Bashung, tel un rocker qui saurait tout de Joyce

L'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau nous a envoyé cet hommage à Alain Bashung, mort samedi 14 mars.«Quand la force poétique se mêle à la musique elle n'est pas toujours perceptible, on entend la musique on n'entend pas la force, et pourtant...
L'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau nous a envoyé cet hommage à Alain Bashung, mort samedi 14 mars.
«Quand la force poétique se mêle à la musique elle n'est pas toujours perceptible, on entend la musique on n'entend pas la force, et pourtant... Bashung pour moi s'est toujours fait inépuisable, le verbe sans origine et sans limite, le monde déroutant, dépourvu d'horizon, d'assise et de frontières, et tout de même tellement humain, la voix éraillée, ou triviale, ou fragile, se mêlant aux sonorités non de manière littérale ou textuelle, mais désespérément surréaliste, mais infiniment romantique, comme une sonorité même, celle d'un Miles Davis qui oserait se livrer, celle d'un rocker qui saurait tout de Joyce, celle d'un marqueur de damier qui dirait la lune pleine, et je me trouvais à chaque fois, et longtemps, d'un mode intact toujours recommencé, plongé dans un univers singulier qui pourtant m'ouvrait à tous les univers, et si sa voix nous reste, et les mélodies, et les refrains, de quoi peupler de longues nuits, et toute une vie, elle est comme un abîme qui nous dit que aurions dû l'aimer plus, et dans le vif de ses pupilles le lui dire en direct, et longtemps. Ce que la poésie contemporaine avait de plus inattendu s'en est allé, et ce vide qui hurle signale la perte d'un frère, d'un ami inconnu autant que sans limite, et qui, à pleine distance, m'enseignait le plus précieux de toutes les amitiés. Merci, monsieur. »

Patrick CHAMOISEAU


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