Cinq leviers pour (vraiment) changer la France

Directeur exécutif du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), Marwan Muhammad s'inquiète en « citoyen lambda » de l'évolution de notre pays. « Si je devais proposer des idées pour changer les choses, quelles seraient-elles ? » se demande-t-il dans ce texte où il propose « cinq leviers pour (vraiment) changer la France », concernant la politique générale, l'économie, l'international, l'environnement et la démocratie.  

En dehors de mes (modestes) responsabilités dans la lutte contre le racisme, au sein du CCIF, je m'inquiète de l'évolution de notre pays, pas uniquement dans le traitement de ses minorités, mais de manière beaucoup plus large, sur ce qui est fait de nous en tant que peuple, de nos institutions et de tout ce qui doit nous rassembler, au delà des slogans politiques devenus vides de sens. Je me suis livré à un exercice simple: si je devais proposer des idées pour changer les choses, quelles seraient-elles ?  

Voici donc cinq leviers pour (vraiment) changer la France, par un citoyen lambda qui l'aime trop pour la laisser à l'abandon.

1. Politique générale. La promesse automatique 

Une majorité de Français désavouent la classe politique et ne se reconnaissent plus en elle. L’incapacité à tenir leurs promesses et engagements revient invariablement, comme le principal argument du discrédit qui vise les principales formations politiques. Cela se manifeste par la défiance et le scepticisme exprimé à l’égard du champ politique, mais également à travers le désengagement pur et simple du processus électoral, à travers l’abstention et le vote blanc.

Pour y remédier, il faut privilégier toutes les mesures qui replacent l’intégrité politique et la transparence au cœur des pratiques. Une idée consisterait à mettre en place la « promesse automatique ». Le concept est très simple :

En lieu et place de slogans électoraux, les candidats présenteraient un programme constitué de mesures qui, s’ils sont élus, se transformeraient automatiquement en lois et/ou en projets de lois.

Les électeurs voteraient ainsi pour un lot : un candidat + un programme + un gouvernement.

Dans le même décret, le président serait institué, ainsi que l’ensemble des mesures qu’il avait proposées et sur la base desquelles il/elle a été élu-e.

Cette mesure permettrait de : 

- Rendre crédibles un nombre donné de promesses et engagements formulés durant la campagne, en permettant aux électeurs et au peuple de voir effectivement mise en œuvre la politique et le programme pour lesquels ils ont voté. 

- Assainir le débat politique lors des campagnes électorales, en forçant les candidats à préparer leur programme de manière approfondie et réaliste, afin que chaque mesure proposée puisse être applicable et finançable, dans le cadre du projet présidentiel. 

- Préparer le candidat et son équipe à gouverner, puisque l’ensemble des analyses et diagnostics feront partie de la phase préalable au projet présidentiel, plutôt que de faire perdre un temps utile lors des prises de fonction. Les candidats et leurs équipes devront venir préparés, plutôt que de se livrer à des improvisations électoralistes à court terme. 

- Eviter les marchandages politiques dans la formation du gouvernement au lendemain des élections. Une partie des ministres pourra être nommée de manière supplémentaire, afin de prendre en compte le contexte immédiat de la phase finale des élections.

- Sortir d’une séquence où le président occupe une position centrale et disproportionnée, sans nécessiter une refonte majeure des institutions, tout en permettant de rendre compte de la dimension collective des projets proposés et de s’assurer de la diversité des équipes portant ces projets. Et ce, dès la candidature. 

2. Economie. De 0 à 100 emplois : un boost entrepreneurial

Lorsque l’on analyse les dispositifs de croissance proposés par les candidats, on se rend compte que la plupart d’entre eux sont basés sur des ajustements arithmétiques des aides et des impôts pratiqués, à destination des entreprises.


Le mécanisme est simpliste : plus d’aide pour ceux-ci, moins d’impôts pour ceux-là, en espérant trouver l’équilibre qui, toutes choses égales par ailleurs, optimiserait le système et permettrait, sans influx majeur, de créer de la valeur et des emplois.

