Lettre d’Afrique à Macron: la réparation plutôt que la restitution!

«Nous préférons la réparation à la restitution», écrit Manthia Diawara, professeur à New York University d'origine malienne, dans une lettre ouverte au président français. Ancien membre du conseil scientifique du CODESRIA, chargé du développement de la recherche sociale en Afrique, il questionne l'hypocrisie, empreinte de bonne conscience post-coloniale, du projet de restitution d’objets d'art africain pillés pendant la période coloniale.  

Monsieur le Président, veuillez réparer, s’il vous plaît, ce que vos ancêtres et vous avez cassé chez moi, avant de restituer les trophées des guerres de conquête coloniales. La restitution du soi-disant “Patrimoine africain” me fatigue, ces temps-ci, car c’est encore une ruse montée par l’Occident pour distraire les Africains des vrais problèmes qui leur font face. Peut-être que la restitution est aussi pour vous-même un geste noble qui vous distingue de vos prédécesseurs.

Mais pour moi, Monsieur le Président, la restitution devrait venir après la réparation de ce qui a été mis en état d’incapacité en Afrique avec le pillage et la spoliation toujours en cours des ressources naturelles et matérielles africaines par l’Europe et les autres puissances étrangères. Le néoliberalisme qui fait aujourd’hui le bonheur des Américains et Européens continue de paupériser les Africains, et les pousse à l’émigration et à l’intégrisme religieux, sans que personne, dans ces terres du droit humain, ne lève les yeux de sa tasse de café pour voir et trembler avec ceux qui tremblent devant la colère de la Mer Méditerranée.

Monsieur le Président, je vous écris pour vous dire que votre geste, en apparence magnanime, de renvoyer les objets d’ “arts” africains en Afrique, ne va pas sans rappeler les expulsions quotidiennes des Africains de vos terres. Pourtant, c’est l’Europe qui est venue en premier à la rencontre de l’Afrique et à la recherche des opportunités pour se développer et s’enrichir. En retour de sa “noble” mission civilisatrice, l’Europe voulait surtout l’ivoire, le café, le pétrole, l’uranium, le coltan et j’en passe, auxquels elle s’était donnée, et se donne encore, accès comme si elle était chez elle. Où serait la compétitivité française et européenne si des compagnies telles que Total, Areva, Bouygues, Bolloré, Suez et Eiffage, etc., ne rapinaient pas les ressources africaines ? Les Européens ont-ils oublié l’objet premier de leur mission chrétienne en Afrique pour s’emmurer dans le profit égoïste, et s’isoler comme l’Amérique de Donald Trump, sans mémoire ni conscience ?

Monsieur le Président, c’est une bonne chose que vous ne soyez pas encore connu pour être impliqué dans les cafouillages de la France-Afrique comme vos prédécesseurs présidents Mitterrand et Chirac. Vous avez aussi la réputation d’être plus pragmatique, plus concentré sur les problèmes économiques et leurs conséquences politiques que sur les questions culturelle et artistique. Ce qui m’amène à votre récente décision de retourner les objets d’ “arts” en provenance d’Afrique aux Africains.

Serait-ce, Monsieur le Président, cet esprit stratégique de résoudre les problèmes qui vous a poussé à choisir un comité d’experts en tout, sauf l’ “Art Africain,” pour décider aussi rapidement de la restitution de ces objets vers un futur incertain ? En tout cas, le calcul politique a tout de suite mordu. Il y en a qui apprécient dans votre geste un signe réconciliateur et magnanime, sans doute. Des politiciens africains, critiques acrobates de la post-colonie et la de France-Afrique qui les nourrit, ne vous oublieront pas non plus, pour avoir fait monter d’un cran leur victoire contre le colonialisme. On remarque aussi des intellectuels qui y voient déjà une rectification de l’histoire, voire même une victoire décoloniale. 

Mais, moi, j’accuse ! Rappelons le, à la suite de Walter Benjamin, dans ses Thèses sur le concept d’histoire, que tous les trophées de guerre appartiennent aux conquérants. Ainsi, ces objets sacrés d’antan, qu’on appelle aujourd’hui “Arts Traditionnels de l’Afrique”, sont tout simplement des trophées des conquêtes et colonisations de l’Afrique par l’Europe. De fait, ce sont les Européens, les premiers, qui ont eu la charge de les définir comme d’œuvres d’arts, dignes d’être dans les musées ; ce sont les Européens, les premiers, qui ont mis une valeur monétaire sur leurs têtes, en leurs octroyant, comme dirait Pierre Bourdieu, une valeur sur le marché et un capital symbolique dans les musées occidentaux.

