Discours de Dakar: réponse à Jean Daniel

Le discours de Ségolène Royal à Dakar continue de faire des vagues. Le 17 avril, Jean Daniel le critiquait vivement dans "Le Monde" (à lire en cliquant ici). Sophie Bouchet-Petersen, conseillère de Ségolène Royal, lui répond dans ce texte adressé à Mediapart. «Triste coïncidence : c’est dans l’édition du Monde datée du 17 avril, jour anniversaire de la mort d’Aimé Césaire, que Jean Daniel tance Ségolène Royal,

Le discours de Ségolène Royal à Dakar continue de faire des vagues. Le 17 avril, Jean Daniel le critiquait vivement dans "Le Monde" (à lire en cliquant ici). Sophie Bouchet-Petersen, conseillère de Ségolène Royal, lui répond dans ce texte adressé à Mediapart.

 

«Triste coïncidence : c’est dans l’édition du Monde datée du 17 avril, jour anniversaire de la mort d’Aimé Césaire, que Jean Daniel tance Ségolène Royal,

coupable de n’avoir pas salué à Dakar l’admirable « profession de foi anti-colonialiste » nichée dans le discours qu’y prononça Nicolas Sarkozy en 2007. L’auteur du magistral Discours sur le Colonialisme doit s’en retourner dans sa tombe ! Concédant que, dans la seconde partie de son discours, le Chef de l’Etat s’était « laissé aller à une méditation ethnologique douteuse », Jean Daniel appelle l’étourdie à se repentir de son péché d’omission et à exprimer ses regrets de n’avoir pas souligné « l’audace » inouïe des propos présidentiels sur la colonisation.

 

J’ai infiniment de respect pour les engagements au long cours du fondateur du Nouvel Observateur mais j’avoue ma perplexité devant cette étrange distribution de bons et mauvais points.

 

Passons sur le fait que Ségolène Royal ne s’est pas rendue au Sénégal pour y faire l’exégèse d’un calamiteux discours présidentiel dont elle a, en plusieurs occasions, dénoncé le culturalisme daté et l’essentialisme insultant, produits d’une troublante méconnaissance de l’histoire africaine avant, pendant et après la colonisation. Elle a, à Dakar, développé sa propre vision de relations nouvelles avec l’Afrique du 21ème siècle. Elle n’a pas, cher Jean Daniel, opposé le pays réel au pays légal (ces catégories maurrassiennes ne sont pas les siennes) mais distingué deux visions de l’histoire de France, deux manières de regarder l’Afrique, deux politiques pour aujourd’hui et pour demain. C’est pourquoi elle a, sans édulcoration ni dolorisme, posé les mots justes sur ce qui fut car nul avenir commun ne se construira sur l’éternel retour de l’impensé colonial.

 

Elle n’a pas, à Dakar, « accablé » la France mais relevé son honneur abaissé par un Chef de l’Etat prisonnier d’un imaginaire où tout recommence toujours : les mêmes mythes euphémisateurs et les mêmes fantasmes ethnocentrés. C’est pourquoi elle a eu raison de dire : « c’est parce que j’aime la France, parce que je la crois suffisamment forte et généreuse que je la veux capable de regarder son histoire en face ». Telle est, en effet, la condition d’une réconciliation non seulement du Sud avec le Nord mais aussi de la France avec elle-même.

 

Le motif central des remontrances, certes amicales, adressées par Jean Daniel à Ségolène Royal est le suivant : le discours dakarois de Nicolas Sarkozy serait composé de deux parties antagoniques, l’une, irréprochable, relative à la colonisation et l’autre, très contestable, relative à l’Afrique. C’est cette incohérence qu’elle aurait dû pointer au lieu de disqualifier l’ensemble des propos présidentiels. Hélas, cher Jean Daniel, je n’ai nulle part trouvé dans le texte sarkozyen la réjouissante coupure épistémologique que vous avez cru y déceler. Tout, au contraire, s’y tient et s’y soutient pour aboutir à ce déni d’histoire et de réalité qui ne fut pas seulement une insulte faire à l’Afrique mais aussi une bien mauvaise manière à l’égard de la France.

