« Exilé enraciné en France » comme il se définissait lui-même, Tzvetan Todorov aura vécu plusieurs vies de chercheur et d’intellectuel. Ses intérêts, disait-il, étaient divers, mais la culture et l’histoire intellectuelle et politique européennes, leur formation, leur rapport à l’altérité, leurs soubresauts et drames politiques au vingtième siècle et, dans ses dernières années, les conditions de leur avenir démocratique auront été le fil rouge de son œuvre.

Né à Sofia, le 1er mars 1939, six mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et la signature du pace germano-soviétique, il grandit en Bulgarie, « petit pays provincial et communiste», marqué par la surestimation de l’Occident et la misère ambiante, comme il l’a expliqué dans ses entretiens avec Catherine Portevin, Devoirs et délices. Une vie de passeur (2002). Ses parents lui font apprendre l’anglais, l’allemand et le français. Son père, compagnon de route, avant 1939, et membre du parti communiste, après guerre, est brièvement directeur de la Bibliothèque nationale avant d’être démis de ses fonctions en 1948, à l’occasion d’une vague de purges. Il évoquera ces années bulgares dans des entretiens tardifs : «J’ai grandi dans un régime totalitaire communiste où les modèles pour les enfants étaient des personnages tels que Pavlik Morozov, un garçon qui avait dénoncé son père comme koulak et que sa famille avait tué pour cette raison» (Entretien Boris Cyrulnik-Tzvetan Todorov, Le Monde 30.12.2016). Il se fera aussi, dans La Fragilité du bien (1999), l’historien du sauvetage des Juifs bulgares (textes réunis et commentés par Tzvetan Todorov ; traduction du bulgare par Marie Vrinat et Irène Kristeva).

Ses études achevées, il arrive à Paris en 1963, où il fera l’objet d’un intérêt suspicieux de la part de l’ambassade de Bulgarie comme des services français de la DST. Il obtient la nationalité française en 1973, non sans difficultés. Il a également évoqué le souvenir du mépris de l’administration française pour « ceux qui sont de l’autre côté du guichet » : « ces expériences, écrivait-il, m’ont sensibilisé à une certaine détresse des étrangers ». 

Au cours de la décennie prodigieuse qui suit son arrivée en France, il est, auprès de Roland Barthes, avec Gérard Genette et d’autres, l’un des principaux acteurs du structuralisme littéraire et du vent de renouveau qui souffle alors. La critique littéraire cesse d’être cette « causerie » évoquée par Roman Jakobson ; la littérature est faite de langage, de formes, de récits, autant sinon plus que d’idées.  Son étude peut devenir «scientifique». En 1965, il présente Théorie de la littérature, une sélection des textes de Jakobson, Chklovski, Eichenbaum et Tynianov. Il contribue ainsi à la découverte, en Occident, des formalistes russes, actifs à Moscou et à Saint Petersburg à partir de 1915 jusqu’à ce que le stalinisme les réduise au silence ou à l’exil. En 1966, à l’université de Nanterre, tout juste créée, il soutient une thèse sous la direction de Roland Barthes. Une version remaniée est publiée dans Littérature et signification, en 1967. En 1969, au détour de sa Grammaire du Décaméron, il donne aux nouvelles théories du récit le nom de narratologie, une discipline aujourd’hui mondialement établie. Publiée en 1970, son Introduction à la littérature fantastique demeure un classique, près d’un demi siècle après sa parution, avec sa tripartition du surnaturel entre fantastique, merveilleux et étrange : sa théorie du genre fait toujours autorité. Il publie plusieurs études sur les genres du discours, la question du symbole dans le langage et redéfinit les notions liées à la sémiotique : Théories du symbole (1977), Symbolisme et interprétation (1978), Les Genres du discours (1978). Il est un de ceux qui font connaître en Occident les travaux de Mikhaïl Bakhtine, condamné et déporté par le pouvoir soviétique, dont les textes paraissent plusieurs décennies après leur rédaction (Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique, 1981).

