Liberté, Égalité, Nudité

L'activiste féministe Éloïse Bouton organise un colloque à l'Assemblée nationale, le 18 juin, intitulé « La nudité, une arme politique ? » en vue de remettre en cause l'arbitraire de la loi sur l'exhibition sexuelle. Un texte écrit par les hommes et pour les hommes, considère-t-elle. « Alors que les tétons féminins continuent d’être perçus comme érotiques et indécents, l’homme nu, lui, interpelle ou amuse ».

L'activiste féministe Éloïse Bouton organise un colloque à l'Assemblée nationale, le 18 juin, intitulé « La nudité, une arme politique ? » en vue de remettre en cause l'arbitraire de la loi sur l'exhibition sexuelle. Un texte écrit par les hommes et pour les hommes, considère-t-elle. « Alors que les tétons féminins continuent d’être perçus comme érotiques et indécents, l’homme nu, lui, interpelle ou amuse ».


La nudité peut-elle être utilisée comme arme politique ? Pourquoi une femme torse nu est-elle considérée comme une exhibitionniste alors qu’un homme ne l’est pas ? J’organise un colloque à l’Assemblée nationale, le 18 juin, pour ouvrir ce débat et changer la loi sur l’exhibition sexuelle, dont le flou actuel porte préjudice aux femmes.

 

Le 20 décembre 2013, j’ai mené une action individuelle seins nus avec l’association féministe Femen (que j’ai quitté en février 2014) à l’église de la Madeleine à Paris, pour défendre le droit à l’avortement en Espagne. Le 17 décembre 2014, le Tribunal de grande instance de Paris m’a condamnée pour exhibition sexuelle à un mois de prison avec sursis, 2 000 euros de dommages et intérêts à verser à l’Eglise et 1 500 euros de frais d’avocat. J’ai fait appel de cette décision.

 

Le Larousse définit l’exhibitionnisme comme une « déviation sexuelle dans laquelle l'exhibition en public de la verge, accompagnée de masturbation, remplace toute autre forme de rapport sexuel ». Aucun rapport donc avec mon action à La Madeleine, pas de verge, pas de masturbation, et pas de déviation sexuelle à ce que je sache, en dépit d’une allégation de miction de la part du prêtre de l’église, qui a fini par revenir sur ses propos. Mon acte résultait d’une réflexion politique, pensée et structurée en amont, dépourvu d’intention sexuelle et non d’un esprit dérangé, incapable de maîtriser ses pulsions.

 

C’est la première fois depuis quarante neuf ans qu’une femme est incriminée pour exhibition sexuelle en France. La dernière condamnation remonte à 1965 et concerne une jeune fille reconnue coupable d’outrage à la pudeur pour avoir joué au ping-pong seins nus sur la Croisette à Cannes. La même année, le Tribunal correctionnel de Grasse estime que « le spectacle d’une femme s’exhibant la poitrine entièrement nue dans les rues d’une ville, même à proximité d’une plage, est de nature à provoquer le scandale et à offenser la pudeur du plus grand nombre ». A l’époque, les femmes n’ont pas le droit d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari, de divorcer par consentement mutuel, d’utiliser de contraceptif et d’avorter. En un demi-siècle, on pourrait penser que les mentalités ont évolué, mais non.

 

La loi actuelle ne définit pas précisément ce qu’est une exhibition sexuelle, si ce n’est qu’il s’agit d’un acte « imposé à la vue d’autrui dans un lieu accessible aux regards du public », puni d’un an d’emprisonnement et 15 000 € d’amende (article 222-32 du Code Pénal). Le texte, qui semble avoir été écrit par des hommes hétérosexuels pour des hommes hétérosexuels incapables de ne pas sexualiser un torse de femme, laisse les seuls juges user de leur libre arbitre. Au tribunal, c’est la roulette russe.

 

Dans un article, le site juridique Legavox présente l'élément matériel et moral constitutif de l’exhibition sexuelle. On y découvre que la justice ne réserve pas le même sort à la poitrine d’une femme et à celle d’un homme et que nos différences biologiques nous rendent plus ou moins coupables : « Le torse ne sera pas en soi constitutif d’une exhibition » mais les seins des femmes relèvent d’ « une question d’appréciation des juges ». Ainsi, à Marseille, on peut apercevoir des hommes torse nu en scooter ou dans le bus. A Paris ou ailleurs, les premiers rayons de soleil printaniers ouvrent le bal d’hommes dépoitraillés dans les parcs municipaux sans que personne ne s’en offense.

 

Alors que les tétons féminins continuent d’être perçus comme érotiques et indécents, l’homme nu, lui, interpelle ou amuse. Au mois d’avril, des élus de Touillon-et-Loutelet dans le Doubs posent dans leur plus simple appareil dans le cadre d’une campagne pour la sécurité routière. Sur son site officiel, le gouvernement se félicite de cette initiative et souligne « l’humour » et la dimension « percutante » de cette démarche. Les Hommen, mouvement masculin non mixte issu de la Manif pour tous, qui à l’instar de Femen, milite torse nu, n’ont jamais été poursuivis pour exhibition sexuelle. Lors de la 27e cérémonie des Molières, Sébastien Thierry, totalement dévêtu, défend le statut des intermittents du spectacle,  provoquant l’hilarité de l’audience et l’amusement gêné de la ministre de la Culture et de la Communication Fleur Pellerin.

 

Considérer que nos particularités morphologiques ne nous donnent pas accès aux mêmes droits est inconcevable et indigne d’une démocratie. Femmes, hommes, blanc.he.s, non blanc.he.s, hétéro/homo/bi/trans/inter sexuel.le.s, handicapé.e.s, valides, vieux, jeunes, gros, maigres, féministes, militant.e.s, intermittent.e.s, artistes, ont le droit d’user de leur corps nu pour véhiculer un message. Si la France est autant Charlie qu’elle le prétend, il est grand temps qu’elle change cette loi archaïque et discriminatoire et prouve qu’elle défend la liberté d’expression pour toutes et tous.

 

Retrouvez les informations sur le colloque « La nudité, une arme politique ? » sur :

http://nuditepolitique.tumblr.com/

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