En hommage à Guido Magnone, un grand de l'alpinisme

Lundi 9 juillet, Guido Magnone nous a quitté. Figurant parmi les grands de l’alpinisme français, il était aussi le fondateur de l’Union des centres de plein air (UCPA). Photographe, journaliste et réalisateur de documentaires en particulier sur les questions économiques et sociales, Jean-Michel Rodrigo, qui l’a bien connu et a été influencé par lui, lui rend hommage et retrace sa formidable vie.

Lionel Terray et Guido Magnone Lionel Terray et Guido Magnone
Lundi 9 juillet, Guido Magnone nous a quitté. Figurant parmi les grands de l’alpinisme français, il était aussi le fondateur de l’Union des centres de plein air (UCPA). Photographe, journaliste et réalisateur de documentaires en particulier sur les questions économiques et sociales, Jean-Michel Rodrigo, qui l’a bien connu et a été influencé par lui, lui rend hommage et retrace sa formidable vie.

 

 


 

Lundi 9 juillet, à l’aube, s’en est allé tout doucement un vieux monsieur qui n’avait plus la force de parler, lui qui avait tant à raconter. Plus l’envie de bouger, lui qui avait défié les plus grands sommets de l’Himalaya et des Andes. Plus même le désir de regarder par la fenêtre alors qu’il avait consacré sa vie à explorer la planète. Guido Magnone était un grand bonhomme, un monument même dans ce cercle désormais restreint des grands alpinistes qui, les premiers, ont conquis les plus hauts sommets de la planète, mais les millions de jeunes qui grimpent, plongent, skient, randonnent grâce à l’UCPA ne savent rien de lui.

Pourtant c’est Guido qui a fondé la maison dans l’idée de faire partager à la jeunesse de son temps, le plaisir du sport de nature. Guido Magnone a beaucoup écrit. La Face Ouest des Drus, récit d’une ascension réputée impossible et qui l’a projeté aux sommets de l’alpinisme, a été traduite en quinze langues, mais ses livres sont épuisés depuis si longtemps. Guido a filmé aussi, peint et sculpté surtout. Quelque part, au cœur d’un petit village de la vallée d’Aoste, à Etroubles exactement, une de ses œuvres majeures défie les vents et les tempêtes de neige. Un bloc de bronze glacial qui dégage une chaleur immense. Guido a taillé dans le brut de matière une sorte de génie de la montagne que les passants caressent doucement pour en recueillir l’énergie…  C’était bien ça Guido, un passeur d’énergie et d’envie. De rêves et de vie…

Je l’ai connu grâce à sa fille Sophie, il y a plus de trente ans. C’était l’époque où nous refaisions le monde ensemble sur les bancs de l’université Jussieu, ou plutôt dans les AG enfumées et les manifestations à répétition. Guido nous observait de loin, commentait nos engagements, raillait parfois nos certitudes. Et, souvent, avec Claudine sa compagne, ils nous invitaient à leur table. Ce n’étaient pas des parents comme les autres… Ils faisaient la fête, partaient au bout du monde en été, traversaient la méditerranée en catamaran… Et le dimanche, hiver comme été, ils se retrouvaient avec d’autres fêlés du même âge à « Blo » ( lisez Fontainebleau) pour casser une croûte avant d’aller tâter du granit. C’était un peu notre « belle équipe » à nous avec la même gouaille que Gabin pour certains.

Personnellement, le rocher glissant,  ça n’a jamais été ma tasse de thé, mais je manquais rarement à l’appel, parce que lors de nos escapades, Guido et ses potes de cordées passaient beaucoup de temps à parler. Et chaque dimanche, je savais que j’aurais droit à un épisode différent de leurs aventures. Tour à tour, il était question de Patagonie argentine, de divinités incas, de vents fous balayant les sommets du Fitzroy, de traversées des fleuves indiens rendus déchaînés par la mousson, des armées de sherpas, des colonies de porteurs cachemiris. C’était le grand bonheur. Guido fait partie de ceux qui m’ont donné envie d’aller voir le vaste monde de près, après en avoir étudié l’histoire et la géographie sur les bancs des amphis et dans les bouquins. Pendant les années qui ont suivi, j’ai trimballé appareils photos et caméras un peu partout en Amérique latine et je n’ai jamais cessé de penser à lui. C’est sur les hauts plateaux des Andes que je crois avoir compris ce qu’il avait pu ressentir, ce qui l’avait poussé à aller toujours plus loin. Cette impression d’immensité qui ne vous écrase pas, mais vous donne, au contraire, envie de voler, vers le haut, les sommets, les cieux, l’espace… Le vertige.

