Le monde doit cesser d’ignorer le Yémen

Radhya Almutawakel, présidente de l’organisation de défense des droits humains yéménite Mwatana, demande à la France de se porter garant de la mise en œuvre de la résolution sur la lutte contre l’impunité qui a été adoptée fin septembre par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Elle explique que la tragédie humanitaire du Yémen est largement due au désintérêt de la communauté internationale.

Au début de l’année, j’ai quitté les miens au Yémen pour aller raconter l’histoire de mon pays à travers le monde. C’est l’histoire d’un pays au bord de l’effondrement. Une histoire largement ignorée, bien que le Yémen soit le théâtre de la pire catastrophe humanitaire au monde, selon les Nations Unies. Une histoire ignorée, malgré l'utilisation de la faim comme arme de guerre, entre autres violations des droits humains commises par toutes les parties au conflit depuis 2014. Une histoire ignorée, bien que la guerre ait poussé sept millions de civils – trois fois la population de la ville de Paris – au bord de la famine, ne sachant pas de quoi sera fait leur prochain repas. Une histoire ignorée, malgré 750 000 cas de choléra, l’épidémie la plus fulgurante jamais enregistrée.

Un premier pas a été fait le mois dernier pour que le Yémen ne soit plus ignoré du reste du monde, avec la création par le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU d’un groupe d’experts internationaux chargé d’examiner les violations commises par toutes les parties à ce terrible conflit. La communauté internationale a enfin envoyé un message clair aux belligérants : les Saoudiens et leurs partenaires de la coalition arabe, qui soutiennent à bout de bras l’actuel président yéménite Hadi et les groupes armés qui lui sont loyaux ; le groupe armé Ansar Allah (également connu sous le nom de Houthis) et leur allié l’ancien président yéménite Saleh. Le monde vous regarde, l’impunité n’est plus de mise au Yémen et les violations des droits humains et des lois de la guerre ne resteront pas sans conséquences.

Désormais, la communauté internationale doit veiller à ce que la résolution du Conseil des droits de l’Homme ne reste pas lettre morte. C’est un devoir envers le peuple yéménite. Pour commencer, l’ONU doit sélectionner des experts incontestables et impartiaux pour ce groupe, des femmes et des hommes de caractère qui ne craindront pas d’identifier les auteurs de crimes de guerre. La France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui n’ont eu de cesse de ménager leurs alliés saoudiens et émiratis malgré les preuves d’attaques contre des populations civiles – et ont continué à leur vendre des bombes et autres armes susceptibles d’être utilisées au Yémen – doivent s’engager à soutenir le groupe d’experts mandaté par l’ONU, quelles que soient ses observations et conclusions. Les experts de l’ONU, quant à eux, doivent réaliser que leur mandat est d’établir la vérité et d’identifier les responsables de crimes contre des hommes, des femmes et des enfants innocents au Yémen.

Trop souvent, paix et justice sont présentés comme irréconciliables en temps de guerre. Mais au Yémen, la création de ce nouveau mécanisme d’enquête de l’ONU peut en réalité permettre d’avancer vers une résolution pacifique du conflit : en mettant en lumière les violations commises par les parties, il sert à rappeler qu’une bataille remportée par la force ne peut pas se transformer en succès politique. Le groupe d’experts, couplé à une pression diplomatique forte, pourrait inciter les parties à revenir à la table de négociation. Il faut se saisir de cette occasion pour relancer un processus de paix au point mort. La France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont une responsabilité particulière à cet égard, en tant que membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, mais aussi parce qu’ils ont longtemps tenté de bloquer la création d’une commission d’enquête pour le Yémen.

Si la communauté internationale passe à côté de ce moment et continue d’ignorer le Yémen, les conséquences seront catastrophiques. Les Yéménites continueront à être victimes de famine, de bombardements et de maladies à une échelle inégalée dans le monde. Plus grave encore, des groupes extrémistes profitent du chaos au Yémen pour renforcer leur présence dans le pays, ce qui ne fait qu’aggraver une menace terroriste que les pays occidentaux ne peuvent se permettre d’ignorer.

Au cours de mes visites dans les capitales occidentales, notamment à Paris en juillet, où j’ai été reçue à la Présidence et à l’Assemblée nationale, j’ai raconté l’histoire d’une tragédie qui se déroule alors que le monde détourne le regard. Si la communauté internationale saisit l’opportunité offerte par le Conseil des droits de l’Homme et s’investit pour mettre fin au conflit, le prochain chapitre de l’histoire du Yémen pourrait être celui de l’espoir. Et nous pourrions, enfin, nous atteler à reconstruire notre pays exsangue et à sauver des millions de vie humaines.

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