Pour le sociologue haïtien Laënnec Hurbon, la polémique qui enfle entre indépendantistes et historiens en Guadeloupe autour du Code noir pousse à s'interroger sur « une sorte de fondamentalisme (...) qui se mettrait peu à peu en place au cœur du mouvement nationaliste », auquel il suggère de riposter par « une franche ouverture aux autres pays de la Caraïbe » qui « pourrait favoriser une sortie du rapport duel à la France ».
La polémique ouverte par Danik Zendronis et le groupe des indépendantistes de Guadeloupe contre l’historien Jean-François Niort à propos du Code Noir démontre à l’envie que le conflit entre mémoire et histoire de l’esclavage est encore à l’ordre du jour et qu’il charrie d’énormes malentendus. On a l’impression qu’il n’est pas loisible à un chercheur de mener ses recherches en toute liberté, sans se soucier d’être au diapason de ceux qui se prennent pour les détenteurs de « la vérité » historique. Comme si les descendants des victimes de l’esclavage étaient également et automatiquement les héritiers légitimes de cette « vérité ». Je voudrais montrer ici dans ce court article qu’il existe une certaine manière de polémiquer qui sort du champ politique et qui confine à des pratiques sectaires, donc de nature religieuse, qui rendent impossible et inaudible tout principe d’argumentation.
Comparativement à Haïti, qui est fondée sur une volonté radicale et explicite de l’oubli de la période de l’esclavage (recours à l’appellation Armée indigène ou Armée des Incas pendant la guerre de l’indépendance, puis reprise du nom Taino Ayiti au lieu de Saint-Domingue), dans les départements français de la Caraïbe, la mémoire de l’esclavage donne l’impression d’être réveillée après avoir été mise en berne car les manuels d’enseignement de l’histoire, pendant trop longtemps, scotomisaient la question de l’esclavage dont les traces semblent encore aujourd’hui rester à vif. Dans le cas d’Haïti, l’histoire enseignée est celle de l’épopée héroïque des leaders de l’indépendance, pendant que la mémoire est défaillante.
En revanche, si nous prenons le cas du rapport au Code Noir de 1685, tel qu’en Guadeloupe un groupe indépendantiste l’interprète, il n’y a aucun doute qu’on se trouve devant un phénomène qui renvoie à un rapport pathologique à la mémoire. Car au fond, ce qu’on perçoit sous les prises de position de certains leaders sur la thématique du Code noir –objet d’une recherche historique –, c’est bien une difficulté particulière pour produire le Code noir comme un fait passé et dépassé. On semble revivre la Traite et l’esclavage comme un trauma qu’on ne parvient pas à dissiper. Or c’est bien la recherche historique qui pourrait être un instrument capable de faire advenir au jour ce qui demeure dans un clair-obscur ou dans l’obscurité d’une mémoire enfouie et non éclairée, et donc ce qui peut aider au processus de libération du pays.
Dans le refus de l’histoire et donc de la libre quête de l’esprit pour cerner ou approcher le phénomène du Code noir et de l’esclavage, on fait de la mémoire une pure passivité, de telle sorte qu’on traîne inconsciemment sur ou dans son dos, avec un penchant narcissique, la souffrance du passé dont on fait un héritage pour soi et qui n’autoriserait plus personne venant de l’extérieur de cette souffrance à exercer le moindre jugement. Tout écart par rapport à l’interprétation de cette souffrance du passé reçue donc en héritage est rendu pour un redoublement de l’affront, une réduplication de l’esclavage. Le maître serait toujours présent, aussi doit-on se tenir aux aguets, rester suspicieux pour débusquer les formes subtiles qu’il prendrait pour ne jamais perdre sa position de maître. Paul Ricœur, après une longue enquête sur les rapports entre mémoire et histoire, suggère que l’histoire offre la possibilité de ne pas vivre sous l’empire du passé, dans la mesure où l’histoire favorise une vision critique du passé, sa mise à distance et par là même l’ouverture d’un avenir. Autrement sans ce travail de l’histoire, le passé se transforme en « revenants », justement par faute de « représentation-suppléance » qui a pour vertu de renvoyer le passé à la condition de l’avoir été. Il ne s’agit pas cependant de porter sur les pratiques mémorielles un jugement péjoratif. Loin de là, le cas du Rastafari comme anamnèse de la Traite et de l’esclavage a eu des effets positifs sur l’évolution politique de la Jamaïque. Mais si cette anamnèse maintient l’individu dans une proximité continuelle avec l’évènement traumatique de l’esclavage, elle devient pathologique : c’est ici une situation d’un trop-plein de mémoire.
La réaction du groupe indépendantiste face à l’étude scientifique du Code noir se donne comme une volonté d’être le censeur de l’histoire, comme si donc nul ne pourra accéder à la signification du Code noir s’il ne se met sur la position du groupe indépendantiste, seul juge possible de l’histoire. Dire par exemple que des esclaves ont pu utiliser certaines contradictions inhérentes au Code noir, ce serait ainsi sauver quelque peu un sens positif du Code noir. On pourrait donc soupçonner un Haïtien d’être un partisan de la dictature duvaliériste, s’il s’avisait à utiliser certains articles du code de travail de Duvalier dans sa lutte contre la dictature. Il y aurait en définitive un refus de reconnaître la liberté de la recherche historique qui se développe sur une base de libre discussion et dans la confrontation par arguments et non par imposition d’une « juste interprétation » du Code noir sur le modèle inquisitorial et religieux.
On peut se demander finalement s’il n’y a pas une sorte de fondamentalisme – par analogie – qui se mettrait peu à peu en place au cœur du mouvement nationaliste, pour le porter à adopter une vision dichotomique, manichéenne de la politique à promouvoir : Français/Guadeloupéen, blanc/noir, répliquant l’opposition maître/esclave, tout se passant alors comme si persistait un rapport duel- fantasmatique de la Guadeloupe à la France. A défaut d’un pouvoir réel sur le devenir de la Guadeloupe, on dirait qu’on a tendance à se rabattre sur un lieu imaginaire et jouissif de pureté et de vérité que serait l’identité guadeloupéenne. Pourtant, une franche ouverture aux autres pays de la Caraïbe pourrait favoriser une sortie du rapport duel à la France, en même temps une certaine respiration : des nouvelles fenêtres seraient ainsi ouvertes pour un avenir politique pour le moins différent de ce que réserverait un nationalisme fermé sans horizon démocratique et républicain.