«Loin de nous l'idée de censurer quelque film que ce soit»

Après la polémique suscitée par la décision des cinémas Utopia de déprogrammer un film israélien, Anne-Marie Faucon explique ce geste dans une lettre adressée aux Distributeurs indépendants réunis européens (dire), à la Société des réalisateurs de films (SRF) et à la Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs (ARP). La lettre est à lire ci-dessous et s'accompagne d'une autre: celle du cinéaste Eyal Sivan, réalisateur israélien et enseignant à Londres, à lire ici.

Après la polémique suscitée par la décision des cinémas Utopia de déprogrammer un film israélien, Anne-Marie Faucon explique ce geste dans une lettre adressée aux Distributeurs indépendants réunis européens (dire), à la Société des réalisateurs de films (SRF) et à la Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs (ARP). La lettre est à lire ci-dessous et s'accompagne d'une autre: celle du cinéaste Eyal Sivan, réalisateur israélien et enseignant à Londres, à lire ici.

 

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pave.jpgMesdames, Messieurs

Nous aimons les films israéliens, vous êtes bien placés pour le savoir.
Nous les diffusons abondamment, qu'ils soient soutenus par des fonds d'état israéliens ou qu'ils soient indépendants de ces fonds dans leur production, et nous avons depuis toujours organisé une foultitude de débats autour de ces films. C'est dire si nous avons particulièrement été sensibilisés à tout ce qui touche à Israël.

Comment alors rester insensibles aux derniers événements et que faire? Cesse-t-on d'être un citoyen parce qu'on travaille dans un cinéma? Alors même que le cinéma, comme les autres moyens de la culture, nous interpelle sans cesse sur la situation du monde, nous incite à agir... Devions-nous refuser ce que nous disent les films, alors justement que la plupart des cinéastes israéliens manifeste une vive désapprobation quant à l'inhumanité d'une politique qui a trouvé une expression d'une violence extrême au large de Gaza?

Remettons-nous dans le contexte: au moment même où nous bouclions la petite gazette que vous connaissez bien (et que vous trouverez ci-joint en plusieurs exemplaires), où nous devions donc écrire sur cette jolie comédie douce-amère qu'est A cinq heures de Paris, nous parvient l'écho de l'assaut mené dans les eaux internationales par l'armée israélienne contre un convoi pacifique humanitaire: des morts, des blessés, parmi eux peut-être un garçon de Toulouse dont nous savions qu'il était sur un des bateaux... Comment dès lors écrire des choses douces et légères sur un film qui donne une si paisible image d'Israël, alors même que cela vient après des années de douleur pour les
populations civiles qui habitent la bande de Gaza et à qui ces bateaux étaient destinés?


Loin de nous l'idée de censurer quelque film que ce soit: À cinq heures de Paris est programmé dans au moins 50 salles en France et bénéficie du soutien d'un des plus gros circuits d'exploitation du pays; à Toulouse, il est prévu dans une autre salle d'Art et Essai... Ne pas le programmer en sortie nationale est un geste symbolique et limité dans le temps qui n'a rien d'une censure, qui ne nuit pas à l'exposition et à l'exploitation du film (ce dont convient d'ailleurs, volontiers nous semble-t-il, son distributeur, Memento Films). Le film pouvant être prévu plus tard (par exemple à Avignon pendant le Festival, 3 ou 4 semaines après sa sortie)... comme cela nous arrive plein de fois. Cela
aussi, vous êtes bien placés pour le savoir: pour pouvoir garder longtemps les films à l'affiche, il faut bien que nous limitions le nombre de sorties nationales que nous acceptons.


Par contre l'actualité nous semblait justifier que la place laissée par ce film soit occupée par une autre oeuvre magnifique, réalisée par la franco-israélienne Simone Bitton: Rachel. Un film qui correspond parfaitement à la mission de participation au débat démocratique qui est celle des salles de cinéma comme les nôtres. Signalons au passage que 99 % des salles de France ont boudé ce film lors de sa sortie sans que personne ne s'en soucie et ne hurle au boycott...


La symbolique de cette déprogrammation momentanée nous a attiré les foudres des milieux concernés mais aussi de nombreuses réactions de sympathie qui expriment toutes le même désarroi et la même colère: si les États, si l'ONU, si les associations qui plaident pour la Paix... si les Israéliens de l'intérieur eux-mêmes, ceux qui réalisent des films et ceux qui n'en réalisent pas, n'arrivent pas à faire entendre leur désapprobation et leur désir de paix... que reste-t-il comme possibilité de réaction pacifique pour faire entendre sa voix? Notre réponse a été cette déprogrammation ponctuelle, dans la ligne des appels à un boycott plus ou moins radical lancés par Jane Fonda, Ken Loach, par certains groupes de rock, par des écrivains (Henning Mankell en particulier), par les dockers suédois et Sud-Africains (qui s'y connaissent en apartheid) et bien d'autres encore... Relayés à l'intérieur même d'Israël par des intellectuels, des artistes et des groupes de citoyens qui ne voient plus d'autre moyen de faire infléchir la dureté d'un état sensible à l'image qu'il donne de lui (voir le Jerusalem Post du 11 mars 2010).


Fallait-il faire ce geste de (dé)programmation? Ne le fallait-il pas?... Nous n'avons pas de certitudes. Néanmoins, je vous confirme que nous faisons actuellement tout pour que le débat ne s'arrête pas à des invectives simplistes, et que le fond de notre réaction soit comprise pour ce quelle est: un appel à la prise en compte de cette souffrance que nous partageons avec beaucoup. Nous appelons la paix et la tolérance de nos voeux mais elle ne saurait avoir lieu si chacun campe sur des positions réductrices, se résumant à des slogans plus ou moins injurieux et où l'autre n'est plus entendu.

Nous prévoyons un large débat avec des réalisateurs israéliens qui ont déjà donné leur accord et avec d'autres sur le sens de la création, de la production et sur l'implication des oeuvres culturelles dans notre vie collective. Comme nous en avions l'intention dès le départ («au plus léger signe de lever du blocus» écrivions-nous sous forme de boutade provocatrice), le film de Leon Prudovsky sera programmé «en décalé» dans les salles Utopia. La date du 14 juillet a même désormais été fixée en accord avec Memento Films.

Je ne terminerai pas sans vous donner des nouvelles de notre spectateur toulousain, embarqué sur un de ces bateaux et que nous avons cru un moment parmi les morts laissés par les commandos de l'armée israélienne... Rassurez-vous: il sera là à Tournefeuille pour le débat après Rachel. Un jeune français idéaliste qui ressemble à Rachel Corrie comme un cousin de coeur...

Je vous prie de trouver par la présente, mesdames, messieurs, toute l'expression de notre profonde considération.


Anne-Marie FAUCON et toute l'équipe d'Utopia

PS: Nous précisons que nous n'en sommes pas à notre première « non-programmation »: nous ne programmons pas en sortie nationale et la plupart du temps pas du tout la majorité des films américains ou français qui caracolent en tête du box-office, nous ne programmons pas et ne programmerons jamais les films en 3D, et pour le coup nous boycottons et boycotterons tous les programmes dit « hors films » (foot, tennis, rugby, opéra, nouvelle star... etc) qui vont provoquer des « dé-programmations » de films en cascade...
Des choix de programmation et de non programmation que nous expliquons à nos spectateurs à longueur de gazettes, qui nous permettent de faire place et de garder longtemps à l'affiche les films que vous chérissez, et ce depuis plus de 30 ans.

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