« Nous sommes forts quand vous êtes là » : une contre-histoire du camp du Presidio, à Vintimille

Des rochers de l’Adriatique à ceux de la Méditerranée, les villes de Trieste comme celle de Vintimille servent, depuis plusieurs mois, de décor à des histoires de migrations, peuplées de fantômes et de personnages racistes, aux chapitres souvent douloureux, voire funestes. Et pourtant ces mêmes histoires sont souvent aussi des récits de solidarité. 

Des rochers de l’Adriatique à ceux de la Méditerranée, les villes de Trieste comme celle de Vintimille servent, depuis plusieurs mois, de décor à des histoires de migrations, peuplées de fantômes et de personnages racistes, aux chapitres souvent douloureux, voire funestes. Et pourtant ces mêmes histoires sont souvent aussi des récits de solidarité. 


Ce texte est le fruit d’un travail collectif de citoyens et journalistes militants, pour lequel nous remercions Diletta, Francesca, Gionna et Ste. Les photos ont été prises par Michel Lapini.

---------

Il y a un mois déjà que nous pensions écrire un texte. Face à l’absence de médias à la frontière franco-italienne fin juillet-début aout 2015, nous voulions écrire pour « percer l’actualité ». Mais les journalistes sont revenus en masse début août. Il n’y a plus d’écran à percer, mais plutôt une contre-histoire à réécrire.

Nous nous sommes donc proposés un tel projet, avec toutes les difficultés qu’il soulève, quand la peau de celui qui s’engage reste inexorablement blanche. Le souhait d’écrire une contre-histoire ne vaut sûrement que jusqu’à un certain point, mais nous essayerons de le porter au plus loin.

Cet article s’interroge sur « ce qu’il faut faire » ; l‘impératif éthique étant parfois difficile à tenir dans une situation en perpétuel mouvement, nous sommes ouverts à toute idée, opinion ou proposition. Si en revanche, vous préféreriez brailler dans l’urgence, lisez d’abord cet article (en italien)

  1. Avancée obstinée à contre-courant

Le 12 juin, la police hexagonale intercepte un gros groupe de migrants, principalement venus du Soudan, mais aussi d’Érythrée, alors qu’il tente d’atteindre Menton depuis Vintimille, soit de franchir la frontière italo-française.

Pour la plupart d’entre eux, il ne s’agit pas d’un coup d’essai : voilà plusieurs jours, déjà, qu’ils tentent leur chance mais se font à chaque fois renvoyer dare-dare du côté italien. Sur les premières images qui enregistrent leurs tentatives, les migrants apparaissent, alignés à la frontière, en face de cars de CRS, en train de brandir des pancartes et de scander des slogans, en référence aux Droits de l’homme et à leur volonté de passer en France.

Sans discontinuer, on les voit répéter les mêmes paroles.

A la même époque, la situation est aussi tendue, ailleurs, en Italie, dans les gares de Rome et de Milan. A l’occasion du G7, les 6 et 8 juin, à Krün, en Allemagne, l’espace Schengen a été temporairement suspendu – un prétexte de plus pour la France à garder ses frontières fermées.

Pendant, plusieurs jours, les migrants restent bloqués sur les routes. Les policiers italiens crient au « scandale », parlent d’une « blessure grande ouverte en plein cœur de l’Europe ». Eux-mêmes sont choqués que la France persiste à garder sa frontière fermée. La police italienne est envoyée sur le site du Presidio, pour résoudre la situation, c’est-à-dire déloger les migrants. Elle les emmène jusqu’à la gare, où la Croix Rouge a aménagé des sortes de chambres équipées de lits. Ceux qui ne trouvent pas de place à l’intérieur peuvent camper sur un terrain, rendu disponible dehors. Personne ne sait quel destin attend ces migrants qui couchent dans la gare. Aucun plan ne semble avoir été prévu pour eux par les autorités locales.

Certains ont été littéralement traînés dans la gare, alors qu’ils opposaient une résistance passive, quoique déterminée. Deux d’entre eux se retrouvent sous le coup d’un arrêt pour « résistance à la police ». Et qui arrêtera les forces de l’ordre pour « acharnement policier » ? C’est avec des gestes, d’une froideur mécanique, que la police a déplacé les migrants pour les jeter à l’intérieur de la gare, comme des sacs qu’on balance dans un entrepôt. Ce spectacle obscène semble destiné à ceux à qui Matteo Renzi a promis qu’il fournirait des réponses fermes au « problème migratoire ». Certains jeunes se sont enfuis vers les rochers, en menaçant la police de sauter à la mer, si elle poursuivait son opération. Des agriculteurs locaux, juste après avoir entendu les nouvelles à la radio, accourent sur les lieux. Leur aide se révèle décisive.

