Français du monde : une chance pour la France

En s'en prenant à la double nationalité, la droite «s'acharne à saper les fondements mêmes de notre unité nationale», regrette Pouria Amirshahi, secrétaire national à la coopération, à la francophonie et aux droits de l'Homme du Parti socialiste.
En s'en prenant à la double nationalité, la droite «s'acharne à saper les fondements mêmes de notre unité nationale», regrette Pouria Amirshahi, secrétaire national à la coopération, à la francophonie et aux droits de l'Homme du Parti socialiste.

 

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puceinvite.jpgLes récentes déclarations de Claude Goasguen et Thierry Mariani, suggérant de limiter voire d'interdire la pluri-nationalité, sont un signe supplémentaire de la montée de la xénophobie au sein de la droite française. Mais elles ne sont pas que cela: après quatre ans de stigmatisation insupportable et continue des étrangers, voilà que la majorité s'en prend directement à ses propres compatriotes. Car qui sont les bi-nationaux, si ce n'est aussi... des Français, égaux en droits et en devoirs à l'égard et au sein de notre patrie républicaine?

Pour comprendre comment la majorité UMP a reformulé sa pensée en la matière, il faut se remémorer la grande stratégie de communautarisation, théorisée par la nouvelle droite depuis les années 70 et largement véhiculée par le Front national. Plutôt que de cultiver un discours ouvertement raciste, ces nouveaux militants réactionnaires avaient utilisé la fameuse tactique dite de la «triangulation». Elle consiste à reprendre à son compte les thèses de l'adversaire (en l'occurrence celle du «droit à la différence» invoquée par une partie de la gauche pour vanter la nature «mélangée» du peuple français) pour en faire un axiome inversé dans sa propre pensée. Ainsi, puisqu'il faut reconnaître le droit à la différence, commençons par énoncer qu'en effet, les «Français de souche» ont, eux aussi, le droit d'affirmer les leurs. Que «nous» ne sommes pas pareils que «eux». Et de prendre pour fausses preuves toutes ces «façons de vivre», ces violences plus répandues chez «eux» que chez «nous» («ici» comme «là-bas»), etc. La rhétorique vise à «démontrer» l'incompatibilité de cultures...

Et c'est ainsi que nous sommes passés peu à peu du droit à la différence à... la différence des droits pour laquelle plaide désormais ouvertement la droite française (projet d'exclusion de l'aide médicale d'Etat, restrictions injustifiées à l'accès à de nombreux emplois, etc.). La facilité avec laquelle cette idéologie différentialiste progresse en France (1) est tout simplement effrayante. Non seulement nous assistons depuis quelques années à une négation de la citoyenneté française, fondée sur l'universalisme et l'égalité mais de nombreux Français se sont vus assignés à résidence communautaire comme, par exemple, beaucoup de nos compatriotes «supposés» musulmans et croyants... rayant ainsi d'un trait de plume leur identité pourtant on ne peut plus française. Ces «Français noirs» qui prendraient trop de place sur le terrain de football (au détriment de qui? de Français?), ces Français «arabes» qui seraient habités par la délinquance (qui mène tout droit au terrorisme comme chacun sait!)...

Voilà donc les ennemis de l'intérieur! Il y aurait ainsi, parmi les Français, des centaines de milliers de possibles «traîtres à la patrie»! Se repliant résolument sur une vision rabougrie de la seule France métropolitaine, les nouveaux avocats de la «vraie nationalité» montrent désormais du doigt d'autres français au prétexte qu'ils auraient une, voire deux autres nationalités. La discrimination fondée sur le préjugé et/ou la xénophobie n'est hélas pas neuve: beaucoup de nos compatriotes, pourtant français en droit comme en histoire (depuis au moins une ou deux générations), se sont vu fermer les portes de leur propre administration ou de leurs propres entreprises, etc. Ce soubassement raciste des pratiques discriminantes et vexatoires a produit chez eux un sentiment qui mêle doute et rage. Comment peut-il d'ailleurs en être autrement quand vous êtes derechef privés d'une part de vous même? Alors, bien sûr, à force d'être renvoyé à ses origines et rejeté dans son propre pays... on finit parfois à s'abandonner à une autre identité, même quand il s'agit de celle des parents et des grands-parents, du moment qu'elle soit plus apaisante. Et ce «retour aux sources» vaut aussi pour de nombreux Français qui n'ont pourtant que... la nationalité française. Cela arrive et nier ce problème serait une erreur, mais tous les authentiques républicains savent que c'est en faisant à chacun une place égale dans la communauté nationale que nous ferons reculer autant les préjugés que les rancœurs.

Surtout, cela ne justifie en rien que l'on s'acharne ainsi à saper les fondements mêmes de notre unité nationale. Au-delà des dangereux calculs électoralistes de Nicolas Sarkozy, il est impossible que toute la droite française ait sombré dans la même absurde intolérance. Va-t-elle jusqu'au bout laisser faire la jonction avec ses rives brunes marines? Car c'est bien de cela qu'il s'agit pour la nouvelle droite sarkozyste: rendre lepéno-compatible les thèses de l'UMP. Or, en donnant un argument supplémentaire à la théorie de la «préférence nationale», un pas de plus est franchi... Avec cet argument, le pont est désormais établi entre deux vieux slogans: «les Français d'abord» et «la France, tu l'aimes ou tu la quittes».

En jetant l'opprobre sur une partie d'entre nous, non seulement on fragilise la cohésion nationale à l'intérieur mais on plonge également dans le désarroi de nombreux compatriotes vivant à l'étranger. Ceux-là, qui sont plus de deux millions, œuvrent quotidiennement au rayonnement de la France et en sont même l'avant-garde éclairée dans un monde bouleversé par la mondialisation et l'accélération des échanges, y compris culturels. Non seulement leur pluri-nationalité est une chance pour eux, mais elle constitue un atout pour la France, en particulier dans une période où, pour des raisons différentes, elle est parfois incomprise à New York, Dakar, Tunis, Bruxelles, Buenos Aires, etc. Ces Français travaillent et vivent hors de leurs frontières et contribuent à leur manière aux efforts de co-développement et de solidarité internationale. Combien d'ingénieurs, de coopérants, d'enseignants, de commerçants trouvent un supplément d'âme à leur métier en restant volontairement dans certains pays parfois jugés «dangereux» par le ministère des affaires étrangères? Beaucoup, parmi eux, sont bi-nationaux. Le gouvernement français ne serait-il pas mieux avisé de les défendre, de les encourager et même, oui même, de les remercier? Il sont bien plus nombreux là-bas à mériter la légion d'honneur que ces quelques nobliaux bien introduits en cour ici et dont on ne voit pas toujours quels services ils rendent à leur pays.

Comme le rappelle fort justement l'Association démocratique des Français de l'étranger, «le fait d'avoir deux ou plusieurs nationalités est une réalité de notre époque et constitue une richesse culturelle et une ouverture au monde. Dans un foyer binational on n'a pas à choisir, on ne choisit pas une culture et une nationalité par rapport à l'autre: l'une et l'autre peuvent se vivre pleinement, et ce vécu est un facteur de compréhension entre les peuples, de fraternité et de paix». Transmis à MM. Goasguen et Marini...

(1) Ce parfum nauséabond se répand dans toute l’Europe. N’a-t-on pas entendu ces derniers temps Angela Merkel et David Cameron « constater » l’échec du multiculturalisme dans leur pays respectif ?

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