La gauche ne doit pas laisser le monopole du peuple au FN

« La possible victoire de Marine Le Pen au second tour des législatives sur ces terres ouvrières nous dit l’incapacité actuelle d’une gauche "vraiment de gauche" à reconquérir le peuple sur ses valeurs humanistes, progressistes et égalitaires ». Par Joshua Adel, chercheur en histoire des idées politiques à l’université de Paris-VIII.

« La possible victoire de Marine Le Pen au second tour des législatives sur ces terres ouvrières nous dit l’incapacité actuelle d’une gauche "vraiment de gauche" à reconquérir le peuple sur ses valeurs humanistes, progressistes et égalitaires ». Par Joshua Adel, chercheur en histoire des idées politiques à l’université de Paris-VIII.


 

 

L’issue aurait pu être tellement belle à Hénin-Beaumont. Tellement romantique. Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de Gauche, dépositaire de l’histoire des luttes ouvrières, triomphant contre l’héritière du « diable de la République », Marine Le Pen, dans son fief minier du Pas-de-Calais. La « bonne » gauche terrassant le fascisme français, les rouges écrasant les bruns aux cris de « No pasaràn ! ». Mais la réalité politique est venue contrarier le storytelling savamment construit par les médias bourgeois de gauche, qui se délectaient de cette « bataille homérique » entre les deux Fronts. « Une courageuse faute politique », écrivait Eric Dupin dans Rue89, en saluant le talent du tribun de la plèbe à la Bastille tout en réprouvant son aventure populiste à Hénin-Beaumont. En défiant Marine Le Pen sur ses terres du Pas-de-Calais, en niant la réalité sociale du terrain, Jean-Luc Mélenchon a perdu son pari et fragilisé la construction politique d’une gauche radicale de gouvernement capable d’infléchir la ligne « libérale de gauche » du PS au pouvoir. Son entêtement à rejouer le match « Front contre Front » de la présidentielle permet à l’UMP de renouer avec les vieilles lunes de la peur des rouges. Après tout, nazisme et communisme se valent dans le fait totalitaire, et puisque le PS y va de ses alliances avec les héritiers de Staline, pourquoi l’UMP rechignerait à prendre les voix du FN, avec qui « la droite partage les mêmes valeurs » ?

La défaite de Mélenchon à Hénin-Beaumont ouvre les portes de l’Assemblée nationale à la présidente du FN. Une humiliation de plus pour la République. La bataille pour la puissance tribunicienne au sein de la représentation nationale serait en passe d’être remportée par l’extrême droite. « En dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité », déclarait Elisabeth Badinter au Monde en septembre 2011. Désormais, il n’y aurait plus personne en dehors de Marine Le Pen pour défendre à la Chambre les « oubliés » de cette « France périphérique », aux aspirations plus conservatrices qu’on ne l’imagine, comme le décrypte le géographe Christophe Guilly. La voix du peuple au cœur du « système » qui rejette et infantilise les sans-voix, c’est le Front national. La candidate du « pays réel » et de la majorité silencieuse, c’est Marine Le Pen. À la lumière des explications savantes des éditocrates –qui avaient eu la prescience de la déroute de Mélenchon à Hénin-Beaumont–, la gauche de la gauche a échoué dans sa reconquête des classes populaires en raison de son orientation politique trop radicale, trop intellectuelle, trop bobo pour le bon peuple.

Le soulagement se perçoit dans les leçons que le tout petit monde des intellectuels médiatiques entend tirer de ce lendemain de défaite de « la gauche de la gauche » face au FN. Pour Laurent Joffrin, le peuple est bien trop raisonnable pour être séduit par la « guerre au réformisme » (sic) déclarée par le Front de Gauche pour gagner les classes populaires en débordant la social-démocratie sur sa gauche : « Les classes populaires, contrairement au postulat mélenchoniste, ont les pieds sur terre. Elles se méfient de la radicalité verbale qui recouvre avant tout l’irréalisme. Aussi bien, un candidat qui proclame à tous vents que l’immigration ne pose aucun problème ne saurait remporter un grand succès auprès des ouvriers et des employés, qui craignent la concurrence d’une main d’œuvre sous-payée et corvéable à merci » (Le Nouvel Observateur, 10 juin 2012). Nous y sommes donc. C’est bien cette ethnicisation de la question sociale que cette « gauche de la gauche » salonnarde refuserait de regarder en face, tout en projetant sur les masses ouvrières du Pas-de-Calais sa vision idéalisée et romantique d’un peuple généreux prêt à fraterniser avec les immigrés clandestins échoués à Lampedusa ou à Sangatte. L’extrême droite dans sa version FN ou UMP a décidément imposé ses idées et son langage, au point que les éditorialistes de la gauche bon-teint souscrivent à l’explication du chômage et de la désindustrialisation par la concurrence de l’immigration de travail.

La thèse de « l’insécurité culturelle » des classes populaires, défendue par le collectif « Gauche populaire », prospère sur le même acquiescement résigné devant la « réalité » d’un peuple décidément réactionnaire et raciste. Contestant l’injonction de Terra Nova d’abandonner le peuple au profit des yuppies, des femmes, des minorités visibles et des jeunes pour faire gagner la gauche, la Gauche populaire mobilise la recherche en sciences sociales pour porter un regard lucide sur la « France des invisibles », pour mieux la reconquérir. Cette nouvelle sociologie politique du « peuple introuvable » conduit ces chercheurs à expliquer le glissement des classes populaires vers l’extrême droite par « la peur de l’immigration, les transformations des modes de vie, l’effacement des frontières nationales ». Ainsi s’expliquerait le succès de la « démondialisation », portée pendant les primaires socialistes par Arnaud Montebourg –dont certains animateurs de la Gauche populaire sont proches (Gaël Brustier, politologue et collaborateur du président du conseil général de Saône-et-Loire).

