Deja vu: France, merci et bonne chance

Aujourd'hui journaliste à Londres pour Al Jazeera English, où il produit et présente l'émission "Empire", Marwan Bishara faisait ses études à Paris lors de la Coupe du monde de football de 1998. Vingt ans après, il repense à l'aventure de ces jeunes Palestiniens qui y avaient assisté et dont il avait organisé le séjour en France.  

Il y a vingt ans, le Conseil général de la Seine Saint Denis m'a demandé d'inviter quatre jeunes Palestiniens à assister à la Coupe du monde en France et à organiser leur visite. 

A l'époque, le football était le dernier de mes soucis. Je travaillais sur mon doctorat en France, je faisais mes recherches sur Israël/Palestine et, entre-temps, je participais activement à des campagnes de défense des droits de l'homme.

Mais ce n'était pas seulement le football, c'était la Coupe du monde. Et c'était un acte de solidarité et de fraternité de la part des progressistes français.

J'ai donc accepté la mission, pour me rendre compte que cela allait devenir une expérience inoubliable pour moi et pour les chanceux qui sont arrivés à Paris. 

J'ai réussi à organiser une loterie dans un hebdomadaire local, Fasl Al Maqal, publié à Nazareth mais distribué dans toute la Palestine et qui s'est terminé avec quatre heureux gagnants de la Galilée, de la Cisjordanie et de Gaza. Et le consulat français à Jérusalem était tout aussi excité qu'ils ont délivré les visas assez rapidement pour entrer en France.

C'était la partie facile. Quitter la Palestine sous contrôle israélien est une autre question.

Aux points de contrôle que nous devions franchir, nous avons été arrêtés et interrogés. À l'aéroport Ben Gourion, c'était la même scène. Une fois que les agents de sécurité ont entendu où nous allions et ce que nous allions faire, leur jalousie se transformait en harcèlement. 

Le gagnant de Gaza n'a pas été laissé entrer. Le pauvre homme a dû faire demi-tour et aller à Rafah, traverser l'Egypte et prendre l'avion pour Paris depuis Le Caire. Lui aussi a fini par y arriver, bien qu'un peu tard.

Une fois en France, nous avons été hébergés dans des dortoirs pour jeunes à l'ouest de Paris avec des jeunes de France et d'ailleurs. Leur seul langage commun était le football et c'est tout ce dont ils avaient besoin pour communiquer, au fur et à mesure qu'ils se rencontraient et jouaient.

Lorsque nous sommes arrivés au Stade de France, situé en Seine-Saint-Denis, pour les demi-finales entre la France et la Croatie, à notre grande surprise, nous étions tous les cinq invités VIP dans la suite spéciale du conseil général.

Il est difficile de décrire la scène de quatre jeunes hommes qui n'avaient jamais quitté leur camp, leur ville ou leur patrie pour s'initier à l'élégance parisienne. 

Imaginez de jeunes Palestiniens humbles, en jeans et baskets, avec une grande passion pour le football, se promener dans le salon VIP du Stade de France et se mêler aux élites françaises et aux célébrités du monde entier.

Imaginez-les déambulant dans le salon, en passant devant de belles hôtesses et sur le balcon ouvert qui surplombe le terrain où 22 superstars du football font la queue devant les 80 000 supporters.

Et ce n'est pas tout, du moins pour moi, le menu proposait le meilleur de la cuisine et des vins français. Pendant que les gars applaudissaient, j'ai mangé.  

Au début du match, on m'a murmuré à l'oreille : "N'est-ce pas l'endroit parfait pour planter un drapeau palestinien ?" Et c'est ce qui s'est passé. L'un des Palestiniens en avait apporté un petit au cas où. 

Nos hôtes français ont été généreux et gracieux avec les jeunes Palestiniens. Et le plus excité et passionné d'entre eux était un juif français progressiste. Cela ajoutait encore une autre tournure à notre voyage, car jusqu'à ce moment, deux de mes compagnons de voyage n'avaient jamais rencontré un Juif qui n'était pas un soldat ou un colon.  

Et les voilà - en voyage passionnant, en regardant un match de Coupe du Monde, dans une ville étonnante, dans un stade spectaculaire, à traîner avec des gens merveilleux. 

Oh, et ai-je mentionné que la France a battu la Croatie 2-1 !

C'était aussi notre victoire. C'était le paradis sur terre. Il n'y avait pas de peur, pas de haine, juste du bonheur.

Et ça a continué. Trois jours plus tard, samedi, nous sommes allés au match 3/4 au stade du Parc des Princes où cette fois la Croatie a battu les Pays-Bas pour la troisième place. 

Mais la réalité leur est revenue après le match alors que nous commencions à nous préparer au départ. Un ou deux ont commencé à se demander pourquoi ils ont dû partir, ou plus exactement, comment ils pouvaient revenir en arrière, comment ils pouvaient vivre une vie normale après tout ce qu'ils avaient vu.

Mais ce n'était pas la fin du voyage des merveilles. Nous allions à la finale de la Coupe du monde. Nous allions voir la France et le Brésil jouer. Ils n'arrivaient pas à y croire.  

Ce fut une journée inoubliable. Le match était excitant. Zidane a marqué, la France a gagné. Mais il semblait que la victoire la plus douce de cette journée appartenait à mes jeunes compagnons Palestiniens. Ils ont tout vu et ils allaient raconter et raconter cette histoire jusqu'à leur vieillesse.

Après le match, nous sommes allés aux Champs Elysées pour célébrer avec des milliers de fans français jusqu'aux petites heures du matin. L'un d'entre nous a même reçu un French Kiss.

Quand on est à Paris, on s'embrasse et on raconte. Et ce qui se passe à la Coupe du Monde ne reste pas à la Coupe du Monde. Alors maintenant, il était urgent de rentrer chez soi. Qui d'autre pourrait raconter l'histoire d'un rêve.

Je pense à ces jeunes hommes et à ces jours glorieux chaque fois qu'il y a une Coupe du Monde. Et je parie, comme moi, qu'ils seront aussi de la fête des Bleus dimanche.

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