Front de mer de Vintimille © Michel Lapini Front de mer de Vintimille © Michel Lapini
Après les agriculteurs, d’autres citoyens solidaires se débrouillent pour rejoindre la zone, malgré le blocus de la police. De cette réunion de citoyens outrés, naît le Presidio : Presidio Permanente No Border Ventimiglia, soit la Garnison Permanente No Border de Vintimille.

Le 20 juin, une manifestation lancée par ce nouveau collectif, et qui ne regroupe que des participants pacifistes, défile dans les rues de Vintimille aux cris de « No Border ».

Mais l’événement n’a rien changé à la situation : les migrants sur les rochers restent sur leurs rochers, les militants de la garnison demeurent en garnison, quant à ceux qui n’étaient venus que pour la manifestation, ils regagnent leurs villes respectives. Les médias aussi sont repartis.

Quoiqu’il en soit, un groupe de Bolognais décide de préparer une nouvelle action de soutien à Vintimille. L’idée a été trouvée par le réseau Eat the Rich : il s’agit de développer un système de relais pour approvisionner les migrants en nourriture. CampiAperti, un regroupement de producteurs biologiques, rejoint l’initiative.

Le relais est ouvert à tous les individus et groupes intéressés. Les activistes et militants, qui envoient des voitures bourrées de vivres, viennent principalement de Bologne, mais aussi d’autres villes de la Ligurie, comme Milan, Massa, Turin, de la région des Marches, et de la Sicile.

La circulation sur le bras de mer Vintimille, long d’une petite centaine de mètres, est devenue incessante. La bande-son de la solidarité est multilingue.

2. 20miles

Vintimille serait-il le nouveau centre de toutes les contradictions du monde ? Ce n’est pas encore Kobané, en Syrie, mais presque…

Les migrants montent un camp tout près de la frontière, et à quelques dizaines de mètres d’un complexe hôtelier de luxe. Sur le menu du restaurant huppé, les entrées coûtent jusqu’à 45€, le café noisette 15 € !

Et les plages sont magnifiques, la mer limpide, il n’y a pas à s’éloigner beaucoup pour tomber sur de vastes étendues de sable totalement désertes, sans caméra, ni parasol.

Le décalage, entre la vie faste des touristes, dans cette région aisée, et la pauvreté des migrants massés sur les rochers, peut effectivement provoquer des fous rires nerveux.

Photo des hors d’œuvres et premiers plats hors de prix. Photo des hors d’œuvres et premiers plats hors de prix.
Le Presidio a pu recevoir des plaintes de certains vacanciers ou habitants de Vintimille, mais la zone où campent les migrants est en réalité séparée de la ville. Paradoxalement, le centre habité le plus proche, c’est Menton, ville-frontière, en France. Le problème c’est que n’entrent à Menton que les blancs. Il serait préférable de dire : « n’y entrent que les Européens ». Mais les faits parlent d’eux-mêmes : il n’y qu’aux visages pâles, que les autorités ne demandent jamais leurs documents.

Au cours du mois, les membres de la garnison sont parvenus à résoudre de nombreuses difficultés que les institutions s’étaient bien gardées d’affronter. L’installation d’un panneau solaire permet aux migrants sur les rochers de recharger leurs téléphones portables, leur plus précieux trésor, le seul moyen dont ils disposent pour rester en contact avec leurs familles. Des douches ont été montées, et même des WC entièrement fonctionnels ont pu être installés. Grâce aux habitants de Vintimille et aux militants de passage, la garnison est approvisionnée en nourriture et reçoit des colis de vêtements. Beaucoup demandent ce qu’ils pourraient apporter : serviettes, nattes de couchage, téléphones portables…

La situation ne cesse de changer, elle est en perpétuelle évolution. Les journées sont denses tant il faut trouver des solutions pratiques pour rendre le camp plus vivable. Le Presidio est à l’écoute des revendications des migrants, et essaie, depuis les premiers jours, de ne jamais rien leur imposer. Ce ne sont pas aux Européens de donner une direction, une ligne d’action, ni même de choisir les mots de passe, nous nous mettons seulement à la disponibilité des migrants.