À l’époque, les africains concernés, à l’inverse, craignaient la puissance secrète de ces objets qui, dès lors, ne pouvaient être que désacralisée et blasphémée s’ils étaient exposés en publics, devant des gens qui ne sont pas initiés. Je me souviens encore de ce que me disait ma tante, quand j’étais petit au village de mes oncles dans le Kharta (République du Mali) : “Rentres vite te coucher, avant qu’on ne sorte le Komo. Sinon, si tu le vois, tu deviendras tellement gros que tu ne pourras pas rentrer par la porte pour fuir te cacher.” (Voir aussi à ce sujet, le film Les statues meurent aussi (1952), de Chris Marker et Alain Resnais).

La question philosophique, artistique et pratique que se posent les spécialistes de tous les continents, aujourd’hui, est de savoir où iront ces objets et dans quelles conditions ? Seront-ils restitués aux Dogons, aux Bambara ou aux Baoulés, en tant qu’objets sacrés, à protéger contre les vandalismes, les profanations et les intolérances des intégristes du monothéisme ? Ou bien, Monsieur le Président, construirez-vous des musées où les mettre à l’abri en Afrique ? Auriez-vous aussi pensé à un partenariat, où les œuvres seraient la propriété commune du Musée parisien du Quai Branly et des Musées africains ? Nous revoilà, bien installés dans la France-Afrique !

Mais, Monsieur le Président, comme disait Sembene Ousmane à propos de la Négritude, la restitution ne nourrit pas son homme dans l’Afrique profonde ; ni ne réconcilie les continents et les races ; ni ne met fin à l’émigration des Africains vers l’Occident qui est en partie le produit caché de la sueur et des ressources naturelles de l’Afrique, depuis l’esclavage jusqu’à nos jours. Combien d’Afriques y a t-il dans la consommation quotidienne des Européens et des Américains? C’est dans ce sens que je pense, Monsieur le Président, que ces objets “d’ Arts traditionnels d’Afrique” sont aussi européens qu’africains, ne serait-ce que pour rappeler aux visiteurs dans les musées occidentaux ce que l’Europe a volé à l’Afrique.

Nous préférons la réparation à la restitution

« Tous les éléments d’une solution aux grands problèmes de l’humanité ont à des moments différents existé dans la pensée de l’Europe. Mais l’action des hommes européens n’a pas realisé la mission qui lui revenait. » (Frantz Fanon, Les Damnés de la terre).

On ne peut continuer, Monsieur le Président, à fermer les yeux, les esprits, les cœurs à la nauséabonde misère en Afrique, et dans d’autres coins du monde, que l’Europe et les autres pays technologiquement avancés ont annihilé pour se maintenir dans leur confort égoïste et raciste. On ne peut plus ignorer la contemporanéité et le lien entre les misères des uns et le bien-être des autres; des Africains d’un côté et des Européens de l’autre, des ressources naturelles pillées d’ ici, et transformées là, pour être revendues comme des fétiches à leurs vrais propriétaires.

Si vous me permettez, Monsieur le Président, d’employer une métaphore crue, je vous dirais que l’Afrique a été amputée de ses jambes par plusieurs facteurs dont l’Europe est responsable en premier lieu : la longue traite des esclaves ; la conquête coloniale suivie par son infâme conférence de Berlin qui n’a pas hésité à déchirer l’Afrique pour donner ses lambeaux aux Européens ; les deux grandes Guerres mondiales ; l’imposition des États-nations morts-nés et, enfin, le terrorisme dont l’Europe fait tout pour que l’Afrique soit le champs de bataille.

On dit en Occident qu’il faut aider l’Afrique, avoir la solidarité avec l’Afrique, et avoir de l’amour pour l’Afrique. Tous les pays technologiquement avancés, la Russie et la Chine inclues, ont des plans d’aide à la formation des Africains, plans d’aide au développement de l’Afrique. La Banque Mondiale ainsi que le Fonds Monétaire International viennent sans cesse au secours des États africains avec des prêts qu’ils ne pourront jamais rembourser. Bill Gates et beaucoup d’autres philanthropes et organisations non-gouvernementales s’attèlent à des tâches humanitaires douteuses, soit disant pour aider l’Afrique. On peut même gagner le Prix Nobel en se faisant remarquer dans les études de développement ou de santé en Afrique. Entretemps, les Africains sont de plus en plus endettés envers l’Europe, les États Unis, la Chine et la Russie. On vient à se demander ce que feraient leurs entreprises sans la misère de l’Afrique ?