Il y a quelques années, en 2006 je crois, Guido, qui allait souffler ses quatre-vingt dix bougies, nous a à nouveau emmené à « Blo » pour une balade en forêt, histoire de sentir le sable sous les pieds et, à l’occasion, caresser le granit du bout des doigts. C’était un après-midi d’automne, un dimanche, pour ne pas rompre avec les traditions. Les vieux potes Robert Paragot et Pierre Lesueur étaient là, comme autrefois. Seul Pierre grimpait, toujours souple et sûr de lui, Guido et Robert, se contentaient d’applaudir, maudissant le temps qui passent et les os qui se cassent. Robert a souligné qu’il était mal venu de se plaindre lorsque la vie vous avait tant donné.  Guido a bougonné, comme à son accoutumé. Un vrai carafon, le vieux, se moquent gentiment les amis.

Quelques grimpeurs se sont discrètement rapprochés du trio. Un adolescent leur a demandé leur âge, en s’excusant. Ils ont rigolé, fiers d’eux. Non, cela n’avait rien d’indiscret : 79, 80 et 90… Le jeune grimpeur a écarquillé les yeux, ouvert grand la bouche, et murmuré la question suivante confus. Leurs noms ? Dans l’ordre, Lesueur, Paragot, Magnone. Vainqueurs des Drus, du Makalu, du K2, du Fitzroy, de l’Aconcagua et du reste… Un groupe s’est formé pour écouter la suite. Une bonne demi-heure a passé, les années cinquante se sont écoulées, les plus hauts sommets de la planète ont été conquis, les amis disparus ont été évoqués. Une occasion pour ce trio de vieillards majestueux de souligner son amour de la vie, de la liberté, de la fête. D’exprimer un regard singulier sur le vaste monde, forgé sous l’Occupation et conforté par le souffle de la Libération. Tout y est passé, l’Histoire, les légendes, les mythes.

Guido a raconté que pour lui tout avait commencé par un banal plongeon dans le canal de l’Ourq qui en avait fait un champion international de natation, puis de water-polo. C’était avant-guerre et avec la Fédération sportive de la CGT. Il a évoqué aussi son incroyable entrée aux Beaux-Arts et sa rencontre avec les sculpteurs César et Féraud, qui devinrent ses amis. Et enfin, cette envie soudaine de gravir l’impossible face Ouest des Drus, qui l’avait pris au hasard d’une ballade à Chamonix, et devait faire de lui le « précurseur » de l’alpinisme des temps modernes (dixit les experts en la matière). Avant de prendre congé, Guido a confié qu’adolescent il était monté sur un tapis volant et n’en était jamais redescendu. A ce moment précis, j’ai vu briller la magie dans les yeux de ceux qui l’écoutaient. J’ai eu envie que d’autres partagent ces instants d’exception.

J’ai mûri l’idée d’un film et dans les jours qui ont suivi, je l’ai proposé à Guido… Il a tout de suite dit oui, et m’a ouvert sa malle au trésor pour être bien certain que je ne reviendrai pas en arrière. Il y avait des dizaines de photos, de coupures de presse, des bouts de films surtout. Des kilomètres de rushs oubliés. Nous les avons regardées ensemble. Guido n’a pratiquement rien dit, mais j’ai eu l’impression d’entendre les vents, de sentir le froid, la peur, l’excitation de la victoire. Je me suis soudain senti redevenir tout petit. Guido, c’était Tintin au Tibet, Le dernier des Mohicans, l’aventure avec un grand A. L’imagination, le rêve…

Il faut dire qu’elles sont inouïes, ces images. Le moindre pas dans la glace, la plus petite faille, la pire des crevasses, les visages crispés, les corps épuisés. On y est. Dans la tête des grimpeurs autant qu’à flanc de glacier. On souffre avec eux, on se hisse, on retient son souffle, on serre les poings. Les paysages sont vertigineux. Nos héros, des géants, eux qui osent défier les Dieux. Et puis, cerises sur le cadeau, il y a ces scènes de vie quotidienne prises dans les hameaux du Cachemire ou avec les sherpas népalais qui progressent pieds nus dans la neige.