Pourtant une telle approche a pu se montrer problématique. Dans un premier temps, le groupe des migrants était uni dans sa lutte politique contre la fermeture de la frontière. Mais petit à petit, l’unité s’est fragmentée, et savoir quelle aide apporter à chacun demande souvent d’improviser au jour le jour. La situation est d’autant plus complexe, que la seule action des institutions consiste à bloquer l’arrivée de nouveaux migrants sur les rochers. Par ailleurs, le maire de Vintimille, Enrico Ioculano (du PD, Parti Démocrate), a publié récemment une ordonnance contre ceux qui, « par esprit de solidarité », participent à « l’approvisionnement » en nourriture « de ces réfugiés ».

Fin juin : l’actualité mondiale détourne l’attention des médias, alors que les dirigeants européens promettent que « tout sera résolu au sommet de l’UE » des 25 et 26 juin. Mais le maire de Menton s’obstine, à l’encontre des décisions de ses supérieurs, à garder la frontière fermée. Il faut dire aussi que, pas de chance pour les migrants : le sud-est de la France est une des régions où le Front national fait le plus de ravages !

Le 26 juin, une attaque islamiste à Sousse secoue la Tunisie, alors qu’un attentat éclate à Saint-Quentin-Fallavier en Isère. Les deux drames ont-ils été coordonnés ? Dans les premières heures, les médias français soupçonnent Yassin Salhi, qui affirme pourtant n’avoir fait exploser l’usine de gaz de Saint-Quentin-Fallavier que pour se venger de son patron, d’appartenir à une cellule de l'Etat islamique. La situation est d’autant plus tendue que Syriza en Grèce vient d’annoncer vendredi 24 juin la tenue d’un référendum.

Un article de La Repubblica résume parfaitement le climat qui règne au sommet de l’UE sur l’immigration des 25 et 26 juin à Bruxelles : « Le référendum grec semble avoir éclipsé le dossier sur l’immigration, auquel Bruxelles ne consacre qu’une poignée d’heures après le dessert »

Le projet de décider d’une politique commune visant à redistribuer équitablement les migrants sur l’ensemble du territoire européen est renvoyé à la fin de l’été.

La situation évolue à Vintimille, sur les rochers du moins. Déçu par l’échec du sommet de l’UE, le groupe de militants et migrants, extrêmement compact, qui ne cessait de répéter, au cours d’interminables séances de discussion, « nous ne partirons pas avant qu’ils fassent disparaître les frontières », commence à se désagréger. Beaucoup repartent seuls ou en petits groupes, à nouveau à l’assaut de la frontière. Les discussions entre Européens et non-Européens se font de plus en plus rares. C’est alors que l’un d’entre nous fait observer la nécessité d’un changement de stratégie…

A la gare de Ventimille © Michel Lapini A la gare de Ventimille © Michel Lapini
Vintimille ou le seul endroit où rien ne change. Si ce n’est ni un camp de concentration, ni une prison, car tout le monde peut en entrer et en ressortir sans problème, un étrange climat de contrôle, né de la désinformation et du manque d’encadrement qui génère confusion et passivité, règne. Comme dans nombre d’autres centres d’accueil.

Tout militant arrive à la gare se fait presque agressé par des migrants désespérés d’obtenir des renseignements : on m’a prit mes empreintes, est-ce suffisant pour demander l’asile ? On m’a prit mes empreintes digitales à Vintimille, est-ce que je pourrai, quand même, demander l’asile en France (la réponse est non.) ? Aucune information relative aux droits des mineurs n’a été transmise. Un militant de la garnison connaît l’amharique, langue des Amharas parlée en Ethiopie : il se retrouve vite assailli par un groupe d’Ethiopiens, qui le bombardent de questions.

Bien sûr que la plupart des gens ici ont un lit. Bien sûr qu’ils sont nourris et soignés par la Croix-Rouge italienne. Bien sûr et, heureusement, que les enfants reçoivent tous les soins nécessaires. Cela n’empêche pas ces 200 réfugiés de subir une situation de passivité absolue, privés comme ils sont de toute capacité décisionnaire. Ils ont perdu toute influence sur leur propre vie.