Monsieur le Président, j’ai été humilié une fois en public par un de mes collègues, économiste et ancien doyen de mon Université, qui faisait le mea culpa des Occidentaux en me rétorquant qu’on avait tout fait pour l’Afrique, mais que rien ne marchait parce que les Africains étaient corrompus. Voilà un autre mot pour déculpabiliser l’Occident. Encore mieux quand cela vient de la bouche d’un économiste du néolibéralisme. Je me demandais pourquoi la corruption empêcherait l’Afrique de se développer alors qu’elle est un des facteurs important derrière l’épanouissement de l’Amérique esclavagiste et raciste et de la France colonialiste ? Je ne vous cache pas, Monsieur le Président, que j’ai gardé rancune pendant longtemps contre de tels raisonnements hypocrites.

Après avoir violé, humilié et diminué l’Afrique pendant des siècles, l’Occident s’est trouvé des spécialistes pour dire qu’on ne peut rien faire pour elle, parce que ses populations sont corrompues, ou comme disent des Africains, qui ont fini par internaliser le stéréotype raciste de leur infériorité, que le développement et le progrès sont “choses des Blancs.” (Voir à ce sujet, Axel Kabou, Et si l’Afrique refusait le dévéloppement? L’Harmattan, 1991; ou Felwine Sarr, Afrotopia, Philip Rey, 2016. Voir aussi ma critique de cette position, que je qualifie d’afro-pessimiste, dans In Search of Africa, Cambridge, Harvard University Press, 1998.)

On vole l’Afrique au vu et su de tout le monde, et on continue de lui dire tous les jours, et même à travers des intellectuels africains, que l’on a tout fait pour elle et que le monde est fatigué de la supporter comme un enfant qui refuse de grandir et de prendre ses responsabilités. Mais, Monsieur le Président, tous les gens honnêtes savent que les pays capitalistes ne peuvent pas couper le robinet et laisser l’Afrique à elle même ! À l’instar de l’addiction à une drogue, ils ne peuvent pas s’arrêter d’“aider” ou de surendetter l’Afrique, sinon les Africains se réveilleront et diront qu’ils en ont marre de nourrir le capitalisme avec leur sueur et leurs ressources naturelles !

Nous aussi, Monsieur le Président, nous préférons la Réparation avant toute Restitution, à l’instar de la France, de l’Allemagne, du Japon, ou d’Israël, qui en ont tous bénéficié avant de penser à la Restitution de leurs objets patrimoniaux. Faut-il rappeler qu’au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, l’Amérique, avec son Plan Marshall, avait versé des milliards de dollars à plusieurs pays d’Europe et d’Asie pour leur permettre de se remettre sur pied, après les destructions massives de leurs économies et de leurs démocraties ?

Comme vous le savez, Monsieur le Président, les Américains avaient peur que les nations européennes et autres nations décimées par la guerre ne deviennent des proies faciles à l’idéologie communiste. On voit par là que le Plan Marshall, ou Réparation, loin d’être une charité, n’était pas que dans l’intérêt de l’Europe mise à genou; mais aussi dans celui de l’Amérique qui s’était autoproclamée défenseure de la démocratie et ennemi juré du communisme.

Il faut aussi réparer à l’Afrique ses amputations commises par l’Europe, au nom d’une soi disante civilisation. Nous proposons, sans ironie quelconque, de baptiser cette Réparation par le nom du Plan Macron. Mais, Monsieur le Président, à la différence du plan Marshal américain, il ne sera pas question de payer par le nombre d’habitants sur le continent, ni de garnir les comptes de chaque État-nation en Afrique, sans condition. Dans l’absence d’un projet global africain, de tels programmes ne feront que verser dans la corruption et prolonger l’endettement et l’infantilisation des Africains. Par le Plan Macron, l’Afrique ne demande ni charité, ni paternalisme, ni “Band aid.”

Pour relancer l’Afrique, il faudrait, Monsieur le Président, un vrai programme de développement économique, consolidé par la mise en place des institutions démocratiques, qui seront supervisées par un comité scientifique compose d’Africains et Occidentaux, pour un temps déterminé. Nous revendiquons la Réparation non seulement pour en finir avec les États-nations anémiques et anachroniques, dans ce monde moderne : on a vu que jusqu’à présent ces États-nations n’ont profité qu’aux entrepreneurs étrangers et aux leaders africains qu’ils ont choisi pour les servir. Mais aussi, nous revendiquons cette Réparation pour nous réconcilier avec les contribuables occidentaux, au nom de qui on continue de nous anéantir en nous bloquant les portes d’entrée dans l’histoire moderne.

