne s’accroisse encore plus, aboutissant à un horizon proche, à un vrai risque de guerre entre Israël et l’Iran. Ceci sans parler de la guerre par procuration au Yémen, contre l’Arabie Saoudite alliée des Etats-Unis… 

Quant aux Turcs d’Erdogan, ennemis des Kurdes encore plus que de Bachar, ils font mine d’appuyer les bombardements occidentaux, qui justifient en creux leur propre occupation militaire des régions nord de la Syrie. 

Tout est donc réuni dans ce triste champ de ruines qu’est devenue la Syrie, théâtre d’affrontements d’au moins sept armées rivales, dont six étrangères (!), pour que l’escalade ne dégénère à tout moment. 

Avions- nous vraiment besoin de plonger directement dans ce chaudron ? Les exemples afghan, irakien, lybien et avant cela, celui des Balkans au début du XXe siècle, ne nous auront-ils donc rien appris ? 

Pierre Lellouche, ancien ministre 

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