Oui, le 7 janvier a des causes sociologiques et politiques

Accuser ceux qui pointent « les causes profondes, relégation économique et mépris social, qui servent d'arrière-plan au terrorisme islamiste » est aussi grave qu'inepte, estiment Pierre Concialdi, Thomas Coutrot, membres d'Attac et Sabina Issehnane, économiste, en réponse à Christophe Ramaux selon qui « la gauche radicale a eu tort d’attaquer la prétendue islamophobie de Charlie ».

Accuser ceux qui pointent « les causes profondes, relégation économique et mépris social, qui servent d'arrière-plan au terrorisme islamiste » est aussi grave qu'inepte, estiment Pierre Concialdi, Thomas Coutrot, membres d'Attac et Sabina Issehnane, économiste, en réponse à Christophe Ramaux selon qui « la gauche radicale a eu tort d’attaquer la prétendue islamophobie de Charlie ».



Ceux qui ont accusé Charlie Hebdo d'islamophobie – la « gauche radicale » – auraient « commis un précédent » aux meurtres du 7 janvier. C’est la grave accusation que lance Christophe Ramaux (Le Monde daté du 10 janvier). Des preuves ? « Des dirigeants d'Attac, du NPA, des journalistes de Politis et d'autres – ont organisé avec les Indigènes de la République et Mediapart une Journée contre l'islamophobie le 13 décembre 2014. »

Pourtant, jamais Attac – pas plus que les Économistes Atterrés dont Christophe Ramaux se réclame indûment en signant sa tribune – n'a pris position dans le débat sur les caricatures de Mahomet, faute de consensus interne et surtout de nécessité. Il n'y a pas non plus trace de Charlie dans le programme de cette Journée, où figuraient d'ailleurs aussi des représentants du Front de Gauche, de Solidaires, du MRAP ou du Monde diplomatique. Quelles étranges arrière-pensées révèle cette façon de brandir la participation à un colloque contre l'islamophobie comme une preuve de complaisance envers les tueurs ?

Plus grave : si l'on se souvient qui étaient les parties civiles dans le procès contre Charlie Hebdo pour islamophobie – non pas la « gauche radicale » mais des organisations représentatives de la communauté musulmane–, l'accusation prend une tournure nauséabonde : la Grande Mosquée de Paris ou l'Union des organisations islamiques de France auraient poussé au crime ?

Autre « preuve » de la responsabilité de la « gauche radicale » : dans son communiqué du 8 janvier qui se terminait par « nous sommes tous Charlie », Attac aurait « sciemment refusé de mentionner la laïcité » – alors que les Économistes atterrés auraient heureusement « remis les pendules à l'heure » en utilisant le mot « laïcité » contre l'avis de quelques « irréductibles ». On ne commentera pas ici la tentative d'opposer deux associations qui coopèrent depuis la parution en 2011 du Manifeste d'économistes atterrés. Mais pourquoi diable la référence à la laïcité serait-elle la ligne de démarcation entre les véritables adversaires du terrorisme islamiste et leurs cautions ? Les assassins ont-ils ciblé Charlie Hebdo pour sa laïcité ou pour ses caricatures ? Ramaux affirme que Charlie Hebdo est « un bouffeur de religions », et qu'il en a le droit, y compris de blasphémer. C'est tout à fait exact, mais quel rapport avec la laïcité ? La laïcité garantit la liberté de conscience et de culte et la séparation entre religion et l’État. Elle ne se confond pas avec la liberté d’expression, laquelle permet le droit à blasphémer et à « bouffer de la religion ». Confondre les deux, c’est rabattre l’idée de laïcité sur l’hostilité à la religion. Ce n'est pas seulement une bourde, c'est un cadeau pour les intégristes radicaux et les ennemis de la laïcité, qui peuvent alors se présenter d'autant plus facilement en victimes que les conditions minimales d'un exercice décent du culte musulman ne sont pas assurées dans notre pays.