Filmer la montagne à l’époque était une épreuve que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui. Au sommet, la caméra pesait une tonne… Par moins quarante, il fallait la réchauffer à même la peau pour qu’elle ne « cale » pas. À plus de six mille mètres, retenir sa respiration pour ne pas trembler et obtenir un plan stable, était une prouesse physique incroyable. Guido a filmé en vrai pro avec, en plus, le regard du gars des Beaux-arts qui n’aurait pas détesté emmener chevalet et carton à dessin dans sa besace. De surcroît, et parce qu’il ne faisait jamais rien à moitié, avant chaque expédition Guido écoutait  les conseils de Jean Jacques Languepin, futur directeur de l’Idhec (actuelle Femis). Le cinéaste, lui aussi alpiniste chevronné, a enseigné à Guido les rudiments de la lumière, du mouvement, la construction d’une narration, la dramaturgie d’une ascension. Ces images ont soixante ans, mais sortent étonnement grandies de l’oubli. Elles sont irréelles. Magiques. Comme la vie de Guido.

Tout commence donc dans un petit village du nord de l’Italie, où Guido naît en 1917.  Un détail de la vie qui ne mériterait pas d’être souligné s’il n’avait, plus tard, une influence majeure. Les parents migrent à Paris, travaillent jour et nuit pour des patrons peu scrupuleux, puis s’installent à leur compte. Ils n’ont pas le temps de s’occuper de leurs fils qu’ils confient aux soins des bons pères. Guido vit mal l’éloignement familial, mais surtout le rejet des mômes de son âge. Dans la cour de récréation, c’est le rital, le souffre-douleur. Il apprend à se défendre. Ça refroidit les méchants, mais n’attire pas pour autant les gentils. Guido est un enfant seul, et il en souffre.

Un beau jour, il se promène le long du canal de l’Ourq et assiste à l’entraînement du club de natation des Libellules. La plupart sont des enfants de russes blancs, des migrants comme lui. Il se lie d’amitié, apprend à nager. Vite, très vite. Adolescent frêle et timide, il gagne sa première médaille, grimpe sur le podium. Sa vie bascule. À partir de ce jour-là, tout s’enchaîne à une vitesse vertigineuse. Il devient champion de natation, national, international, passe au water-polo, connaît le même succès… Fait le tour de l’Europe, collectionne les médailles, les records, les articles de presse.  Guido prend du coffre, du muscle, de la carrure…

Entre deux compétitions, il dessine à la main des boîtes en carton pour la petite entreprise de ses parents. Une amie artiste peintre aime son coup de pinceau et le pousse à se présenter aux Beaux-Arts. Il passe un concours externe, le remporte, se prend d’amitié pour les sculpteurs César et Féraud, des surréalistes, une poignée de bohèmes. Guido est bien monté sur un tapis volant…

Il est bientôt minuit dans le siècle et les affiches allemandes, placardées sur les murs du village de Bagnolet, dressent la liste des fusillés. Des juifs, des communistes, des immigrés. La famille Magnone, qui a fui l’Italie de Mussolini, survit à la folie. Guido n’entre pas en résistance. Il subit, tombe assez sérieusement malade, rate le tourbillon de la Libération. Une connaissance l’entraîne à Chamonix pour se « refaire les poumons ». Il fait l’ascension du Mont-Blanc et c’est le coup de foudre pour l’esthétique des sommets. Guido rentre à Paris, se lie d’amitiés avec Robert Paragot et la bande des grimpeurs de Fontainebleau. Une école d’excellence qui lui permet de perfectionner sa technique d’escalade en s’attaquant à des rochers lisses comme des savonnettes. Pour l’éprouver, il repart dans la vallée de Chamonix et s’attaque à la face Ouest des Drus, cette paroi triangulaire et abrupte de plus de mille mètres qui surplombe la mer de glace. Imprenable, dit-on d’elle depuis cent ans. Guido s’y reprend à deux fois, se colle littéralement à la roche, profite de la moindre faille, du plus petit relief  pour se hisser, mètre après mètres. Au point où les autres ont abandonné, il bivouaque dans un hamac suspendu au milieu du vide, reprend des forces, finit par atteindre le sommet.

