Billet de blog 16 janv. 2012

Qu’est-ce qu’une dette, une dette souveraine?

Nabile Farès, psychanalyste et écrivain, s'interroge sur la naissance et la fortune de l'expression «dette souveraine», d'une dette «présente dans les coulisses de la mise en scène sociale, dans les différents domaines de la vie politique institutionnelle».

Nabile Farès
psychanalyste, écrivain, publications, ed du Seuil, Maspéro-la découverte, Harmattan, Actes-sud, Gallimard, Achab, ed du Crépuscule, psychanalyse actuelle
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Nabile Farès, psychanalyste et écrivain, s'interroge sur la naissance et la fortune de l'expression «dette souveraine», d'une dette «présente dans les coulisses de la mise en scène sociale, dans les différents domaines de la vie politique institutionnelle».


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On peut se demander aujourd’hui pourquoi ces termes de «dette souveraine» apparaissent avec tant de force et de répétition dans les langages communs, eux aussi répétitifs, presqu’orwelliens, langue de bois du politique; ceci, surtout en ce qui concerne l’Europe, comme si seule l’Europe pouvait approcher, même d’une façon obscure, non transparente, seulement symptomatique, les questions qui hantent depuis toujours, de manières inégales, différentes, au fur et à mesure du développement, si celui-ci existe, les systèmes politiques qui ont, ô paradoxes, surtout s’il s’agit de dictature, de tyrannie, la prétention –ce mot est à prendre en considération comme tel– de nous faire non pas rêver mais croire que par leurs médiations inspirées, intermédiaires, efficacités, gouvernements et présidences mêlées, nous allons, nous, pauvres êtres humains parlants et vivants, être débarrassés des infortunes, inégalités, hiérarchies, bêtises, dont nous sommes autant les acteurs, les supporters foolboulisants, nationalisants, hermétiques, braillards, que les dupes et victimes non encore pleinement « reconnues.»
Sans doute, aimons-nous nous plaindre des maux que nous fabriquons tant nous sommes demeurés sensibles à l’hypnose du langage et à son insolite, active, insoupçonnée, aimée, persuasion. Et, si nous aimons, apprécions, d’être dominés par le langage, nous offrons de beaux jours aux dictatures des corps et des esprits, qu'elles soient dites ainsi religieuses ou non. En quoi, alors, la reconnaissance, dans les mots de «dette souveraine», nous intéresse, pour autant que lorsque le terme de «dette» apparaît nous puissions penser qu’il s’agit de reconnaissance, de paiement, de prix, salaire, de recouvrement, d’endettement, d’histoire, et, d’oubli: «dette de quoi?», «dette de qui?»
En quoi, ce mot, «la dette», nomme-t-il quelque traitement très archaïque –dans le sens originaire– du politique, alors que nous pourrions estimer, nous êtres du XXIe siècle, que le politique, dans sa nécessité commune, sociale, doctrinale, intellectuelle, éthique, matérielle, aurait dû nous éloigner d’une telle fonction, résurgence, présence, dite, cette fois, «souveraine», de la dette?
Qu’est-ce qu’une dette?
Qu’est-ce qu’être en dette de… quelqu’un? d’une histoire? d’une mémoire? A quel fond, réalité éthique, juridique, sociale, puise la dette? De quel fond, de quelle réalité s’agit-t-il?
Fond langagier, sans doute, mais, pas seulement.
Le mot dette intéresse la somme de sens, contexte, qui, symboliquement, concerne ce mot, selon les cultures, les imaginaires, les représentations, autant que l’acte, les relations que, cette fois, la dette, toujours historique, toujours temporellement, noue; sacs de nœuds, pourrait-on dire, au-delà de toute vulgarité, dans lesquels tout le monde, à titre collectif autant qu’individuel, est pris.
Autrement dit, la dette intéresse bien des domaines de l’humain et, en ce sens, elle est souveraine pour autant que l’humain, nous, à quelque titre, avions oublié, que nous sommes, justement, parfois, injustement, souvent, en dette de nous-mêmes en nous laissant aller à l’inhumain, ce que nous avons fini par nommer l’inhumain , le meurtre, la torture, la jouissance du massacre, la maltraitance des femmes, des enfants, des hommes, des parents, des ennemis et, qui, encore… Ne remontons pas à Homère, Aristote, restons dans notre proximité philosophique, sociologique, et retrouvons dans une œuvre contemporaine –elle date d’un siècle– celle de Marcel Mauss ce qui a fait l’émerveillement de tant de lectrices et lecteurs, ce fameux texte de «L’essai sur le don…» dont on apprécie la suite de l’intitulé «Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques», dont, décidemment, on relèvera immédiatement le terme d’archaïque pour en donner une signification premiè- re, non idéologique et outrageusement moderniste.
Archaïque désigne une référence logique, épistémologique, symbolique et sémantique avec ce qui serait au commencement, ce qui serait au principe de… Les sociétés dites archaïques désigneraient alors les sociétés qui nous permettent de penser les organisations parentales, sociales, politiques, matérielles, spirituelles complexes dont les formes de productions et d’échanges peuvent être ramenées à des types de relations qui incluent des processus sociaux de valeurs, de biens, de langues, qui s’échangent à partir de rapports hiérarchiques et contraignants de dettes, de dons, de contre-dons, obligations, devoirs, acceptations, refus, transformations, reconnaissances, vols, rapts, duperies, salaires, violences, dominations … On pourrait comparer la valeur du don et du contre-don, nécessitée par l’échange, à la plus-value, telle que Althusser nous l’a proposée à entendre dans sa lecture symptômale des textes de Marx et de l’histoire contemporaine, et, alors, dire que la valeur, sous forme de «plus-value», est la part «en plus» –« le plus-de-jouir» pour Lacan– des sociétés dites modernes, ce qui, au-delà du salaire, représenterait la part impayée qui alimente, rend possible les processus de productions et de dominations.
Autrement dit, dans les sociétés archaïques ou pas, dans les sociétés dites modernes, la dette est souveraine en tant qu’elle est au cœur, et, en même temps, transversale au processus de productions matérielles, sociales, politiques, institutionnelles, rituelles, spirituelles, religieuses de toute société.
Elle peut être dite souveraine en tant qu’elle est présente dans les coulisses de la mise en scène sociale, dans les différents domaines de la vie politique institutionnelle.
Comme telle, on aimerait bien en être débarrassée, se sentir soi-même à l’abri, remettre et faire payer «sa» dette par quelqu’un d’autre, trouver un moyen, une politique qui nous débarrasserait enfin de toute dette. Peut-être est-ce bien ce qu’on entend si aisément aujourd’hui à travers les évènements en cours dans les pays arabes et dans les autres pays sous forme de discours de révolutions ou de manifestations d’Indigné.e.s, paroles qui, sur les places publiques, réclament aux gouvernants, aux systèmes politiques en place depuis quelques généra- tions, décennies, maintenant, de payer la dette impayée aux peuples citoyens appauvris par les styles de hiérarchisations, enrichissements obscènes, inégalités; dynamique historique et politique qui engage, tout comme aux premiers âges de l’invention sociale de la culture, une mise en acte contraignante et constituante, des réflexions qui touchent aux principes de la vie civile, celle d’une vie en société qui, par sa forme politique, reconnaissance du pacte civil, son inscription éthique d’obligations et de reconnaissances, ne mettrait pas en cause celui-ci.
Nabile Farès, psychanalyste, Alger- paris.

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