«L'affaire Cassez» vue de Mexico

La philosophe Dominique de Courcelles, membre de l'Académie hispano-américaine des sciences, des arts et des lettres du Mexique, remonte le fil de «l'affaire Cassez» depuis l'arrestation de la jeune femme, le 8 décembre 2005.

La philosophe Dominique de Courcelles, membre de l'Académie hispano-américaine des sciences, des arts et des lettres du Mexique, remonte le fil de «l'affaire Cassez» depuis l'arrestation de la jeune femme, le 8 décembre 2005.

Elle éclaire ainsi les dommages de la société du spectacle sur l'exercice de la justice.

 

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puceinvite.jpgAu cours de l'année 2010, les citoyens français, toutes tendances politiques confondues, se sont trouvés gravement troublés par l'affaire Bettencourt-Woerth, si rapidement étouffée par de fausses neutralités. Ils ont découvert avec effarement l'ampleur des conflits d'intérêts et des trafics d'influences, des profits éhontés: ils doutent désormais de la justice et du droit. Depuis le 14 janvier 2011 et la révolution du jasmin en Tunisie, suivie par les violents bouleversements de l'Egypte, ils sont plus que jamais en proie à la perplexité et à l'inquiétude. La presse française a largement relaté les silences de certains ministres, les paroles malencontreuses d'autres, et d'une façon générale les ententes équivoques et vénales ainsi que les erreurs magistrales en politique étrangère. Dans ce contexte de perte des repères et des valeurs les plus fondamentales de l'éthique et de la vie politique, économique et sociale, ce que l'on peut dénommer «l'affaire Cassez» semble survenir à point nommé.

On observe d'abord un curieux dispositif iconographique, bien rodé depuis l'interview en direct de la prisonnière au 20h de TF1, le 03 février 2010 (voir ici); ce qui tend à montrer à la fois l'attention attachée par l'Ambassade de France à la prisonnière et la bonne volonté des autorités mexicaines de la prison de Tepepan, où elle se trouve incarcérée. Ce dispositif est relayé en France par la presse, en particulier féminine, surtout à partir de 2008.

Ce qui est donné à voir en effet, de façon récurrente, c'est l'image d'un visage de femme, derrière des barreaux. Pourquoi derrière des barreaux, alors que l'on sait qu'elle reçoit les visiteurs et donc les photographes dans l'immense parloir décrépit de la prison de Tepepan ? Considérons plus particulièrement la suggestive image datée du 14 février 2011 pour Le Monde.fr (voir ici) et que l'on retrouve un peu partout dans les presses nationale et mexicaine. Rappelant clairement les constructions de personnages dans la presse people ou au cinéma, Florence Cassez a, derrière ces barreaux, un visage très subtilement et professionnellement maquillé, avec des pommettes légèrement blushées, des cernes légèrement marquées; ses yeux clairs rehaussés de mascara noir et ses très longs cils noirs laissent à peine imaginer des larmes retenues, en raison du caractère lisse de l'ensemble; elle n'exprime d'ailleurs aucune émotion; le seul barreau horizontal qui figure sur l'image n'empêche pas de découvrir et valorise même la lèvre inférieure, enduite d'un brillant rosé, dont les contours sont soulignés d'un trait de crayon rose soutenu; les barreaux verticaux, judicieusement placés, ne cachent aucun des traits.

On sait que l'extrême diffusion de la retouche dans la presse people est liée à l'importance que le personnage et son image revêtent pour imposer un message précis. Dans la ligne de l'analyse des mécanismes de narration visuelle, on peut dire que l'image souscrit ici au goût prononcé des photographes soucieux de vendre de l'émotion et du glamour. Mais cette confusion visuelle a d'évidentes conséquences sur la lecture. La femme paraît fragile et courageuse, blessée et dans l'attente. Et l'on sait bien le rôle des images et leur positionnement dans la société qui les produit. Or ici, c'est dans le contexte de perte des repères et des valeurs de l'éthique concernant le monde politique, dans le contexte d'abus commis par les plus forts sur les plus faibles, que se découvre en France l'image de Florence Cassez prisonnière. Cette image magnifiée par cette mise en scène et par son unicité est une véritable image écran, forte et opaque, qui heurte et retient la vue, en contrepoint du déferlement d'images que nous subissons quotidiennement et que nous oublions sans les avoir vues.