Dans la vallée de Chamonix, la victoire sur les Drus résonne comme un coup de tonnerre. Plus rien ne sera jamais comme avant. Les experts affirment même aujourd’hui que l’ascension marque le début de l’alpinisme moderne. Nous sommes en 1952… Guido le parisien, qui a utilisé cordes et mousquetons pour « rendre possible l’impossible »,  entre dans la légende. 

La même année, il accompagne Lionel Terray aux confins de la Patagonie argentine pour s’attaquer au Fitzroy, en Argentine. Un mythe de glace et de rocs déchiquetés, balayés par des bourrasques polaires. L’aventure commence par un drame. L’ami Poincenot se noie sous les yeux de ses compagnons en traversant un torrent. On retrouvera son corps trois jours plus tard. Le  coup est dur, mais n’empêche pas Guido de poursuivre, d’affronter des vents de plus de deux cents kilomètres heures, d’aller jusqu’au bout de ses capacités physiques, de soutenir à bout de bras l’ami Terray et de parvenir enfin à l’ivresse des sommets.

Lionel Terray et Guido Magnone Lionel Terray et Guido Magnone

 

Lors de l'ascension du Fitzroy, en Argentine Lors de l'ascension du Fitzroy, en Argentine

L’arrivée à Buenos Aires est un triomphe. Guido, le rital, est reçu en héros. Juan Peron le décore, lui offre son avion personnel, l’invite à migrer. Guido hésite, se voit un instant en gaucho au milieu de la pampa, mais finit par rentrer à Paris. La Fédération française de la montagne lui propose de participer aux prochaines expéditions officielles dans l’Himalaya. Marcher sur les traces de Maurice Herzog ne se refuse pas.

Guido se jette tête levée et caméra au poing sur le Makalu (8 480 mètres). À l’époque, aucun Occidental n’a vu cette montagne de près et personne ne sait par quel côté l’attaquer. À partir de Katmandu, l’approche dure des semaines, use des dizaines de sherpas, pourtant aguerris. La fatigue se fait déjà sentir alors que la véritable ascension n’a pas commencé. Il n’empêche, un matin, Guido filme le médecin de l’expédition qui chronomètre le sprint d’un membre de l’équipe dans la neige. On a du mal à y croire… Le camp de base est à six mille mètres. C’est comme ça tous les jours, un rythme surhumain. Une batterie de chercheurs est chargée des prises de sang, de pouls, des tests cardiaques, de l’analyse des globules, de la résistance des tissus. Les alpinistes sont des cobayes volontaires et l’Himalaya une rampe de lancement.  Les conclusions scientifiques de l’expédition serviront quelques années plus tard à préparer les astronautes qui partiront à la conquête de l’espace.

Pour l’instant, Guido et Lionel Terray se fichent éperdument des scientifiques, ils tentent un premier passage, rebroussent chemin, essaient une nouvelle voie, puis une autre, et encore une autre. En vain. Le Makalu est là, magnifique, grandiose, inaccessible. Les corps accusent le coup, ont du mal à tenir à la fois le froid, le manque d’air, le stress de l’avalanche, la peur du décrochage, de la mort. Les nerfs craquent, le moral vacille. Ça aussi, les chercheurs étudient.

Quelques jours de beau temps, un repas de fête et les sourires sont à nouveau sur tous les visages. L’ascension reprend. Pénible, mais sereine cette fois, Guido a trouvé la voie. On avance parfois de vingt mètres dans la journée, mais on est heureux. Le Makalu ne peut plus échapper à la belle équipe… Mieux, tous les membres parviendront au sommet – c’est très rare. Guido filme l’euphorie des hommes ivres de fatigue… Un grand coup, très bref, d’adrénaline collective puis il faut redescendre… Et là, c’est l’enfer. Les silhouettes titubent, trébuchent, les regards sont fixés sur les pieds, vers le bas. Guido, lui, continue de filmer.