 

Je ne suis, je l’avoue, pas tombée en pâmoison au seul motif que le Président de la République énonçait des vérités d’évidence sur « les fautes et les crimes » de la colonisation et qualifiait, comme l’y oblige depuis 2001 une loi de la République, la traite et l’esclavage de « crime contre l’humanité ». Dès les premiers paragraphes, Nicolas Sarkozy glisse que le tort des Européens fut de « désenchanter l’Afrique » et d’avoir voulu « façonner à leur image » ces colonisés dont ils ont « abîmé l’imaginaire merveilleux ». Certes, la brutalité et le pillage ne sont pas tus mais voilà, dès le début, installée l’opposition éculée entre tradition et modernité. Et précocement exprimé ce qui sera plus loin complaisamment développé sur l’Afrique an-historique des mystères et de la magie. Quant à laisser entendre qu’on eut, en colonisant, surtout le tort de vouloir fabriquer du même avec de l’autre, c’est omettre que, du Code de l’Indigénat au travail forcé en passant par les mille déclinaisons de la ségrégation raciale, sociale, scolaire, civique, tout concourut à institutionnaliser le refus d’égalité. Approche réductionniste de l’Afrique et évocation réductionniste de la colonisation forment, hélas, un tout cohérent.

 

Il faut rendre à Nicolas Sarkozy cette justice : sa lecture révisionniste de l’entreprise coloniale, nonobstant quelques amodiations de circonstance, ne date pas d’aujourd’hui. De la loi scélérate sur « les aspects positifs de la présence française » aux propos dakarois en passant par de nombreux discours de campagne, on retrouve toujours cette manière récurrente de faire la part faussement équitable entre les bienfaits et les méfaits de la colonisation, les « hommes de bonne volonté » et les « hommes mauvais », les pillages, les spoliations et les terres cultivées, les routes, les hôpitaux, les écoles … Il y a un demi-siècle, Aimé Césaire avait déjà répondu à tout ça.

 

Car le problème, comme l’a rappelé Ségolène Royal à Dakar, ce n’est pas qu’il y ait eu de braves et de méchantes gens, c’est que la colonisation fut un système et une relation structurellement asymétrique. Là où le discours sarkozyen ruse – un pas en avant, un pas en arrière, des vilénies indéniables mais aussi de bien belles choses et de si jolis sentiments – Ségolène Royal tranche sans rien méconnaître de la complexité des situations vécues. Là gît le désaccord majeur. Car il ne suffit pas d’émailler son propos de quelques mots crus pour en être quitte avec l’histoire. Il ne suffit pas de la « condamnation du cynisme et de la barbarie » pour mériter ce brevet de rupture anti-colonialiste que Jean Daniel décerne bien légèrement à Nicolas Sarkozy. Encore faut-il prendre la vraie mesure du rapport de domination et de son ombre portée sur le temps présent. C’est parce qu’elle le fait que Ségolène Royal peut rendre hommage à ces consciences qui comme la vôtre, cher Jean Daniel, s’insurgèrent et à ceux qui s’engagèrent aux côtés des militants indépendantistes car « ils défendaient nos valeurs alors que la colonisation en était la négation ».

 

Alors non, je n’aperçois dans aucune partie du discours sarkozyen l’audacieuse veine anti-colonialiste que Jean Daniel y vante : tout cela est rebattu et usé jusqu’à la corde. Quel dommage, cher Jean Daniel, que l’ami de Senghor que vous fûtes ne se soit pas élevé contre celui qui, à Dakar, donna de la conception senghorienne du métissage une version qualifiée par Makhily Gassama d’injurieuse car elle laisse entendre que « l’homme africain » devrait se frotter au blanc et assumer « sa part européenne » pour accéder à la raison, au progrès et à l’accomplissement humain.

 

Il y a tout juste un an, Aimé Césaire nous quittait. Son œuvre incandescente offre toutes les clefs pour comprendre « la chosification » coloniale, l’ensauvagement du colonisateur et la duplicité de ceux qui s’évertuent à manier « l’oublioir ». En 2005, Ségolène Royal avait recommandé à Nicolas Sarkozy la lecture du Discours sur le Colonialisme. Il n’y a malheureusement pas puisé son inspiration. A moins qu’il ne l’ait lu comme celui dont Césaire brossait l’ironique portrait : « Son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs de type élémentaire. Il filtre. Et le filtre ne laisse passer que ce qui peut alimenter la couenne de la bonne conscience (…). D’un battement d’oreilles, il chasse l’idée. L’idée, la mouche importune ». Le discours de la bonne conscience intègre désormais ce qu’il n’est plus possible de nier. Mais il reste indécrottable, continuant de projeter ses hantises sur ce qu’il ne comprend pas et d’offrir son renfort au cynisme d’Etat. J’aurais aimé, cher Jean Daniel, que votre perspicacité s’en avisât.

 

 

Sophie Bouchet-Petersen

 

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