Enseignant à Yale en 1967-1968, il est plus intéressé par les débats sur les droits civiques, la reconnaissance des droits des Noirs dans le Sud et les problèmes raciaux que par ceux de mai 68 à Paris. Entré en 1968 au CNRS, il y fera toute sa carrière. Il participe à l’expérience de l’Université de Vincennes dès 1969. Il fonde, en 1970, avec Gérard Genette et Hélène Cixous, Poétique, qui demeurera longtemps une revue de recherche littéraire de rayonnement international et de niveau  mondial. Il sera, en 1983, le premier directeur du Centre de recherches sur les arts et le langage, qu’il contribue à créer au CNRS et à l’EHESS, avec Raymond Bellour, Claude Brémond, Hubert Damisch, Gérard Genette, Louis Marin et Christian Metz. Revenant sur les années soixante, il en a ainsi tiré les leçons en 2007 (La littérature en péril) : « Nous avons tenté d’infléchir l’enseignement littéraire à l’université pour le libérer  de la grille des nations et des siècles, et l’ouvrir à ce qui rapproche les œuvres les unes des autres ». La production de ces quinze premières années en France aurait suffi à remplir une vie de chercheur. Mais en 1984, Critique de la critique sonne comme un adieu à la période structuraliste.

A partir de la fin des années 1970, Todorov a commencé à diversifier et élargir le champ de ses intérêts. Il s’oriente vers une pensée essayistique, qui lui fait trouver un public plus large que celui de ses premiers travaux, qui lui avaient valu la reconnaissance internationale de ses pairs. Il se tourne alors vers l’histoire des idées. Celle des Lumières le retient, tout particulièrement  Montesquieu et Rousseau (Rousseau Frêle bonheur, 1985). Il lui consacrera, en 2006, une exposition à la Bibliothèque Nationale de France, accompagnée d’un ouvrage, L’Esprit des Lumières. Avec d’autres, Luc Ferry, Pierre Manent ou Alain Renault, il renoue, avec les auteurs de la tradition libérale, Constant (Benjamin Constant : la passion démocratique, 1997) et Tocqueville. De 1986 à 1991, aux cotés d’Edgar Morin, d’Umberto Eco, de Juan Goytisolo, d’Hans Magnus Enzensberger ou de Norberto Bobbio, il participe à l’expérience de la Lettre internationale, revue européenne qui paraît simultanément en quatre langues en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne. « Le temps de l’aventure européenne est venu» : ainsi s’ouvrait en 1984 l’adresse inaugurale aux lecteurs de son directeur, A. Liehm. Todorov commence à intervenir plus fréquemment dans le débat public : « Arrivé en France à l’âge de 24 ans, expliquait-il fin 2016, j’avais contracté une méfiance généralisée envers tout ce que l’Etat défend et tout ce qui relevait de la sphère publique. Mais, progressivement, j’intériorisais ma nouvelle situation de citoyen d’une démocratie – en particulier une sorte de petit mur est tombé dans mon esprit en même temps que le mur de Berlin, ce qui m’a permis d’accéder aussi à cette sphère publique». 

Ses essais porteront désormais principalement sur l'altérité, et notamment, la question du « nous » et des « autres », au moment de la découverte du Nouveau Monde, au cours du processus de colonisation et au XXe siècle, ainsi que sur la question de la démocratie.

A partir de conférences données au Mexique en 1977-1978, il entreprend ce qui deviendra, en 1982, La Conquête de l'Amérique. La Question de l'Autre. La rencontre entre européens et sociétés non européennes, c’est-à-dire, pour les premiers, avec un monde sans modèles car absent des références antique et bibliques est l’épreuve d’une altérité radicale. La rencontre a une valeur paradigmatique et elle prend la forme de la question : «comment se comporter à l’égard d’autrui», du cannibalisme ou de la nudité ? Todorov analyse les divers récits de la conquête laissés par Colon et Cortès, mais aussi les lettres, chroniques, traités juridiques, enquêtes administratives ou matériaux ethnographiques rassemblés par les franciscains et les dominicains. L’ouvrage ouvre, pour son auteur, une période nouvelle : la question des signes et de la sémiotique est désormais pensée dans le cadre d'une réflexion sur le rapport à l'autre. Car la conquête est aussi une rencontre entre deux manières d’interpréter le monde et deux systèmes de signes. Todorov s'intéresse au rôle joué par les systèmes de communication (le « comportement sémiotique ») des deux parties. Sa thèse est que la conquête a réussi parce que les Espagnols sont parvenus à comprendre l’Autre, que Cortès a su manipuler la «communication inter-humaine », tandis que les Aztèques savaient d’abord communiquer «avec le monde », par la divination et la lecture des présages. Les Européens ont ensuite pu imposer leurs manières de vivre, assimilant l’Autre tout en éliminant l’altérité. L’ouvrage, qui a fait date, a, depuis, été discuté parce que les récits étudiés ne donnaient la parole qu’aux Européens et à leurs discours, mais il a suscité nombre de travaux, jusqu’aux célébrations du cinquième Centenaire (1992) et après.

