Billet de blog 14 sept. 2011

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Pourquoi cacher le genre, Monsieur le ministre?

Après la demande des députés et sénateurs de réécrire les manuels de SVT des classes de 1ère, un groupe de chercheurs en sciences sociales adresse cette lettre ouverte indignée au ministre de l'éducation nationale.

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Après la demande des députés et sénateurs de réécrire les manuels de SVT des classes de 1ère, un groupe de chercheurs en sciences sociales adresse cette lettre ouverte indignée au ministre de l'éducation nationale.

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Monsieur le ministre de l'Education nationale, nous, chercheuses et chercheurs, sociologues, anthropologues, historiens, démographes, vous faisons part de notre indignation devant les revendications formulées le 30 août dernier par un groupe de députés à propos des enseignements relatifs aux questions de genre en lycée, suivis lundi 12 septembre par 113 sénateurs.

La lettre que vous ont adressée 80 députés UMP le mardi 30 août 2011 demande en effet le retrait des manuels scolaires de toute allusion à la construction sociale du masculin et du féminin en termes de genre. Ils enjoignent même les services du ministère de mieux contrôler le contenu des manuels scolaires dont disposent les lycéens en classe de 1ère des séries économique et sociale et littéraire. En réalité, les manuels scolaires ne font ici qu'appliquer strictement le programme d'enseignement que vous avez vous-même validé en votre qualité de ministre de l'Education nationale et qui sont énoncées dans le Bulletin officiel de l'Education nationale. Ainsi l'un des objectifs de ce programme est précisément de « différencier, à partir de la confrontation de données biologiques et de représentations sociales, ce qui relève :

- de l'identité sexuelle, des rôles en tant qu'individus sexués et de leurs stéréotypes dans la société qui relèvent de l'espace social ;

- de l'orientation sexuelle qui relève de l'intimité des personnes.» (Bulletin officiel spécial n° 9 du 30 septembre 2010)

Nous apprenons par ailleurs que vous soutenez, monsieur le ministre, l'initiative de créer une mission d'information parlementaire sur les programmes des manuels scolaires. Si une telle mission devait voir le jour, nous souhaitons qu'elle recueille sur des sujets aussi sérieux l'expertise des scientifiques qui travaillent depuis des années sur le genre. De notre point de vue, les programmes doivent aller plus loin encore et aborder ces points dans toutes les filières générales, techniques et professionnelles.

Les 80 députés s'appuient sur une conception bien partiale de la science : d'un côté, les sciences bio-génétiques, les seules scientifiquement légitimes, d'un autre, la « théorie du genre » qui relèveraient d'un « discours extra-scientifique ». Aucun scientifique sérieux ne songerait aujourd'hui à faire reposer le caractère féminin ou masculin sur les seules données biologiques. D'ailleurs, les rédacteurs de la lettre du 30 août ne trouvent à s'appuyer que sur l'extrait d'un éditorial paru le 30 mai 2011 dans l'hebdomadaire France Catholique sous la plume du journaliste Gérard Leclerc. L'argument scientifique des 80 députés est bien faible. Cette conception de la science s'appuie sur une hiérarchisation dogmatique des savoirs qui les oppose les uns aux autres alors qu'en vérité ils éclairent de différents points de vue et de manière complémentaire les différents aspects de la vie humaine. Nous rappelons par ailleurs que le genre constitue l'un des axes de recherche majeurs de l'Institut des sciences humaines et sociales (CNRS) et qu'il fait partie intégrante de nombreux travaux en sciences de la vie. L'existence de l'Institut Emilie du Châtelet consacré aux recherches sur le genre est une bonne illustration de la complémentarité disciplinaire : sciences de la nature et sciences humaines et sociales y sont représentées. La recherche française ne saurait tenir sa place au niveau international sans développement des études sur le genre.

Reléguant les savoirs sur la construction sociale des sexes au rang des «théories fumeuses», les 80 députés ignorent tout un champ de la science, celui de la sociologie, de l'anthropologie, de l'histoire, de la psychologie et de la démographie, qui, depuis les premiers temps de ces disciplines, ont montré comment, dans notre société et dans toutes celles qui ont été étudiées, la dimension physiologique ne suffit pas à faire une femme ou un homme. Opposer ainsi les domaines du savoir scientifique, c'est faire fi de la manière dont dialoguent les sciences et se construisent les savoirs.

En plus de remettre en cause les enseignements des connaissances relatives au genre, les 80 députés voudraient que l'éducation à la sexualité se consacre «à des questions de santé publique et à des problématiques concernant les relations entre garçons et filles». Un tel propos illustre l'ignorance des «80» : c'est précisément l'un des objectifs des recherches sur le genre que d'étudier ces problématiques. Mais ce n'est pas le seul. S'y ajoutent deux dimensions distinctes issues des études sur le genre : d'une part le volet instruction (c'est-à-dire de diffusion du savoir) et d'autre part le volet éducation (c'est-à-dire information sur la sexualité). La sexualité n'a par ailleurs jamais concerné uniquement les relations entre personnes de sexe différent. Et puisqu'il s'agit d'un fait établi, quelles raisons, autres qu'idéologiques, justifieraient qu'on l'évacue de l'éducation sur la sexualité ? Il est grand temps au contraire que l'information sur la sexualité tienne enfin compte de la diversité des sexualités et contribue ainsi, dans la lignée des efforts déjà entrepris, à dédramatiser l'expérience vécue de sexualités autres que strictement hétérosexuelles. Prendre en compte le fait que la sexualité n'a pas pour seule fin la reproduction mais aussi la recherche des plaisirs, dire aux jeunes scolarisés qu'être une femme ou un homme ne conduit pas nécessairement à une seule forme de sexualité remplit bien une mission de santé publique puisque cela permet de battre en brèche les préjugés, de lutter contre les discriminations sexistes et homophobes et de favoriser un mieux-être.

Armelle Andro, Nathalie Bajos, Maks Banens, Pascale Barthélémy, Capucine Boidin, Michel Bozon, Sylvie Chaperon, Natacha Chetcuti, Isabelle Clair, Jérôme Courduriès, Sylvie Cromer, Virginie Descoutures, Marie Digoix, Eric Fassin, Agnès Fine, Jeanne Fine, Luca Greco, Christelle Hamel, Laurence Hérault, Azadeh Kian, Christiane Klapisch, Isabelle Lacoue-Labarthe, Rose-Marie Lagrave, Claudine Leduc, Didier Lett, Catherine Marry, Agnès Martial, David Michels, Catherine Monnot, Sylvie Mouysset, Wilfried Rault, Florence Rochefort, Rebecca Rogers, François Rouquet, Violaine Sebillotte Cuchet, Françoise Thébaud, Eleni Varikas, Fabrice Virgili, Danièle Voldman, Michelle Zancarini-Fournel.

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