Et ceux qui ont tenté de passer la frontière ? Beaucoup reviennent, après avoir été rejetés par la gendarmerie française. Ah, si c’était le seul scandale… Une famille de Syriens, qui voyageait en train, avec billet et passeport réguliers, a été renvoyée en sens inverse, one direction back : Vintimille. Son billet comme son argent, qui lui aurait permis de retenter sa chance, lui ont été confisqués.

Pour tous ceux qui ne veulent pas retourner en Italie, mais qui ont besoin de reprendre leur souffle avant de retenter une fois encore le franchissement de la frontière, il n’y a qu’une halte, qu’un refuge correct : Vintimille.

3. Can anybody translate ?

Litanique question qu’on se pose à chaque rencontre, dans l’espoir de se trouver une langue commune, italien, anglais, français, arabe, ou autres dialectes partagés. On voudrait traduire toutes les interventions, mais ce n’est pas toujours possible. Alors il nous arrive de bavarder simplement, à bâtons rompus, dans l’incompréhension : l’histoire de la garnison est aussi une histoire infra ou extra-verbale, un ensemble de relations qui font l’économie des mots. Parler sans se comprendre n’empêche pas de s’entendre. Ça sonne carrément hippie, et pourtant…

Des assemblées mixtes et polyglottes se forment. Le groupe des soutiens et celui des migrants se mélangent souvent. Mais à qui se référer pour la prise de décisions ? A ceux qui, presque naturellement, par leur aisance oratoire, se sont imposés en leaders ? Le stress est souvent élevé pour les membres les plus charismatiques du groupe : leurs noms finissent dans les journaux, et les journalistes se pressent à leurs portillons pour recueillir leurs histoires.

L’échec du sommet à Bruxelles nous a rendu nerveux. Les militants voudraient donner aux migrants des informations fiables, non contradictoires. On a souvent le sentiment que nos prises de positions, ou simplement nos opinions pourraient avoir une influence décisive sur la vie de ces gens, en face de nous. Certaines questions soulèvent des réponses difficiles :

« Ça vous paraît logique de rester sur les rochers ? ».

 « Nous avions décidé de rester sur les rochers jusqu’au sommet de l’UE ».

L’un d’entre eux voudrait atteindre la commune de Brennero, dans la province du Bolzano, on l’enjoint à ne pas se faire d’illusions, le Bolzano porte le surnom de la « Lampedusa des Alpes ».

« On veut arriver à Londres, il faut qu’on arrive à Calais. »

Ami, Calais c’est l’une des frontières les plus violentes en Europe.

Calais migrants: 'Get to England or die trying' | Guardian Docs © The Guardian
Et ces derniers jours, le décor de très nombreux affrontements avec la police, qui débouchent parfois sur la mort.

« Est-ce que vous connaissez des chemins ? »

Les chemins pour traverser la frontière sont connus de tous, avant tout pour être dangereux. L’avertissement doit leur sembler dérisoire. Ils ont traversé le désert, la Méditerranée, ont été emprisonnées et battus en Lybie, menacés de mort à plusieurs reprises. Ce que nous appelons danger, à l’aune de nos expériences européennes, n’a rien à voir avec ce qu’ils ont affronté.

Parfois le doute s’insinue : leur sommes-nous vraiment utiles ? Ne leur rend-on pas, malgré nous, la tâche plus difficile ? « We are strong if you are here » nous rassurent certains migrants.

Une des réunions du soir. Au fond la ville de Menton. © Michel Lapini Une des réunions du soir. Au fond la ville de Menton. © Michel Lapini
Peut-être que la police comprend mieux la situation que nous autres, elle qui sait toujours si bien comment agir de sorte à briser les énergies de ceux qui résistent. Fin juin, elle impose l’évacuation d’un trottoir, le long du littoral, pourvu de plusieurs kiosques à l’abri desquels quelques migrants avaient pris l’habitude de dormir la nuit. La police ordonne aussi qu’on déplace une tente « installée au mauvais endroit », oui, volontairement, à l’ombre, pour préserver la nourriture !

Certaines choses nous apparaissent de plus en plus clairement : aucun migrant ou presque n’a envie de s’établir en France, ce qui rend la situation encore plus absurde, si la France ne veut pas plus d’eux et qu’ils ne veulent pas d’elle… ce ne serait pas si difficile de les aider à traverser la frontière… Ce ne serait qu’un crime de « complicité avec l’immigration clandestine ».