Les variations numériques qui en résultent, dans les chiffres de la croissance, ne signalent donc ainsi pas la création de nouveaux espaces larges d’expression économique (et encore moins l’équité dans la distribution de cette croissance), mais tout simplement le déplacement des charges et des opportunités, dans des secteurs entrepreneuriaux très différents.

Mais pour réellement changer de paradigme et se donner les moyens de résorber le chômage, il faut générer une croissance saine, organique, fruit de nouvelles idées, tirant avantage de notre créativité et de notre excellence dans tous les domaines où notre pays a un savoir-faire.


Or l’espace dans lequel émergent ces idées à fort potentiel pour l'emploi est principalement situé parmi les entreprises en création. Problème: elles y germent, sans toujours avoir les moyens de se réaliser.

Il faut donc libérer le potentiel de nos petites et moyennes entreprises, en leur permettant de se consacrer pleinement à leurs idées, tout en allégeant les lourdeurs de gestion et les formalités, qui trop souvent entravent leur succès.

Ma conviction est simple: la seule raison valable qu’une idée a d’échouer, c’est tout simplement d’être mauvaise. Le reste doit pouvoir être surmonté.


Pour cela, il faut s’attacher à modifier le code des impôts, avec un objectif clair :

- De 0 à 5 emplois : exonération totale de charges, afin de créer un boost entrepreneurial et de se donner la chance de voir émerger des initiatives à très fort potentiel.

- De 6 à 100 emplois : une charge réduite et tenable, pendant la phase de développement des entreprises ayant passé le cap de la viabilité.

- Au dessus de 100 emplois : une contribution qui, en gardant les conditions de viabilité et d’expansion de nos grandes entreprises, permette de financer l’ensemble des dispositifs entrepreneuriaux.

Ainsi, on ouvre les vannes de la créativité et du développement économique, tout en créant les conditions où, à mesure qu’elles se consolident, les entreprises participent utilement à la justice économique et à la redistribution des richesses dans le pays.

Ce boost entrepreneurial, couplé à un Etat qui assume ses responsabilités en relançant de grands chantiers nationaux, porteurs d'emploi dans la fonction publique et chez les sous-traitants, doit permettre d'atteindre un double objectif: 

- générer une croissance organique qui produit des idées, des emplois et de la valeur réelle,

- préserver et réparer un modèle social en danger, sous tension économique permanente. 

3. International. Désengagement militaire et Europe sociale

La manière dont est construite notre politique, intérieure comme extérieure, montre une dépendance lourde au milieu de l’armement. Les contrats de vente d’équipement militaire constituent une part structurante de nos relations avec les états. Cette dépendance dicte une partie de nos choix stratégiques. 

Ainsi, nombre de conflits et de théâtres d’opérations sur lesquels nous sommes engagés, incorporent un élément lié à notre industrie de l’armement et/ou à l’exploitation des ressources locales.

Parallèlement, nos « alliances » et nos « oppositions » reproduisent des alignements géostratégiques rarement questionnés.

La France du 21e siècle doit avoir la force et le courage de s’affranchir de ce rôle au plan international, sans avoir la prétention de dicter aux autres la voie du progrès, au risque de déséquilibrer encore plus des situations politiques locales déjà instables.

La seule position tenable sur le long terme est à mon sens la suivante : un désengagement pur et simple des conflits dans lesquels nous sommes impliqués et une fin de l’alignement automatique sur les positions de nos alliés et clients.

La France doit être capable de développer son rayonnement autrement que sur des réflexes militaires dépassés, tout en connectant les sociétés civiles et les expressions populaires, ici et là bas.

La politique étrangère ne doit plus être une étrange politique.

Fin de la Françafrique, des alliances complaisantes avec des dictatures du Moyen Orient, de l’alignement sur les positions et intérêts d’Israël dans la région, ainsi que des assistances coupables auprès de régimes autoritaires.