Or, de qui s'agit-il? Qui est Florence Cassez? Plusieurs faits qui figurent dans le dossier de justice de Florence Cassez ne sont en général pas évoqués, tout simplement parce que ses avocats défendent son «innocence» sur la base des irrégularités commises pendant son procès, et ces irrégularités sont nombreuses. De ce dossier le quotidien mexicain Reforma, qui est l'équivalent du journal Le Monde au Mexique, a donné les principaux éléments depuis le 11 février dernier. Les voici: le 8 décembre 2005, alors que Vicente Fox est président de la République mexicaine, Florence Cassez est arrêtée dans le rancho Las Chinitas, à Topilejo, dans la Délégation de Tlalpan de la ville de México, où elle vit depuis au moins trois mois comme compagne d'Israel Vallarta, chef de la bande los Zodiaco, spécialiste en enlèvements et séquestres de personnes; la police qui l'arrête découvre dans le rancho trois personnes séquestrées, une femme et son enfant de dix ans, séquestrés depuis 50 jours, et un homme, séquestré depuis 65 jours, dont les noms sont connus et indiqués par le quotidien Reforma. Ils se seraient donc trouvés, au moins temporairement, en même temps que la Française dans le même lieu.

Ce rancho est loin d'être immense, puisqu'il a 40m de façade sur une profondeur de 120m: il comporte deux maisons, une maison principale et une maison qui est une maison de service «cuarto de servicio» avec une seule pièce. De la maison principale au «cuarto de servicio» il y a 65m de distance. Le «cuarto de servicio» est à 10m de la porte principale et, pour accéder à la maison principale ou en sortir, on passe nécessairement devant. Tout cela permet de penser qu'il a été difficile à Florence Cassez d'ignorer la présence des trois prisonniers là où elle vivait. Travaillant dans un hôtel, Cassez gagne alors de 6000 à 8000 pesos par mois. Or au moment de son arrestation, il existe une fiche de dépôt à son compte à la banque Banamex d'un montant de 50 000 pesos.

Une fois arrêtée, Cassez ne cesse de clamer son «innocence». Mais qu'est-ce que cette «innocence»? De quoi est-elle innocente? S'il est probable que Cassez n'a pas elle-même directement procédé aux enlèvements des personnes séquestrées, il est également probable, en raison des témoignages donnés par les personnes séquestrées, y compris par l'enfant de dix ans, qu'elle a été la complice du recel de ces personnes et, en tout cas, peut-être coupable de non assistance à personne en danger (même si cette qualification n'existe pas dans le droit mexicain). Selon ces témoignages, elle apportait de la nourriture aux séquestrés qui, n'ayant jamais vu son visage, ont cependant entendu sa voix et reconnu qu'elle avait un accent étranger; Certains ont évoqué sa brutalité. Plus tard, dans les confrontations, ils ont déclaré reconnaître sa voix, ses mains et ses cheveux. Le mot «innocence» vient du latin nocere, nuire. L'innocent est celui qui ne nuit pas; c'est un qualificatif positif et non passif. Cassez, étant libre de ses mouvements, aurait pu sans risque pour sa vie, en tant que Française, dénoncer les séquestreurs et mettre fin à leur «nuisance» et donc à la sienne, sous la protection de l'Ambassade de France. Nul doute que son «innocence» lui aurait alors valu d'être considérée comme une «héroïne».

Il est pratiquement impossible en France d'imaginer à quel point la société mexicaine peut être traumatisée et terrorisée par la pratique, gravement développée depuis une dizaine d'années, des «secuestros». En sont victimes toutes les classes sociales, des plus aisées aux plus simples. Les enlèvements et séquestres sont effectués dans la plus grande violence; les prisonniers sont souvent mutilés, torturés, abusés, mis à mort, même si leurs proches font tout ce qu'ils peuvent pour réunir les sommes, souvent exorbitantes, qui leur sont réclamées. S'ils sont libérés, ils n'osent plus retourner chez eux, quittent généralement la ville où ils habitaient, perdent leurs métiers, abandonnent et sont abandonnés de leur entourage lui-même terrorisé; rarement, ils osent témoigner ultérieurement de ce qu'ils ont souffert, tant ils demeurent prostrés dans la crainte de représailles; il est connu que leurs déclarations manquent souvent de cohérence, voire se contredisent. Les chantages sont également très fréquents et tout aussi terribles. Parfois, des policiers ont pu participer aux «secuestros», ce qui a contribué à la perte de confiance des citoyens dans leur police et dans leur justice. Dans certains quartiers de la ville de Mexico, la tension est particulièrement grande, par exemple dans la Central de Abasto, le grand marché d'approvisionnement de la ville de Mexico, où les enlèvements sont particulièrement nombreux. Je me rappelle avoir assisté aux marches de protestation d'associations de la société civile, avoir vu et entendu un chauffeur de taxi sangloter lors de la mort du jeune Alejandro Marti, âgé de quatorze ans, enlevé puis tué dans des conditions atroces.