Nous sommes persuadés que la Réparation, au lieu d’encourager la séparation des différences ethniques à coups de machettes en Afrique, ce qui bénéficie aux entreprises occidentales, nous réunira pour libérer les énergies créatrices, partout où elles se trouvent. Au lieu de nous envoyer des militaires pour combattre les terroristes et les intégristes qui, comme on l’a vu avec la chute de Kadhafi ou de Saddam Hussein, sont des produits de vos guerres de pétrole et d’uranium, la Réparation, Monsieur le Président, seule pourrait réconcilier l’Afrique avec elle-même, mais aussi avec l’Occident.

Comme disait Edouard Glissant, on ne peut pas combattre le terrorisme avec le terrorisme, sans risquer d’annihiler la culture humaine et la société. On ne peut venir au bout du terrorisme qu’avec la Réparation, l’imaginaire et la poésie. Au lieu de jeter les Africains quotidiennement dans la Mer Méditerranée, payez-nous avec la Réparation, car la majorité des émigrés africains en Occident retourneraient dans les pays africains s’ils avaient les mêmes opportunités de travail, de mobilités transfrontalières et de droits humains que l’Europe, en théorie, offre aujourd’hui.

Nous préférons la Réparation à la Restitution, pour construire des ponts entre les nations et les différences culturelles, afin de libérer les énergies créatrices, partout où elles se trouvent en Afrique. Nous revendiquons la Réparation pour enlever les barrières suffocantes et ineptes que l’Europe a fabriqué entre le Mali, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou la Guinée, etc. Nous aussi, nous voulons que les biens matériels et la connaissance voyagent librement, et grandissent en se déplaçant de pays en pays. L’Occident n’a que trop longtemps ignoré sa dette envers l’Afrique parce que le problème a toujours été traité avec des États-nations, dotés d’une souveraineté qui les divise et les affablit, et qui profite plus aux entrepreneurs occidentaux qu’aux populations africaines; plutôt qu’avec les régions ou le continent entier qui parle avec une seule voix. 

Ce que nous entendons par Réparation passera d’abord par la revendication d’une justice économique, morale et démocratique, pour une Afrique tournée vers le futur, plutôt qu’en quête perpétuelle d’un passé désormais inaccessible. Pour commencer, nous demandons la mise en place d’un comité d’experts africains et occidentaux, en économie, sciences politiques et sociologie, pour estimer la valeur monétaire pour au moins trois régions du continent africain : l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique Centrale et l’Afrique de l’Est. (Ces experts décideront aussi de la manière dont il faudrait réparer le Maghreb, l’Egypte et l’Afrique du Sud.)

Le Plan Macron sera financé par les contribuables Européens et Américains qui sont les premiers à bénéficier des ressources naturelles d’Afrique, mais aussi les premiers à voter contre l’immigration des Noirs chez eux. S’il est vrai qu’un pays comme la France dépense près de 500 milliards d’euros par an pour le maintien de la protection sociale des Français, pourquoi ne pas contribuer pour une seule fois avec 500 milliards, en guise de Réparation, au développement des institutions démocratiques et économiques du Sénégal à la Côte d’Ivoire, en passant par le Mali ? Et, nous disons, Monsieur le Président de la France, la même chose, dans le Plan Macron, pour les États Unis, l’Allemagne, le Royaume Uni, le Japon et d’autres pays qui sont à dessein nantis au dépens des pays sous-développés.

Monsieur le Président, permettez-moi de conclure en disant que seule la Réparation permettrait un début de réconciliation entre les continents, les races et les cultures, que la Restitution ne pourrait accomplir. La Réparation pourrait entamer ce que Edouard Glissant avait appelé une poétique de relation inter-ethnique en Afrique. Les retombées seront automatiques en Occident aussi, où on verrait une baisse de l’immigration et du terrorisme. Nous verront aussi émerger une nouvelle créativité, autrefois absente, mais maintenant présente parce que les différentes ethnies et nations se sont rassemblées pour créer une nouvelle Afrique ensemble, au lieu de s’opposer.

Telle pourrait être l’initiative du Plan Macron, plus prometteuse que la Restitution, et porteuse d’énergies libératrices et de relations honnêtes et humaines entre l’Europe et l’Afrique.

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