« Pourquoi ne pas rassembler des dizaines et des dizaines de voitures pour conduire tous les migrants de l’autre côté de la frontière ? Un gros événement ! »

« Ne promettons rien au hasard, renseignons-nous d’abord auprès d’un avocat… »

Le problème, à y regarder de près, est moins juridique que politique : en l’absence d’un réseau puissant, il est impossible d’envisager un tel acte de désobéissance civile…

Alors, que faire ? La question reste ouverte. La garnison offre avant tout la possibilité de se rencontrer et de réfléchir collectivement. La cuisine est peut-être le premier lieu d’apprentissage de la socialité. Il ne s’agit pas uniquement de se sustenter, mais de cuisiner, choisir, condimenter, cuire ensemble les aliments, eux-mêmes donnés par des producteurs locaux, ou par le réseau pour l’autosuffisance alimentaire Genuino Clandestino.

Par ailleurs, on essaie de rendre aux migrants l’autonomie dont ils ont été privés. Fin juin, une fête où les rôles sont inversés est organisée. Les migrants cuisinent pour les Européens, qui se régalent. « You are welcome » nous disent-ils en nous présentant une assiette de chorba.

« Good ? »

« Ça brûle un peu. »

 Les migrants ont écrit leur premier communiqué :  « To all the migrants in Europe, stay strong and demand for your rights as refugees cause we are all suffering, starving and sleeping in the streets. European Union sees that and the world sees that too. So please, stand up for us and be one person, to demand our rights and freedom. To all the migrants in the world who crossed the desserts, who crossed the seas, who risked their lives, who are putting their lives in danger in order to get to peaceful places like Europe and other continents : stand up for us and let’s demand for our freedom, not more nor less.
To the people in Ventimiglia and the people in Rome, Milan, Paris, Calais : let’s stay strong ! 
»

Et ainsi, continue la vie de tous les jours, avec ses hauts et ses bas. Nous inventons de nouvelles activités communes. Des leçons de natation au nettoyage des rochers, en passant par des cours de langue.

Pour avoir de meilleures réponses à fournir aux migrants, certains révisent les traités internationaux. Pour savoir comment et où se font les demandes de droit d’asile, et quels droits leur sont garantis. Pour connaître les trous légaux dans lesquels s’engouffrer. Nous affûtons les instruments juridiques qui nous aideront à sortir de cette ornière politique.

4. Traités comme des bêtes.

Revenons sur les dialogues que nous avons eus les 18 et 19 juillet sur les rochers de Vintimille, en présence d’avocats, comme cela a déjà été fait dans plusieurs articles, dont le meilleur, paru sur Lettera 43 :

La lutte exige la connaissance d’un certain nombre de traités et d’accords européens :

→ La convention de Schengen ou la suppression des contrôles aux frontières et la libre-circulation des personnes : C’est l’une des pierres angulaires de l’UE, quoique dans la pratique, elle est souvent suspendue, contournée, ignorée, ou modifiée par d’autres règlements. Schengen c’est cette convention-moustique qu’il semble licite d’écraser sur le mur à la moindre occasion. Dernière dérogation en date : le sommet du G7 début juin 2015. De fin mai jusqu’au 15 juin, l’Allemagne où se déroulait la conférence internationale a rétabli le contrôle aux frontières.

→ Concernant la régulation des personnes en provenance de pays tiers, le règlement de Dublin.  « Personnes en provenance de pays tiers » désigne l’intégralité des non-ressortissants européens. Il est prévu que la demande d’asile soit faite dans le pays de l’UE, par lequel la personne est entrée. C’est pourquoi les pays du Sud sont davantage soumis à la pression migratoire que ceux du Nord. Dans une certaine mesure, les politiciens italiens n’ont pas tort quand ils disent que l’Europe doit en faire davantage, car l’Italie, la Grèce et l’Espagne ne peuvent, à elles-seules, accueillir tous les migrants.

Renzi a montré très clairement ces derniers jours le rôle que l’Europe assigne à l’Italie : celui du caniche.