C'est précisément dans ce contexte d'émotion et de peur, de désespérance de la justice et de la police que, de façon évidemment inacceptable et contraire aux règles les plus élémentaires de l'éthique audiovisuelle, Televisa, la grande chaîne de télévision nationale, s'est emparé de ce fait de délinquance, le transformant en «affaire Cassez». Ainsi a été mis en scène, dès le 9 décembre 2005, soit le lendemain même de l'arrestation de Cassez dans le rancho, avec la complicité ou à la demande de la police mexicaine, un spectacle destiné à une grande audience, un montage vidéo, un de ces reality show qu'affectionne particulièrement Televisa, semblable en cela à de nombreuses chaînes télévisées du monde actuel. Car, dans ce cas, il s'agissait de l'arrestation d'une femme, jeune, étrangère et française.

C'est ainsi que, d'emblée, Cassez a été transformée en image télégénique. La chaîne voulait-elle faire un scoop? La police voulait-elle prouver son efficacité? Les cinq arguments de la défense et du pourvoi en cassation par les avocats de Cassez portent sur ces faits pour réclamer son absolution totale et son renvoi en France. Mais comment et pourquoi privilégier la forme, le montage vidéo, et non le fond pour décider entre l'innocence et la culpabilité? Il est vrai qu'après la découverte du montage video le procès a encore donné lieu à quelques montages, tout aussi scandaleux, et la pratique mexicaine de garder secrets les dossiers de justice ne facilite pas la compréhension ni le discernement. L'énormité de la peine, 96 ans puis 60 ans de prison, décrétée à l'encontre de Cassez, s'inscrit donc dans cette logique dramatique.

Contre le fléau épouvantable des enlèvements et séquestres, la société civile a été amenée à s'organiser. Au cours des dernières années, plusieurs ONG ont vu le jour afin d'aider les victimes de séquestres et contribuer à la protection des citoyens, comme Alto al Secuestro, la Asociación Nacional de Consejos de Participación Cívica, México S.O.S., Causa en Común. Elles constituent bien le reflet de la société civile mexicaine qui, dans son immense majorité et en dépit du manque de transparence du système judiciaire mexicain, ne met pas en doute les responsabilités de Cassez.

Je suis donc étonnée de lire dans les journaux français que le cas Cassez divise l'opinion mexicaine (L'Express, 14/02/2011). Je suis encore plus étonnée d'apprendre dans le même quotidien «les positions très tranchées de l'Eglise Catholique mexicaine»; il est notable que seul le cardinal archevêque de Mexico, Norberto Ribera, peut émettre, lui-même ou son porte parole, un avis qui engage l'Eglise catholique mexicaine: il ne s'est évidemment pas prononcé en faveur de Cassez, ce qui aurait provoqué un scandale considérable-en l'occurrence, le prêtre Pedro Arellano cité, n'est en rien «le représentant de l'Eglise mexicaine». La Commission pastorale pénitentiaire, également citée, a seulement évoqué les vices de forme qui ont marqué le cas Cassez; cela n'a rien à voir avec une déclaration d'«innocence».

Par ailleurs, si le célèbre juriste Ignacio Morales Lechuga estime que le droit pénal n'a pas été respecté et que les kidnappeurs sont toujours en liberté, cela ne signifie pas pour autant que Cassez ne soit pas complice ou coupable de non assistance à personne en danger. Depuis des mois, il est de notoriété publique que l'Ambassade de France à Mexico s'efforce d'obtenir son rapatriement, réclamé dès mars 2009 par le Président Sarkozy alors en visite à Mexico; l'insistance du Président français n'a pas manqué de susciter des réserves non seulement des Mexicains mais également de nombreux Français travaillant dans le pays. En juin 2009, le Président Calderon a déclaré que Cassez accomplira sa peine au Mexique.