Pour compenser ce désengagement, il faut un retour en force du droit international et une nouvelle phase pour l’ONU, qui doit également être capable de se réinventer, en indépendance et en efficacité de terrain.

Enfin, si l’Europe doit survivre au retour des tentations nationalistes et à la dislocation rationnelle de sa zone économique en fonction des intérêts de chacun, il va falloir être capables de refaire vivre un récit commun, qui ne fait pas de mouvements comme Podemos ou Syriza des entraves à un axe financier devenu central, mais au contraire le moyen de remettre du social et de l’humain au cœur du projet européen. Défendre la dignité des Grecs et des peuples faisant les frais des politiques d'austérité, dans les sacrifices qui leur sont continuellement demandés, c’est protéger la dignité de tous.

Une Europe sociale, coordonnée dans ses efforts de régulation (protection des agriculteurs, des salariés, des modèles éducatifs et sanitaires, etc.), créant les conditions d’échange et de coopération, notamment dans les espaces créatifs et intellectuels, protectrice des droits et des libertés fondamentales, solidaire et tournée vers l’avenir.

4. Environnement. Pour une écologie populaire

Jusqu’ici, le débat écologique a essentiellement eu lieu sur le terrain politique et idéologique, sans nécessairement être accessible au plus grand nombre.

Pour de bonnes et de moins bonnes raisons :

- d’une part, la conscience d’un monde à préserver et la nécessité d’un changement de pratiques nécessite de pouvoir s’extraire de notre contexte, pour se projeter dans un autre possible.

- d’autre part, la marchandisation de la cause a transformé un débat de société censé être central en un choix de consommation, entre vivre low cost et vivre éco-responsable, comme si le coût était devenu la variable d'ajustement magique de la responsabilité environnementale. Les marques ont participé à ce processus, en utilisant les labels éco/SRI à leur avantage.

La conséquence directe, c’est l’absence de pans entiers de la population, dans les dynamiques d’évolution sociétale, qui nous permettraient de faire face aux défis environnementaux.

Or, s'agissant de notre planète, je crois en une vérité simple: on a besoin de tout le monde pour le changer. 

On ne sauve pas notre planète les uns sans/contre les autres. Ce qui a été abimé de manière asymétrique doit être réparé et préservé de manière égalitaire. 

Il s’agit donc de promouvoir et de mettre en œuvre une écologie populaire :

1. Expliquer que les débats sur le climat, sur l’avenir énergétique, sur la qualité de l’alimentation n’ont plus lieu d’être. Il ne s’agit plus de savoir s’il faut ou non tenir compte de notre impact environnemental, limiter l’utilisation de pesticides, préserver l’accès à l’eau comme une richesse universelle… mais plutôt comment veiller à ce que ces problématiques et leur prise en charge nous impliquent et nous bénéficient, à tous.

2. Développer des gestes et des initiatives à coût minimal, qui permettent à l’ensemble des familles de s’impliquer dans ce changement sociétal. Du transport à l’alimentation, de l’énergie à la préservation des espaces naturels, chaque personne doit pouvoir prendre part à cette révolution, sans distinction d’appartenance. Si notre société doit changer, elle aura besoin de nous tou-te-s.

Les problématiques principales (réchauffement climatique, énergie nucléaire, alimentation) doivent connecter les milieux de la recherche, formelle (universités) ou non (expériences locales), et les mobilisations collectives sur ces questions.

Ainsi, sur les énergies, il ne s’agit pas uniquement de déployer un plan raisonné de sortie du nucléaire ou de renforcer (à juste titre) la part des énergies alternatives, mais d’être en prise avec les dynamiques qui émergent d’autres contextes, en Inde comme en Amérique du Sud et ailleurs, et qui vont peut être révolutionner nos approches.

Sur l’alimentation, on note que le facteur écologique est lié (négativement) à un facteur économique : les chaines de grande consommation forcent une concurrence par les prix et obligent donc les agriculteurs à un mode de production intensif pour rester dans la course (pesticides, productivisme, qualité minimale, etc.). Par conséquent, il n’y a pas de changement alimentaire ou de préservation de l’agriculture qualitative possibles, sans modification du schéma économique dans lequel ces réalités s’expriment.

