Qui gouverne l'Europe? Les économistes de Goldman Sachs

Nicolas Postel, économiste (Lille 1), membre de l'Afep, revient sur les nominations des économistes Mario Draghi (BCE), Mario Monti (Italie) et Lucas Papademos (Grèce), anciens ou proches de la banque américaine, malgré la faillite de leurs décisions passées.

Nicolas Postel, économiste (Lille 1), membre de l'Afep, revient sur les nominations des économistes Mario Draghi (BCE), Mario Monti (Italie) et Lucas Papademos (Grèce), anciens ou proches de la banque américaine, malgré la faillite de leurs décisions passées.

 

-------------

puceinvite.jpgUn débat récent s'est installé à la suite de la démission brutale, sous la pression conjointe des marchés et du duo franco-allemand, des chefs de gouvernements italien et grec. Dans le même temps, un jeu de chaises musicales a eu lieu à la BCE, à la tête de laquelle Mario Draghi a remplacé Jean-Claude Trichet. Enfin, notre propre pays est dominé par une tragi-comédie liée à l'obsession du triple A, érigé au rang de «trésor national» par certains... alors même que les marchés ont déjà, dans les faits (les taux d'intérêt), intégrés la dégradation française –et que la future dégradation de la note des agences ne changera sans doute rien.

Chez nous aussi donc, d'une certaine manière, il semblerait que «les marchés» donnent le «la». Ce débat est sans doute un peu tardif: après plus de vingt ans de politique néolibérale, de pression exercée par la vie économique sur nos décisions politiques, sa forme nouvelle, autour du «fétiche» qu'est devenu la notation par des agences privées (qui ont montré leur incompétence pendant la crise des subprime), n'en est que l'ultime manifestation, certes particulièrement spectaculaire. Il cache un autre débat qui, d'une certaine manière, est pourtant plus simple et peut-être encore plus préoccupant.

Les trois dernières nominations, à la tête de la BCE, du gouvernement italien et du gouvernement grec, qui ont eu lieu sans élection, mais dans le respect des instances politiques validées démocratiquement, ont porté aux affaires des membres ou des personnalités très proches de Goldman Sachs. Goldman Sachs est une banque privée d'investissement américaine. Elle a tiré sa puissance de la libéralisation des marchés financiers, et d'une forme nouvelle de cogestion privée/publique initiée aux Etats-Unis, où elle est parvenue progressivement à avoir la main mise sur l'appareil d'Etat (par l'intermédiaire de Robert Rubin, Henri Paulson, Larry Summers, Tim. Geithner) pour ce qui concerne les affaires financières, à droite comme à gauche. L'excellent documentaire Inside Jobs démontre les mécanismes de cette progressive prise de pouvoir. Il se conclut par une image saisissante: le premier gouvernement post-crise, celui de Barak Obama (à la campagne duquel Goldman Sachs est le second contributeur financier) comporte aux affaires économiques les mêmes économistes, et en particulier Larry Summers et Robert Rubin.

De fait, cette banque est sortie plus forte de la crise des subprime, parvenant non seulement à tenir, à reprendre une bonne part des activités de ses concurrents mis en faillite sur décision de ses anciens dirigeants devenus responsable du trésor (Henri Paulson décida en effet de ne pas aider Lehmann Brother) et surtout à accentuer sa pression sur les Etats en devenant leur principal créancier. Face à l'effondrement qui menaçait, les Etats ont en effet appliqués une politique keynésienne... sans en avoir les moyens institutionnels (ils s'étaient en effet eux-mêmes désarmés, en Europe, en renonçant à la souveraineté monétaire et au contrôle de la Banque centrale). Ces pays ce sont donc très fortement endettés auprès de ceux-là même qui avaient, par leur activité spéculative opaque, contribué à la manière dont la crise de la déflation salariale, latente depuis plusieurs années, a finalement éclaté en 2008 sous la forme d'une gigantesque déflagration financière.

Le dogme, relayé par les «marchés» et abusivement présenté comme relevant du bon sens populaire (ici économiquement fautif) selon laquelle un Etat devrait gérer ses comptes en «bon père de famille» (donc sans s'endetter et en réduisant ses dépenses et non pas en augmentant ses rentrées d'argent) a ensuite permis aux financiers, dont Goldman Sachs est la figure dominante, d'obtenir des politiques de rigueur fondées sur la réduction des dépenses publiques (et donc l'ouverture croissante de l'ensemble du système assurantiel à une logique privée). Les forces de la finance ont dont joué doublement gagnant: parvenant à transformer leur dette privée en dette publique (première étape) puis prenant garde à ce que cette dette publique ne donne pas lieu à des hausses d'impôts mais bien plutôt à de nouvelles forme de privatisations (en particulier en matière de sécurité sociale et de retraite).

Cette montée en puissance a incontestablement pris une nouvelle forme avec les trois dernières nominations ci-dessus évoquées. Mario Draghi était «vice-président Europe» de Goldman Sachs de 2002 à 2005 (après avoir été chargé des privatisations italiennes de 1993 à 2001, processus pendant lequel cette même banque s'était taillé la part du lion...), Mario Monti en était «conseiller international» depuis 2005 et jouait le rôle de missi dominici, «d'ouvreur de porte» auprès des gouvernements européens en mal de financement, Lucas Papademos était gouverneur de la banque centrale grecque, poste où il a eu à gérer les critères de convergence obtenus aux prix de contorsion via des «swaps» aujourd'hui considérés comme des mécanismes de dissimulation... et ce grâce aux conseils experts de Goldman Sachs.

Ces trois hauts fonctionnaires ont été à la fois gestionnaires de la dette publique pour le compte des Etats, durant une période considérée aujourd'hui comme fautive, et, pour les deux premiers, conseillers privés et rémunérés à un niveau très élevé par le créancier. Cette double posture, éthiquement périlleuse, les a amenés à cautionner, particulièrement dans le cas grec, un habile «maquillage» des comptes visant à rendre moins visible et plus soutenable, donc, cet endettement. Ces trois hauts fonctionnaires ont donc largement été, au moins témoins passifs, et d'une certaine manière même acteurs, dès l'origine, du processus qui a donné lieu à la violente déflagration qui menace actuellement l'euro. Mais ils ont aussi un autre niveau de responsabilité qui tient à leur travail de base: ce sont des économistes, tous formés au main stream monétariste aux États-Unis.

Les économistes sont payés pour comprendre le fonctionnement du système économique, l'améliorer, en prévenir les crises. La faillite actuelle des économistes dominants est totale et montre, en réel, la déconnexion des modèles qu'ils ont produits vis- à-vis de la réalité. Nos trois économistes ont donc sur ce plan aussi une très lourde responsabilité, guère discutée, dans cette crise. Il serait stupide et injuste de personnaliser à l'excès l'effondrement à la fois intellectuel et institutionnel des pays occidentaux auquel nous assistons, avec sidération, depuis deux ans. On peut tout de même, intellectuellement, démocratiquement, et même simplement en termes de «bonne gouvernance», s'interroger sur le fait de porter ainsi aux responsabilités ceux qui ont failli. On peut aussi s'interroger sur l'emprise actuelle, non pas de «marchés» dépersonnalisés ou d'agences de notation, dont le jugement est très largement instrumentalisé (il n'engage que ceux qui y prêtent attention)... mais d'une firme bien réelle, privée, qui instrumentalise littéralement les pouvoirs et deniers publics à son avantage et s'est mise, donc, en situation d'imposer ses vues au-dessus des peuples. N'est-ce pas là un aspect particulièrement marquant et inquiétant de ce que Jürgen Habermas qualifie de moment post-démocratique ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.