Si la volonté de rompre avec le mythe romantique d’un peuple généreux et fraternel est salutaire pour la pensée critique à gauche, les théories de la Gauche populaire se heurtent toutefois à un écueil révélé par la lecture dominante de la défaite de Mélenchon à Hénin-Beaumont. L’hypothèse de « l’insécurité culturelle » postule que les valeurs conservatrices des classes populaires limiteraient leurs capacités d’accès à une citoyenneté politique éclairée, de sorte que le repli identitaire soit le seul horizon possible pour les « oubliés » et les « invisibles ». « Il est impossible quoiqu’on fasse d’élever les lumières du peuple au-dessus d’un certain niveau », écrivait Tocqueville en 1840 dans un remarquable trait de lucidité et de cynisme. Car pour que le peuple soit éclairé, il faudrait qu’il ne soit pas astreint au travail salarié, et ce faisant, qu’il ne soit plus le peuple, mais les élites. Cette vision réductrice des masses populaires, assigné à résidence dans son état de nature et dans le canevas culturel de l’Ordre moral, a justifié l’exclusion du peuple du suffrage universel « masculin » jusqu’en 1848. Elle s’insinue dans cette « variable culturelle » de la « peur de l’immigration » que la Gauche populaire voit enracinée dans les mœurs du peuple. Les ouvriers du bassin minier ou les classes moyennes des pavillons de banlieue manqueraient donc des lumières suffisantes pour comprendre que la perte des repères culturels « français » n’est pas la cause de la spirale inexorable du déclassement dans laquelle ils sont entraînés par la mondialisation.

La faillite d’un antiracisme de gauche, persuadé de sa supériorité morale et méprisant à l’égard des instincts xénophobes du peuple, participe du succès de la dédiabolisation du FN dans les classes populaires et moyennes. Les organisations antiracistes ont été incapables d’affronter la droitisation de la société française et la levée des tabous sur l’immigration, l’islam et l’antisémitisme. Le dernier fait d’armes de SOS-Racisme et du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) consiste à avoir obtenu l’éviction du journaliste Eric Zemmour de l’antenne de RTL après ses propos orduriers sur le « racisme anti-blancs » triomphant de Christiane Taubira. Loin de porter une parole subversive dans l’espace public, le réac’ utile au « système » continue d’avoir colonnes et antennes ouvertes dans les médias mainstream (Le Figaro, i-Télé, Paris Première…), qui n’ont rien à voir avec des publications clandestines de l’extrême droite. Cet antiracisme mitterrandolâtre ne parvient à enrayer la contestation radicale du concept de « creuset français » démontré par l’historien Gérard Noiriel, confortant l’idée d’une société française intrinsèquement multiculturelle et métissée. Pas plus que SOS-Racisme et les autres n’auront permis l’émergence d’un débat politique plaçant la persistance d’un « imaginaire colonial sans colonies » au cœur de la brûlante question de l’identité française. L’agitation de la peur communautarisée des petits-blancs déclassés contre l’islam et l’immigration est un subterfuge prisé par la classe dominante : elle permet de faire diversion sur la réalité des antagonismes de classes, de cultures et de genre qui traversent la société. Elle détourne l’attention des mouvements populaires de la domination libérale qu’ils devraient combattre, au lieu se concentrer sur la perte des repères de l’identité française. Cet antiracisme vit son crépuscule avec la victoire du thème du racisme anti-blancs et de la concurrence des mémoires et des victimes, au détriment d’une conception une et indivisible de la lutte contre les discriminations, servie par la promotion d'un récit national considérant le métissage comme l’essence de la Nation.

En quelque sorte, Hénin-Beaumont s’est imposé comme le front de lutte entre les républicains et ses ennemis irréductibles sur le terrain d’un peuple « animal » et « infantilisé ». Ce peuple rustre et crasseux qui ne voterait pour le FN que par « colère » en raison de ses vils instincts, à en croire le discours dominant après le succès de la présidente du FN à l’élection présidentielle. La possible victoire de Marine Le Pen au second tour des législatives sur ces terres ouvrières nous dit l’incapacité actuelle d’une gauche « vraiment de gauche » à reconquérir le peuple sur ses valeurs humanistes, progressistes et égalitaires. L’extrême droite l’emporte sur la question sociale pour mieux dissimuler la continuité idéologique du FN depuis sa création dans les années 1970. Les fondamentaux réactionnaires et racistes du parti frontiste n’ont pas changé, en dépit de la confiscation de l’idée républicaine et de la question sociale par la présidente du FN. Si Marine Le Pen réussit le pari du dépassement du vieux FN héritier du pétainisme et de l’Algérie française, elle parviendra à opérer une synthèse politique avec la droite populaire de l’UMP portée par une dynamique de conquête de la France des oubliés. L’hégémonie culturelle du national-libéralisme de l’extrême droite, dans sa version UMP ou FN, deviendra alors une majorité sociale et politique. Dans sa quête de respectabilité, la gauche aura alors définitivement perdu ces « oubliés » à qui elle semble récuser la capacité à devenir des « citoyens difficiles à gouverner ». Tout reste à faire.

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