Pour cela, il faut permettre le développement des circuits courts, en créant des coopératives locales sous l’égide des municipalités et des régions, tout en mettant la grande distribution sous pression pour améliorer le traitement, de leurs salariés comme de leurs fournisseurs. Moins d’intermédiaires, c’est moins de pression sur les producteurs et donc un meilleur compromis entre qualité des produits et prix pour les consommateurs. Une coordination régionale permettrait de veiller à la diversité des produits proposés et aux aspects logistiques.

Ainsi, on réconcilie économie, qualité alimentaire et responsabilité environnementale, avec un peu d’ingénierie sociale, là où c’est utile et/ou nécessaire.

5. Démocratie. Vivre ensemble : écrire un nouveau récit

Les dernières décennies ne nous ont pas laissés indemnes. La libéralisation économique à marche forcée a entamé le modèle social français et érigé le cynisme politique en forme de gouvernance, tandis qu’incapables de nous rassembler pour des idées, nos dirigeants ont entrepris de nous monter les uns contre les autres.

Pourtant, l’expérience humaine du quotidien, le monde réel dans lequel les gens vivent ensemble, vient démentir ces discours qui divisent et antagonisent la société française. 

C’est de cette réalité humaine que nait l’espoir : plutôt que de transposer les injonctions politiques en réalités anxiogènes qui placent notre peuple en souffrance, il s’agit de faire le contraire: transposer l’expérience fraternelle du réel en récit politique unificateur.

Ainsi, les héros anonymes qui peuplent notre pays nous apprennent tous les jours à faire société. Ils/Elles nous soignent, nous éduquent, nous réparent, nous inspirent, nous emmènent avec eux. 

L’enjeu du récit français, c’est de donner à voir ce réel fraternel et de le rendre opérant sur le plan politique, afin de mieux nous permettre de nous y projeter et d’avancer, ensemble, face aux défis de notre temps.

Dans cet esprit, nos indicateurs de réussite doivent changer. Il ne s’agit plus uniquement de maximiser une croissance, sans considération de ce qu’elle coûte aux uns pour être distribuée aux autres, mais de trouver une façon plus juste d’évaluer nos avancées.

La santé d’une société peut se mesurer à sa façon de prendre en charge ses populations à la marge : les agriculteurs en difficulté, les communautés enclavées socio-économiquement, les personnes victimes d’exclusion, les sans-abris, les laissés pour compte de notre modèle, rarement questionné… et, plus généralement, tou-te-s celles et ceux pour qui notre devise n’est plus une espérance mais un slogan qui vient insulter le réel qu'ils vivent.

Si le récit unificateur que nous appelons de nos vœux doit réussir, il doit le faire au delà des mots, en se traduisant par des initiatives dans le réel, en direction de tous ceux qui sont à la marge de notre société :

- Retisser du lien et reconnecter les territoires enclavés, par un dispositif de bénévolat civique qui mobilise les agglomérations proches.

- Aller chercher les élèves en échec scolaire par un système de tutorat de long terme, en partenariat avec les entreprises et/ou les étudiants.

- Lutter contre toutes les formes de discrimination et de racisme, en travaillant sur la base d’une égalité réelle.

- Se donner les moyens d’éviter des morts de froid à chaque hiver, par de vastes opérations de solidarité (en mobilisant l’armée si nécessaire).

Prendre en charge et tendre la main à ceux qui sont le plus vulnérables dans notre société n’est pas une faiblesse. C’est au contraire toute notre force.

C’est dans cette jonction entre le discours et les actes que nos concitoyens pourront reprendre confiance, dans la politique mais surtout en eux-mêmes.

Forts de nos solidarités comme de notre diversité humaine, nous pourrons alors relever tous les défis qui se posent à nous, avec la cohésion d’un peuple uni et déterminé.

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