La réflexion sur l’altérité et les réactions à l’altérité se poursuit avec Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine (1989), livre dans lequel il analyse la tradition qui va du début du xviiie siècle au début du xxe, soit de Montesquieu à Segalen, sans se priver de remonter à Montaigne ou d'introduire l’œuvre de Lévi-Strauss dans le débat. L'ouvrage recense et organise les réponses à la question : « Existe-t-il des valeurs universelles et donc une possibilité de porter des jugements par-delà les frontières ou bien toutes les valeurs sont-elles relatives ? ». Face à cette question, deux grandes options se dessinent : l'universalisme, avec sa perversion ethnocentrique qui fait des valeurs propres à la société à laquelle on appartient des valeurs universelles, et le relativisme auquel il est reproché de ne pas soutenir les droits de l’homme. Le volume analyse le problème à travers les thèmes de la race et du racisme (Gobineau, Renan, Le Bon) de la nation (Tocqueville, Michelet, Barrés, Péguy) et de l’exotisme (Chateaubriand, Loti, Ségalen, Artaud). Le livre reçoit un large écho et suscite, notamment, un débat avec les anthropologues à la suite des critiques adressées à l’universalisme cognitif de Claude Levi-Strauss et à la manière dont cet universalisme s’accommoderait d’un relativisme éthique «radical». Il faut voir là une marque des critiques adressées aux sciences sociales et humaines par la philosophie, en particulier morale et  politique, à partir des années 1980. Il est vrai que le conflit de l'universel et du particulier et le problème  de la diversité des cultures et de l'unité de l'homme commencent à redevenir d’actualité à travers leurs prolongements politiques immédiats : « Comment peut-on, comment doit-on se comporter à l'égard de ceux qui n'appartiennent pas à la même communauté que nous ? »

Les travaux sur la morale (qui est action et qu’il oppose au moralisme qui est discours) et l’altérité conduisent ensuite Todorov à une réflexion qui va porter, de manière complémentaire, sur les vertus de la vie quotidienne et l’histoire tragique du vingtième siècle. Éloge du quotidien : essai sur la peinture hollandaise du XVIIe siècle(1993), La Vie commune : essai d’anthropologie générale (1995), Éloge de l’individu : essai sur la peinture flamande de la Renaissance (2000). Les titres parlent d’eux-mêmes: l’esprit de vie quotidienne est exalté même s’il est des moments où, l’auteur en convient, les vertus quotidiennes ne suffisent pas. Dans Face à l'extrême (1991),Todorov interroge, symétriquement, le totalitarisme et sa logique ultime. L’ouvrage est une enquête sur le comportement moral des hommes dans les conditions des camps de concentration, à travers les témoignages des déportés et prisonniers victimes du nazisme ou du stalinisme mais aussi les témoignages des médecins nazis recueillis par Robert J. Lifton. Todorov oppose le souci d'autrui, les vertus quotidiennes et leurs actes, toujours adressés à des êtres humains particuliers, aux vertus héroïques, au « dédoublement» et à la « schizophrénie sociale », cette défense contre le mal qui permet à la personne qui s’est compromise de conserver une bonne opinion d'elle-même, en isolant le privé du public, en rachetant le vice public par la vertu privée.

Insoumis (2015) met en exergue la «capacité de dire non quand tout le monde dit oui» et les combats individuels de huit contemporains dont les formes morales d’engagement ont fini par jouer un rôle politique dans l’espace public : Germaine Tillion, Etty Hillesum, Pasternak,  Soljenitsyne, Malcolm X, Mandela, Edward Snowden et David Shulman spécialiste mondial de la littérature sanscrite et militant de la paix en Israël qui assiste, avec d’autres, aux expulsions de Palestiniens de leurs terres ou de leurs maisons, au sein des territoires occupés, sans violence et anonymement.