En attendant la décision sur le pourvoi en cassation prévue pour février 2011, l'image glamour de Cassez est apparue régulièrement dans la presse people ou non, devenant de plus en plus glamour et retenant la vue, à mesure que l'image du Mexique se diabolisait dans les médias en raison des problèmes gravissimes du narcotrafic et de l'insécurité grandissante, largement relayés par la presse française et internationale. Il est étonnant de remarquer que les images diffusées de Cassez, aussi bien dans les médias français, ce qui est compréhensible, que dans les médias mexicains, ce qui l'est moins, sont toujours les mêmes et participent toujours de cette même construction d'image de femme courageuse, fragile et blessée d, comme s'il y avait un monopole exercé sur cette image: mais par qui exactement? Par des photographes qui travailleraient pour l'Ambassade de France habilitée à visiter la prisonnière? Quel est le rôle exact de l'Ambassadeur? Quelle impulsion pourrait venir des plus hautes instances de l'Etat français? Ce ne sont là que quelques questions, parmi d'autres, que se posent bon nombre de Français présents à Mexico-et également des Mexicains.

Il est donc compréhensible que les associations de la société civile mexicaine mentionnées plus haut aient été et soient particulièrement vigilantes à l'égard de la Française. Elles s'indignent que «Florence Cassez Crespin cherche à passer pour une victime et à être extradée dans son pays d'origine au lieu d'accomplir la peine qu'elle mérite dans notre pays... Les véritables victimes sont celles qui ont subi un séquestre...» (Reforma, jeudi 10 février 2011) et elles s'inquiètent de ce qu'elles qualifient de «pressions diplomatiques». Le 10 février 2011, l'Ambassade n'a pas hésité à accuser les ONGs de faire pression sur le pouvoir judiciaire mexicain.

On peut évidemment s'interroger sur le bien-fondé de cette accusation, dans la mesure où les ONG, en tant qu'organisations de la société civile et expression de la soft law, doivent être parfaitement libres d'émettre un communiqué commun destiné aux instances de leur pays, quitte à ce que ces dernières en tiennent compte ou non. En tant qu'administratrice de la section française de l'ONG Transparence International, spécialisée dans la lutte contre la corruption, je sais bien toute la valeur et la difficulté de ces communiqués; mais cette action de plaidoyer en faveur des victimes ressortit à la démocratie. C'est alors que, ce même 10 février, la justice mexicaine a rejeté le pourvoi en cassation de la Française. C'est la fin de la procédure judiciaire au Mexique.

Comme nous l'avons évoqué plus haut, en ce début d'année 2011, l'opinion française est particulièrement émue par ce qu'elle ressent comme une perte des repères et des valeurs de l'éthique, surtout en matière de politique étrangère, dans certains milieux politiques et économiques. De hauts représentants de l'Etat se trouvent nommément mis en cause. Le sauvetage de l'image glamour, fragile et blessée de la condamnée relayée dans les médias français -et de belle dame sans merci, dans les médias mexicains-, offre alors à ceux/celles qui sont les plus critiqués à l'occasion des événements récents de Tunisie ou d'Egypte une opportunité de «blanchiment d'image» ou de rebondissement brillant de carrière. Dès lors, l'affaire Cassez, qui aurait pu être réglée normalement et sereinement par un accord juridique entre la France et le Mexique et sans doute aboutir à ce que Florence Cassez purge sa peine en France, détériore les relations entre les deux pays.

