« Eloge littéraire » de Richard Millet

Nettoyer, expurger, interdire: Abdelkader Djemai, «musulman non pratiquant et écrivain de langue française» (1), imagine l'auteur de l'«Éloge littéraire d'Anders Breivik» dans une entreprise destructrice. 

Nettoyer, expurger, interdire: Abdelkader Djemai, «musulman non pratiquant et écrivain de langue française» (1), imagine l'auteur de l'«Éloge littéraire d'Anders Breivik» dans une entreprise destructrice. 

 



Et voici soudain que le partisan de la pureté qu’est Richard Millet se réveille un matin en s’apercevant qu’il avait oublié, et pourtant il ne manque ni de mémoire ni de culture, que la langue française était faite aussi, et en grand nombre, de mots d’origine arabe. Je le vois se précipiter chez ses éditeurs, à commencer par Antoine Gallimard, pour les supplier, genoux à terre et trémolos dans la voix,  de rééditer toute son œuvre après l’avoir religieusement nettoyée de tous ces microbes qui ont contaminé ses écrits et corrompu la langue de Racine dont il se veut l’un des brillants croisés.

Il n’ignore pas non plus que, même dans sa région natale, sur le plateau des Millevaches, on continue dangereusement, dans la vie de tous les jours, d’utiliser certains d’entre eux, comme abricot, café, sucre, alcool et sirop. Pour rester dans les plaisirs de bouche et de langue, ce chef étoilé de la littérature hexagonale nous proposerait, pour faire front à toutes les invasions, le roman-cassoulet, le poème-camembert, le théâtre-garbure et le Paris-Brest pour les récits de voyage dans la France profonde. Soucieux des genres littéraires ancrés dans la tradition et le terroir, il refuserait, bien sûr, de servir le deuxième plat préféré des Français : le couscous, même sans viande halal.

Dans la foulée, l’écrivain, l’essayiste et l’éditeur de l’ex-rue Sébastien-Bottin pourra aussi demander à l’Académie, qui lui a décerné le Prix de l’essai pour Le Sentiment de la langue, d’inviter ses membres à être plus vigilants dans leur séance hebdomadaire en expurgeant le dictionnaire de tous ces mots à la peau basanée. Le chrétien qui n’aime pas les musulmans ni la nouvelle grande mosquée de Rotterdam pourra aussi exiger – Senghor l’a échappé belle – l’expulsion de cette auguste assemblée d’Assia Djebar et d'Amin Maalouf, venu du Liban que Millet connaît si bien. Il s’est même vanté d’avoir, dans les rangs des Phalangistes, tué des personnes, notamment des enfants. Je ne sais s’il a été aussi efficace que le Norvégien Anders Breivik dont il nous fait aujourd’hui l’éloge, au moins littéraire.

N’aimant pas les écrivains francophones en général et les Africains en particulier, qui sentent mauvais dans le RER, il exigerait également l’interdiction des livres, entre autres, de Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, cheikh Amadou Hampâté Bâ, Sony Labou Tansi, d’Henri Lopes et d’Alain Mabanckou.

Considérant que portait le prénom de Mohamed ne peut pas faire de vous un vrai Français, on se demande ce que Millet pense des citoyens de souche espagnole et latino-américaine qui arborent celui de Jesus. Dans cette logique, il risquerait aussi de demander à Eric Zemmour et à Alain Finkielkraut de changer de noms parce que le premier est berbère et que le second n’a pas des consonances très gauloises.

Il pourra aussi inviter Renaud Camus à prendre un pseudo sous prétexte que son illustre homonyme, le fis l’une femme de ménage née à Majorque et qui a reçu le Prix Nobel comme ce traître à sa race de Le Clézio, repose, à Lourmarin, dans une tombe qui ressemble à celle des Arabes.

Naturellement, personne, dans un pays libre comme la France, n’empêche Richard Millet de proclamer son identité française, catholique et hétérosexuelle. Mais sa liberté qu’il faut respecter, s’arrête, comme on dit en Corrèze et dans le Zambèze, quand commence celle des autres, de tous les autres. Et pour paraphraser le titre de l’un de ses trois derniers opus qui ont fait polémique, il devrait s’abstenir, lui qui s’estime persécuté et honni par les antiracistes et les défenseurs du multiculturalisme, de faire l’éloge du « racisme comme terreur littéraire ».

 

(1) Dernier ouvrage paru: La dernière nuit de l'émir (Seuil, 2012)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.