Le règlement de Dublin comporte une mesure pratique décisive : la prise d’empreintes digitales. Le pays responsable de la demande d’asile d’un migrant est celui où ses empreintes digitales ont été initialement enregistrées. A la gare de Vintimille, personne ne refuse de donner ses empreintes, tout simplement parce qu’elles ne leur sont jamais demandées. Les institutions italiennes évitent de les prendre, de peur d’être obligées, ensuite, en vertu de la Convention de Dublin, de traiter les demandes d’asiles.

Les dysfonctionnements du « système Dublin » expliquent l’impasse dans laquelle sont bloqués les migrants de Vintimille depuis un mois.

Manifestation de migrants et de soutiens devant la frontière franco-italienne de Vintimille. 12 juillet 2015. © Michel Lapini Manifestation de migrants et de soutiens devant la frontière franco-italienne de Vintimille. 12 juillet 2015. © Michel Lapini

→ Un autre outil juridique de rejet pour la France : les accords franco-italiens de Chambéry (1997). C’est en s’appuyant sur cet accord de 1997, que la préfecture des Alpes Maritimes a pu renvoyer, vendredi 14 juin, 300 migrants sortis d’Italie. Cet accord de 1997 donne la possibilité de « remettre aux autorités du pays cosignataire tout étranger en situation irrégulière interpellé sur son territoire et pour lequel il peut prouver qu’il a séjourné ou qu’il provient de ce pays voisin ». Il concerne donc toutes les personnes qui ne disposent pas d’un passeport européen.

L’accord bilatéral de Chambéry permet à la France de légitimer les rejets. Le gouvernement ne semble pas pressé d’en proposer une révision. Possibilité qui ne semble pas plus avoir été évoquée lors du sommet de l’UE des 25 et 26 juin.

→ L’article 78-2 du Code de procédure pénale français en matière de contrôle des frontières. « Dans une zone comprise entre la frontière terrestre de la France avec les Etats parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 et une ligne tracée à 20 kilomètres en deçà […], l'identité de toute personne peut également être contrôlée […], en vue de vérifier le respect des obligations de détention, de port et de présentation des titres et documents prévues par la loi. » A ceci près que les contrôles excèdent souvent la distance de 20 kilomètres, prévue par la loi. Certaines personnes renvoyées de France en Italie auraient été identifiées à Marseille, Cannes, même Paris ! Et la gare de Nice est sous contrôle permanent.

En enchevêtrant ainsi les lois, les autorités cachent leurs actions. A ce jeu-là de distorsion et résurrection d’articles juridiques, nous devrions bien, nous aussi, pouvoir trouver des zones grises pour forcer la loi.

5. We’re not going back

Aider les migrants à s’organiser pour vivre dans des conditions correctes, quoique temporaires, nous est apparu il l’y a un mois comme la réponse évidente à apporter à une situation d’urgence. Mais cet état qui ne devait être que temporaire s’est pérennisé.

L’état d’urgence, associé à des conditions de vie précaires, qui se pérennise, mais sans que leurs conditions de vie n’en soient modifiées, est en fait le lot commun de nombreux réfugiés actuellement en Europe.

Nous n’avons donc pas vécu une grande première à Vintimille, et même si la situation ici se débloquera bien un jour (sans qu’on ne sache trop comment…), des incidents similaires ont de forte chance de se répéter. Nous ne faisons donc plus face à une situation d’urgence mais à un constat généralisé : les migrations à destination de l’Europe ne peuvent être bloquées et mettent dans l’embarras toutes les institutions de l’UE.

Réfléchir à partir de « l’exemple de Vintimille », et autres cas semblables, oblige à penser à des solutions politiques transnationales. On ne peut agir intelligemment aujourd’hui en ignorant ce qui se passe dans la nation d’à côté. Vintimille ne doit pas être considérée comme une bulle, mais comme le point de chute d’une série de tensions palpables dans de nombreuses villes. Rome, Milan... l’Europe entière est en proie à un état d’agitation et de conflit institutionnel qui pourrait conduire à sa propre dissolution.

Et pourtant Vintimille a bien quelque chose de l’ordre de la bulle. Du lieu détaché du monde, où l’on vient pour penser, se rencontrer. Pour ceux qui ne sont pas obligés d’être là, on peut dire que Vintimille représente l’opportunité de débattre et de réapprendre à cohabiter.

We are not going back ! De cette situation d’urgence, devenue pérenne et symptomatique, on ne revient pas. Les migrants parce qu’ils ont trop attendu à Vintimille pour faire marche arrière. Les militants parce qu’ils ont trop appris, pour repartir en fermant les yeux sur les immenses problèmes d’accueil de l’Europe.