Il convient de rappeler ici une histoire ancienne qui a durablement marqué les Mexicains et que les Français ont peut-être oubliée; en tout cas elle ne se trouve pas dans les livres d'histoire, et c'est sans doute aussi bien, parce qu'elle serait peu édifiante pour les écoliers français. Voici de quoi il s'agit. En 1837, dans le contexte de la fin de la guerre d'indépendance avec l'Espagne et du début de la main mise sur les territoires du nord par les Etats Unis d'Amérique, le Mexique est en proie au chaos. Les gouvernements successifs sont dans l'impossibilité d'indemniser les habitants, citoyens mexicains ou étrangers installés dans le pays, qui sont victimes des destructions et des pillages; mais, dès 1827, ils ont pris soin d'indiquer qu'en raison des troubles ils ne pourraient pas verser d'indemnités mais qu'en contrepartie ils n'exigeraient aucune contribution forcée des étrangers, en particuliers français, et qu'ils les laisseraient librement commercer. C'est alors qu'un pâtissier français, installé à Tacubaya, prétend qu'on lui a dérobé pour 60 000 pesos de pâtisseries, soit 300 000 francs-or de l'époque ! et fait appel au gouvernement de Louis Philippe, alors roi des Français et en grandes difficultés politiques en France, pour l'aider à obtenir cette somme des Mexicains.

Il se trouve qu'à la même époque, un pirate français est pris et fusillé à Tampico. La France prend aussitôt fait et cause pour ses ressortissants et réclame au gouvernement mexicain 600 000 pesos de dédommagements, rien que cela ! Dès février 1838, une flotte française s'approche de Veracruz et s'emploie à bloquer tous les ports mexicains du Yucatan au Rio Grande. C'est la guerra de los pasteles, la «guerre des pâtisseries»: les Français s'emparent de la forteresse mexicaine de San Juan de Ulúa et entrent dans Veracruz le 4 décembre 1838. Antonio López de Santa Anna combat héroïquement contre les Français et, finalement, le 9 mars 1839, une puissante flotte anglaise met fin au blocus de Veracruz et oblige les Français à partir. C'est ainsi que les Mexicains ont la conviction que l'emportement pour la défense de causes douteuses a déjà existé dans la diplomatie française, pour des raisons qui ne sont pas forcément les raisons prétendument invoquées.

L'affaire Cassez qui aurait du rester un «fait d'ordre juridique», selon l'expression du grand écrivain Carlos Fuentes dans Reforma, est donc portée sur la scène diplomatique. On ne quitte décidément pas le registre du spectacle, de la mise en scène et de la construction/déconstruction d'image, au moment où sur la vaste scène culturelle française s'annonce et commence l'Année du Mexique avec tout un programme d'expositions, de projections de films, de conférences. La ministre des Affaires étrangères, qui a été particulièrement mise en cause à l'occasion de la révolution tunisienne, s'exprime longuement: avec mépris, elle évoque une «décision déplorable» de la justice mexicaine, n'hésite pas à dénier au Mexique la qualité d'«Etat de droit», assure que le gouvernement français «accompagnera» les «actions» de Cassez. Quelle chance pour les avocats de Cassez et de sa famille! Lorsque la ministre déclare, menaçante, que les relations bilatérales franco-mexicaines seront affectées, on ne peut s'empêcher de penser ici à la guerra de los pasteles, rappelée plus haut! Enfin elle promet qu'elle n'assistera à aucune manifestation de l'Année du Mexique. Il est intéressant d'observer que la secrétaire générale du Parti socialiste s'inscrit immédiatement dans la suite de la ministre UMP.

Il ne faut pas oublier que trois instances judiciaires du Mexique se sont prononcées successivement sur le cas de Cassez et les trois ont donné une sentence négative, en refusant de mélanger la forme et le fond. La dernière sentence en date du 10 février 2011, comme nous l'avons dit, est prononcée par le Séptimo Tribunal Colegiado Penal du District Fédéral, équivalent mexicain de la Cour de Cassation: les arguments de vices de formes avancés par la défense sont déclarés sans effets sur le jugement de culpabilité; des vices de forme, si nombreux soient-ils, ne sauraient influer sur le jugement de la responsabilité pénale d'un flagrant délit. Pourquoi, dans ces conditions, les politiques français mettraient-ils en doute l'indépendance des juges Carlos Hugo Luna Ramos, Manuel Bárcena Villanueva et Ricardo Ojeda Bohórquez? En mettant en doute cette indépendance, ils semblent considérer que l'indépendance des juges ne peut être confirmée que par une confusion de la forme et du fond, c'est-à-dire par une soumission à la mise en scène et à l'imaginaire. On est en plein paradoxe, car il est vrai également que les Mexicains n'aiment pas leur justice, ne croient pas en leur justice, éprouvent le sentiment tragique de la corruption, mais pourtant ils croient en la démocratie de leur pays, ils croient qu'il y a des contrepouvoirs en développement, «une démocratie d'en bas en fin de compte formidable», comme l'a affirmé le célèbre et lucide Carlos Monsiváis à Carmen Aristegui en 2009. Et cette démocratie est celle des petites communautés et associations de quartiers ou de villes, des associations de métiers, des ONGs, etc. (cf Transición : conversaciones y retratos de lo que se hizo y se dejó de hacer por la democracía en México, Ed. Grijalbo, p. 268).