La réflexion sur le totalitarisme, les idéologies et les messianismes politiques mais aussi les guerres qui se succèdent dans le monde depuis 1989 l’amènent au cours des quinze dernières années à intervenir sur des questions de géopolitique et à se soucier de la situation de la démocratie. Mémoire du mal, tentation du bien. Enquête sur le siècle (2000) est une enquête sur le XXe siècle et un bilan de philosophie morale de l’époque. Il est dédié à Germaine Tillion, ethnologue et résistante dont Todorov dit que l’exemple l’a conduit à l'engagement politique. Ecrit peu après la guerre du Kosovo, le livre s’interroge sur les «guerres éthiques» conduites par les pays occidentaux qui emploient des bombes «à caractère humanitaire» (Václav Havel). Le Nouveau Désordre mondial, Réflexions d’un européen (2003) rédigé après la guerre d'Irak, traite de la position française, de la division européenne, des mensonges américains : «Dans les pays totalitaires, la vérité est systématiquement sacrifiée à la lutte pour la victoire. Dans un État démocratique, le souci de vérité doit être sacré ; sont en jeu les fondements mêmes du régime». La Peur des barbares, Au-delà du choc des civilisations (2008)est une réponse aux théories sur le choc des civilisations mais également à ceux qui entendent montrer que l'islam est incompatible avec les sociétés européennes.

Dans La Signature humaine (2009), Todorov dit son attachement à la démocratie libérale, qu’il faut, écrit-il, critiquer « au nom de l’idéal démocratique lui-même ». Dans Les Ennemis intimes de la démocratie (2012), il fait la démonstration que, si elle n’a plus d’ennemi global ni de rival planétaire depuis 1989, en revanche, nouveauté de notre temps, la démocratie secrète, désormais, les forces qui la menacent :  « ces forces sont supérieures à celles qui l’attaquent du dehors ». Il en identifie quatre : la « démocratie par les bombes» d’après la guerre froide, forme de messianisme politique des démocraties contemporaines qui rappelle l’ère des guerres coloniales ; l’ultralibéralisme, qui refuse toute place à l’action politique et ne propose aucun idéal commun ; l’hyperindividualisme généré par l’ultralibéralisme ; le populisme, qui s’est renforcé au détriment de la démocratie,  en Europe depuis la fin de la guerre froide : «J’aimerais penser  qu’un renouveau démocratique trouvera un lieu propice dans le continent  qui a vu la naissance de  ce type de régime : l’Europe ».

Avec Le Triomphe de l'artiste. La révolution et les artistes. Russie : 1917-1941,  le dernier livre paru quelques jours après sa disparition, et avant qu’on ne commence à commémorer le centenaire de la Révolution russe de 1917, Tzvetan Todorova renoué avec ses premiers travaux. Il y explore les rapports entre les politiques et les artistes, la manière dont ceux-ci ont annoncé la révolution et ont, ensuite, obéi ou échappé au discours officiel du pouvoir. Il rend compte des destins de Maïakovski, Pasternak, Boulgakov, Mandelstam, Kasimir Malevitch, «la génération qui a gaspillé ses poètes », selon l’expression de Roman Jakobson.

Todorov est l’auteur d’une œuvre de près de quarante titres. Presque tous ont été traduits en anglais, en espagnol en japonais et en italien. Les ouvrages de sa période structuraliste sont traduits en arabe, en chinois et en russe. Au total, son œuvre a été traduite dans plus de vingt cinq langues. Il a été membre du comité de soutien du centre de soins Primo Levi à Paris, destiné aux victimes de la torture et de la violence politique dans leur pays d’origine et aujourd’hui réfugiées en France. Il a présidé l'Association Germaine Tillion, à sa fondation en 2004.

Au moment de conclure cet hommage, on souhaite citer ces propos de l’intellectuel devenu européen, du défenseur du pluralisme démocratique et du libéral conséquent que fut Tzvetan Todorov. Ils ont été tenus lors d’un entretien accordé en 2009 à Books, revue dont il était membre du comité de rédaction. Ils témoignent du retour d’une histoire que l’on croyait appartenir au passé après 1989 autant que d’une intuition qui apparaît aujourd’hui prémonitoire ; elle est le fruit du travail d’une pensée lucide, qui s’est attachée au principe de réalité : « Une nouvelle espèce de mur est apparue depuis quelques décennies, et elle est particulièrement caractéristique de notre temps : c’est le mur anti-immigrés, destiné à empêcher les pauvres d’entrer dans les pays riches pour y gagner mieux leur pain et y vivre plus décemment. Le plus spectaculaire, construit entre les États-Unis et le Mexique, coupe le continent en deux. »

Philippe ROUSSIN
Directeur de recherche CNRS
GDRI Literature and Democracy (XIXth-XXst centuries) :
Theoretical, Historical and Comparative Approaches
Centre de recherches sur les arts et le langage (UMR CNRS-EHESS 8566)

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Désolée pour cet oubli.

Tzvetan Todorov : «Poser des limites aux différents pouvoirs»

30 janvier 2012 Par Antoine Perraud

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