6. The Ballad of the Ancient Mariner

Nous approchons la fin de notre récit. Mais vous n’avez pas beaucoup entendu ses vrais protagonistes, les habitants des rochers.

Plusieurs d’entre eux ont déjà été interviewés, ils sont passés en coup de vent à la télévision, leur histoire est apparue sur internet, pour rejoindre vite ce tas mou et obèse d’informations, auquel donne parfois l’impression de ressembler le web. Même les meilleures intentions ont du mal à rendre spéciales des histoires que nous avons en réalité déjà entendues et lues des dizaines de fois. Une répétition presque anesthésiante.

Reste que ça vaut toujours la peine d’essayer.

12 juillet 2015, préparation d'une action à la frontière © Michel Lapini 12 juillet 2015, préparation d'une action à la frontière © Michel Lapini
Généralement, ils racontent leurs parcours le regard fixe, la voix sans émotion.

Une majorité d’entre eux a fui le Darfour, une région de l’ouest du Soudan. « I’ve decided to come to Europe because my country is at war since 2003 ». Ils sont nombreux à parler anglais, le niveau d’éducation de la plupart des Soudanais est élevé.

Certains sont passés par les prisons libyennes, alors qu’ils n’avaient commis aucun crime. Beaucoup ont été volés, dévêtus, fouillés, menacés de mort par ceux qui leur promettaient transport et protection. Leurs histoires individuelles se rejoignent souvent, et possèdent comme des refrains qu’ils peuvent reprendre à plusieurs : « They kill you if you say something ». Réduits à vivre dans la rue, ils décident de s’embarquer, quoique le bateau pour l’Europe, par la Méditerranée soit un piège, une épave remplie d’eau. « Started a fire in the boat. But the person who was driving was very good and fixed it. ». Et concernant l’arrivée d’un hélicoptère de secours. « If they’ve arrived 5 minutes later, we’d have passed away. »

Une fois arrivés en Italie, leur récit prend un tour confus. Peut-être que leurs histoires comportent des mensonges, des semi-vérités, une part d’amnésie, des ellipses ou des oublis. Nous avons souvent l’impression que celui qui raconte n’a qu’une piètre connaissance des lieux géographiques qu’il a traversés. Lampedusa ? La Sicile ? Une autre île ? Peut-être la Sicile, il semble être resté plusieurs semaines dans un Cara (Centro Accoglienza Richiedenti Asilo), un centre d’accueil pour demandeur d’asile. Et puis Milan. Par où est-il arrivé ? Et puis Vintimille, dans ce qu’il appelle un « taxi ». A Vintimille, essayer de traverser la frontière, une fois, deux fois, trois fois, toujours bloqués par la police française. «  They brought me to Italy and told me“this is Italy” ». On comprend dans leurs récits, que la plupart ne comptent pas rester en France. « Simply, we want to pass, if France does not give asylum, it’s not a problem ». Mais la police italienne n’est pas mieux intentionnée que les forces de l'ordre française. Les migrants se mettent à courir sur les rochers en la menaçant de se suicider en sautant à la mer, si elle continue à les harceler. « Police force us to go. So the people started run to the sea. We decide to say “If you come, we die” ».

C’est une déception pour ceux qui avaient cru en l’Europe : « This is no different. Yes, no one kills you. But it’s the same ».

L’histoire comporte des blancs, des événements qu’ils ne veulent pas, ne peuvent pas raconter.

« Est-ce que tu veux ajouter quelque chose ? »

« No, I just wanted to tell you this part of my tragedy »

Des lacunes persistent, pour nous, comme pour leurs familles, qui n’ont pas reçu de nouvelles depuis longtemps : « I don’t want to call. If I phone I start crying. ».

L’histoire touche à sa fin. Peut-être que nous voilà, nous aussi, anesthésiés, incapables d’émotions. Rendus si perplexes. Peut-être sommes nous devenus aussi formels que ces journalistes qui viennent avec l’intention de raconter une bonne histoire, pour repartir immédiatement ensuite. Et pourtant : « Que penses-tu des gens que tu as rencontrés au Presidio ? », demande un militant à un migrant, ou un migrant à un militant. «  Hope to meet you again. »

Pour suivre les actions du Presidio, cliquer ici

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.