Voici que Cassez déclare qu'elle a «peur d'une crise diplomatique» dans Le Monde du 14 février et qu'elle «veut» que l'Année du Mexique ait lieu en France, ce que n'ont pas compris ses parents, qui ne voient dans leur fille que leur propre chair et non l'image qui s'est construite d'elle et n'hésitent pas à réclamer directement au président la suspension de l'Année du Mexique. Car pour l'image glamour-et elle est assez fine pour l'avoir parfaitement compris-, c'est bien cela le plus horrible: une crise du spectacle, la scène qui se dérobe et suscite sa désintégration. Car elle n'est bien qu'image, ou sinon une petite délinquante arrêtée en flagrant délit. Justement, l'Année du Mexique consiste en représentation et spectacle, parole et image, culture. Et que dit l'image Cassez, selon le quotidien mexicain La Jornada du 14 février: «Il faut que l'Année du Mexique en France soit utilisée pour parler de ma cause, qu'on y affiche des photographies de moi, qu'on discute de mon cas en chaque acte... Le pire serait qu'on m'oublie ».

L'image, toujours l'image. Cependant que le recteur de la UNAM (Université et institution majeure de la vie intellectuelle mexicaine), réclame une position plus ferme du gouvernement mexicain, voici que le Président français annonce le 14 février- jour de la Saint Valentin !-que l'Année du Mexique sera dédiée à Florence Cassez. Cette décision ne peut qu'être insupportable aux Mexicains.

Quelle tristesse! L'Année du Mexique en France sera donc «dédiée» à une condamnée par la justice mexicaine pour des faits graves! Mais c'est la condition pour que l'image glamour, écran qui accroche la vue, puisse faire profiter de son éclat les images de ses défenseurs en attendant d'être ses sauveurs, par sa mise en exergue sous les projecteurs, comme sur un autel dressé pour elle mais aussi pour eux. Elle sera l'objet de sermons pour la plus grande édification des citoyens et futurs électeurs français. Au pied de cet autel et sur la même scène, les «invités d'honneur» seront des artistes et des créateurs aussi magnifiques que Carlos Fuentes, Elena Poniatowska, Jorge Volpi, Rivelino.. sans oublier les merveilleux masques mayas de jade, les estampes de José Guadalupe Posasa, Tamayo, Frida Kahlo et Diego Rivera... Je ne saurais tous les énumérer ici. Oui, vraiment, quelle tristesse! Quel oubli et quel mépris de tous les liens forts et importants tressés entre la France et le Mexique, intellectuels, artistiques, politiques, économiques! comme l'a bien exprimé Elena Poniatowska.

Comme cela est prévisible, le 15 février, le gouvernement mexicain décide la suspension de tous les projets. Il n'y aura pas d'Année du Mexique en France: «Responde México a Francia: ¡Así no !» peut-on lire à la une du grand quotidien Reforma. Si le même Reforma, le 16 février, souligne que les partis politiques mexicains, le PRI et le PRD, soutiennent la décision gouvernementale, il pose la question «A qui profite le cas ?». Carlos Fuentes est alors cité: «Le Président Sarkozy essaie de relever sa popularité qui est au plus bas», puis Le Monde: «Le parti de Monsieur Calderón manipule le cas Cassez à des fins électorales».

L'affaire Cassez pose une fois encore le problème de la transparence dans les démocraties. Si le montage video a porté atteinte à la crédibilité de la justice mexicaine, la mise en scène et l'utilisation de l'image de Cassez renvoient à d'autres dérives: pourquoi transformer un fait divers en affaire d'Etat? Pourquoi ne pas respecter une décision de justice, en dépit des conditions si particulières de cette décision? Est-ce qu'il existe encore une «diplomatie» qui ne soit pas seulement histoire d'images?

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