Octets et défis

Responsable Culture dans l'équipe de campagne de François Hollande, Aurélie Filippetti définit ici ce que pourrait être une nouvelle politique culturelle à l'heure du numérique.

Responsable Culture dans l'équipe de campagne de François Hollande, Aurélie Filippetti définit ici ce que pourrait être une nouvelle politique culturelle à l'heure du numérique.

 

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puceinvite.jpgTransformations. De l'écriture, en tant qu'acte, en tant que processus. Du livre comme objet, et comme format. Des formes littéraires comme des écrits universitaires. Des intermédiaires comme des auteurs. D'une filière, et d'une civilisation. Trois défis. Tous communs.

Bouleversement du numérique d'abord. Qui déjà nous fait écrire différemment. Qui bientôt nous fera lire autrement. Qui touchera l'éditeur comme le diffuseur. Bouleversement impensé. Tentation du malthusianisme, des paupières qui se ferment. Au piratage l'on oppose des mots numériques vendus au double de leur prix papier. À l'émergence de plateformes exilées au Luxembourg, l'augmentation de la TVA, sans taux réduit pour le numérique. Aux hypermarchés virtuels, un portail bientôt fermé et le refus de la mise en commun des ressources nationales. La bibliodiversité se meurt sur la toile comme ailleurs, mais cela ne préoccupe pas.

Rupture du physique, ensuite mais aussi avec. Librairies et bibliothèques chaque jour plus menacées. Par la toile, mais aussi par la désaffection de la lecture. Par la société hyperconnectée. Le temps du lire est un temps perdu, veut-on nous faire croire. Les aides aux structures physiques, dérisoires, se concentrent sur le foncier. Foin de prise en compte des activités d'animation, de l'éditorialisation. La prise de risque, l'humanisation ne sont pas des mots qui comptent. La surface prime. Les lieux de partage se meurent, et l'on regarde ailleurs.

Révolution des intermédiaires, bientôt. Non préparée. Face au monde nouveau, peu d'innovations. L'édition en ligne reste une vague imitation du monde existant, calque du papier. L'hypertextualité, les croisements des différents arts, des sonorités avec les formes écrites, sont dédaignées. Les formats nouveaux, que l'on imagine plus courts, mais aussi plus libres, n'ont pas encore émergé. Le virtuel semble sans valeur, illégitime. Le papier remplacé par des octets, n'y pensez pas.

Pourtant ces mondes se mélangent. Par la vente, mais aussi par les modes d'élaboration. L'écriture se transforme. Les éditeurs réduisent leurs coûts. L'auteur picore en déambulant sur la toile plutôt que rue des Archives. L'écriture change, irrémédiablement. Patrick Modiano n'aurait pas été le même, né aujourd'hui plutôt qu'hier. L'évolution de la pensée est profonde, elle s'enracine. Ni en bien, ni en mal. Elle avance.

Demain l'octet ne remplacera pas l'encre ni le grammage. Il viendra les accompagner. Dans l'autre monde, outre-Atlantique, l'édition en ligne émerge déjà comme une sphère non pas concurrente, mais complémentaire. Avec ses propres formes, ses propres lectures. Elle permet la naissance de nouveaux acteurs, de nouveaux auteurs. Mais non régulée, elle provoque des dommages incontrôlés.

La France reste en recul. Comme inquiète pour son patrimoine, pour ses traditions. Mais voilà que le patrimoine justement, trouve une nouvelle jeunesse dans sa numérisation. Que des manuscrits jusqu'ici réservés à quelques chanceux deviennent accessibles au grand nombre, aux professeurs désireux de partager différemment avec leurs élèves, de leur offrir un nouveau regard sur l'écrit, sur son histoire.

Reprendre l'offensive, s'insérer dans ce nouveau monde, et le réguler. L'acte 2 de l'exception culturelle concerne autant le cinéma que le livre. Il agit au niveau européen comme au niveau national. Il appelle à une nouvelle répartition de la valeur ajoutée, de l'hypermarché virtuel vers la librairie du quartier. Il passe par une refonte du Centre national du livre, une augmentation de ses aides et une évolution de leurs critères d'attribution. Récompenser la prise de risque, favoriser la diversité, prendre en compte les nouvelles formes d'écriture et de publication. Vaste chantier.

Mais l'acte 2 est aussi l'opportunité d'une réflexion sur les relations entre les différents acteurs du livre, la répartition de leurs bénéfices, les mouvements capitalistiques qui en bouleversent le paysage. Il est un espoir face à la réduction du temps de la lecture: nouveaux programmes en direction de la jeunesse, territorialisation de la politique du livre, défense des initiatives associatives, réinvestissement du champ symbolique avec des émissions culturelles plus présentes sur le service public, à des heures de grande écoute. Pas de vœux pieux, mais des mesures concrètes, prêtes à s'appliquer. Si la France nous donne sa confiance.

L'acte 2 est finalement une défense de la langue française de par le monde, de sa francophonie et de son histoire. Il est un réinvestissement de nos relations avec le monde par la création. Il redonne au ministère de la Culture un véritable poids dans la définition de ce qu'il est commun d'appeler la diplomatie culturelle, cœur de notre politique de coopération et de solidarité. Il est une ouverture, avec la création d'un visa pour les créateurs, un réinvestissement de pays et de zones abandonnées à l'hégémonie anglo-saxonne.

Alors que la civilisation de l'image semblait avoir définitivement imposé son emprise, quelques années auront suffit à laisser resurgir l'écrit, comme trop longtemps refoulé. La visio-conférence, un temps rêvée comme le nouveau mode de communication, a laissé sa place aux textes courts et aux emails. Alors que l'on nous promettait le règne de la télévision, Internet a émergé comme un lieu du texte et de l'hypertexte. Chaque fois plus, les contenus s'hybrident, influant leurs formes et leur appropriation. Face aux inconnues de ce monde qui nous attend, la puissance publique doit réinvestir le champ des principes et renouer avec une vision politique. Elle doit être le premier partenaire de l'ensemble des acteurs de la chaîne du livre, afin de les accompagner dans cette transition et s'assurer qu'elle ne nuise pas à la création. Elle doit veiller, en toute priorité, au renouvellement de ce difficile équilibre constitué à travers les âges, entre lecteurs, éditeurs et auteurs. Elle doit renouer avec l'ambition qui l'a si longtemps caractérisée, afin d'en faire une force d'impulsion au service de cette communauté de nourriciers d'imaginaire, ferment de notre vivre-ensemble.

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