Après le Makalu, c’est la Tour de Mustagh (7 273 m), l'ouverture du Jannu (7 710 m) puis le Chacrajaru (6 112 m) dans les Andes péruviennes... Pendant dix ans, Guido semble ne jamais devoir s’épuiser. C’est ce qu’il appelle la « décennie magnifique ». Une époque d’exception où la Fédération française de la montagne accumule les expéditions, les sommets, les victoires. Lionel Terray meurt dans les Alpes, d’autres aux confins des Andes. Guido, lui, a la réputation d’être prudent. Extrêmement.

Bientôt, tous les huit mille de la planète sont conquis. Une page de l’alpinisme se tourne. Guido prend du recul. Pour gagner sa vie – il a une femme, la belle Claudine, deux enfants, Sophie et Bruno –, il projette ses films jusque dans les plus petits villages de France. Le public afflue aux projections de la jeune association Connaissance du monde pour l’entendre commenter ses ascensions. Une séance le matin dans une école remplie de gamins qui ne sont jamais même montés à la capitale, une autre en fin d’après-midi devant un public qui rêve d’aventures, un dîner le soir avec les notables réunis autour de la table de Monsieur le Préfet. Guido se lasse très vite de jouer au héros qui ressasse éternellement le passé. Il a besoin de se projeter dans l’avenir.

La chance lui sourit à nouveau. Le Général De Gaulle rêve d’une jeunesse qui dépenserait son énergie au grand air, loin des cafés enfumés où mijote la révolte. Il demande à l’alpiniste Maurice Herzog de prendre la tête du tout nouveau secrétariat à la jeunesse et aux sports. Herzog fait appel à Guido pour fonder l’Union des Centres de Plein Air (UCPA). Il accepte et en sera le directeur de 1957 à 1978. L’association sportive ouvre le champ de l’aventure à de multiples activités de découverte… De la plongée sous-marine à la marche de randonnée, de l’escalade au vol à voile. L’UCPA compte bientôt ses adeptes par millions. Avec elle, la jeunesse prend d’assaut les Alpes, les calanques de Marseille, la Méditerranée. Cela ne l’empêchera pas de monter sur les barricades du joli mois de mai, mais c’est une autre histoire. Pour bien des gens de sa génération, le véritable héritage de Guido est là. Cette passion de l’aventure « raisonnée », cette quête du plaisir dans la découverte de plein air, transmises au plus grand nombre.

À quatre-vingts ans, Guido se met en retraite sportive et revient à ses premières amours : la sculpture. Ses mains caressent la pierre comme autrefois la roche ou la glace. Il s’acharne sur la représentation du Cholten, ce dieu indien qui, paraît-il, hantait les entrailles du Fitzroy en Patagonie argentine. Il voudrait pouvoir symboliser les crissements, les hurlements, les silences qui résonnent dans son cerveau depuis cinquante ans. La sculpture est à ses yeux une musique faite de creux et d’arrondis, de petites pointes qu’il saisit du bout des doigts. Son atelier de Saint Raphaël est rempli de mousquetons et de cordes dont il se sert désormais pour déplacer ses sculptures. Sa dernière, « Le génie de la montagne », pèse tout de même plusieurs centaines de kilos de plâtre. Sa version en bronze dépasse la tonne. C’est elle qui trône au beau milieu du village d’Etroubles dans la vallée d’Aoste, ce recoin magnifique du nord de l’Italie où l’on parle français. Une bizarrerie de l’Histoire comme Guido les aime. Le rital de Bagnolet est comblé. La boucle est bouclée ou presque, Guido continue des respirer au rythme des projets… un film sur les enfants de l’Himalaya, une exposition de ses œuvres, un livre que Bruno son fils met en page et que Guido voudrait agrémenter de textes poétiques, ou encore ce roman dont il parlait peu et qu’il n’écrira jamais. Il était question de cette légende qu’aimait particulièrement Guido, celle de Sangri-là, une étrange contrée perdue dans l’Himalaya, où, paraît-il, l’on ne vieillit jamais. 

Jean-Michel Rodrigo

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On peut par ailleurs visionner ci-dessous trois vidéos extraites d'un documentaire réalisé par Jean-Michel Rodrigo sur la vie de Guido Magnone:

Guido Magnone 1/3 © Mediapart

Guido Magnone 2/3 © Mediapart

Guido Magnone 3/3 © Mediapart

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