Rédigé à chaud au risque de l'outrance et de la confusion, le texte de Christophe Ramaux sombre dans l'ineptie quand il accuse la « gauche radicale » d'invoquer des causes sociologiques (« chômage, précarité et désespérance sociale ») pour « dénier la responsabilité de ceux qui adhèrent à l'intégrisme radical », et par là-même « les nier un peu plus ». Mais qui penserait à nier l'autonomie et la responsabilité des tueurs de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher ? Ces crimes s'inscrivent dans une stratégie d’affrontement voulue et construite : l’utilisation de l’islamophobie ambiante, et son renforcement par les attentats eux-mêmes, afin de forcer les musulmans à s'unir derrière ceux qui se prétendent leurs défenseurs et veulent leur imposer une stratégie de rupture avec les autres secteurs de la société. Cette politique de la terreur et de la terre brûlée instrumentalise les citoyens de culture musulmane au service de combats menés par les forces intégristes au Proche et Moyen Orient et en Afrique, régions déstabilisées depuis des décennies par les puissances dominantes (dont la France, il ne faudrait pas l'oublier). Elle aggrave les fractures et les tensions entre la population majoritaire et les minorités issues de l'immigration. La politique de la terreur nourrit la politique de la peur, outil du consensus national autour de la « guerre au terrorisme », voire de la « guerre de civilisations », et utile diversion face aux désastres sociaux provoqués par la guerre économique.

Reste que ces fractures pré-existaient largement aux actes criminels des Merah, Kouachi et Coulibaly, et fournissent sans aucun doute le terreau sur lequel prospère leur stratégie incendiaire. Si le drapeau tricolore est rarement brandi – hormis l'épisode sans lendemain de la victoire au foot en 1998 – dans les banlieues disqualifiées, c'est que les valeurs de la République y restent obstinément bafouées depuis trente ans. Et si Charlie Hebdo n'y est pas particulièrement populaire, c'est que certaines caricatures, peu nombreuses mais bien exploitées par les radicaux, ont été mal reçues par  nombre de résidents de ces quartiers, qui y ont vu un mépris de l'islam et non de l'intégrisme. Défendre la liberté d’expression n’oblige pas à rester aveugle face à cette réalité. Ces résidents subissent beaucoup plus que leur part du « chômage, de la précarité et de la désespérance sociale », ainsi que du mépris majoritaire qui s'attache à leurs éventuelles croyances ou pratiques religieuses, confondues systématiquement avec un intégrisme ostentatoire. Dénier les causes profondes, relégation économique et mépris social, qui servent d'arrière-plan au terrorisme islamiste – le « fascisme vert » selon Ramaux – est aussi pertinent que d'attribuer les succès du nazisme à la responsabilité individuelle des hitlériens, sans prendre en compte l'humiliation collective infligée au peuple allemand après 1918 et les ravages de la crise économique des années 1920 et 30.

À poursuivre dans ce déni, on ne voit pas qu'une des tâches prioritaires pour la gauche et les mouvements sociaux en France est non seulement de stopper les politiques d'austérité et de chômage et de redistribuer les richesses, mais aussi de combattre avec la même force l'islamophobie, l'antisémitisme et la xénophobie. Les extraordinaires manifestations du 11 janvier montrent que c'est possible, mais rien n'est joué. La volonté d'unité qui s'est exprimée dans la rue avec tant de force peut déboucher – c'est la pente actuelle que favorisent l'extrême-droite, la droite mais aussi le gouvernement – sur une « unité nationale contre le terrorisme » (ou le « fascisme vert »), version à peine euphémisée de la guerre des civilisations, et prétexte au renforcement des interventions militaires partout où il y a des « terroristes musulmans » comme y pousse Israël. Mais elle peut aussi favoriser une « unité populaire » contre l'oligarchie politique et économique. 

Pour que cette seconde lecture de la situation l'emporte, il est vital de favoriser l'auto-organisation des banlieues populaires en aidant les associations progressistes, qu'elles soient laïques, chrétiennes, juives ou musulmanes. Il faut à tout prix retisser des liens entre les habitants de ces quartiers, leurs associations et l'ensemble du mouvement social et syndical. Après les émeutes de 2005, dont notre État laïque et républicain n'a tiré strictement aucune leçon, des associations ont vu le jour ou se sont relancées ; 200 d'entre elles se sont récemment regroupées dans la Coordination « Pas sans nous ». La gauche associative, syndicale et politique ferait bien d'apporter soutien et reconnaissance à ce tissu associatif plutôt que de se complaire dans une autosatisfaction républicaine bien mal fondée.

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