Billet de blog 18 avr. 2010

Alice Béja
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Un nuage vu de Chine

A Pékin, le ciel est blanc et l’on distingue à peine le soleil. Il fait froid en ce début de printemps, et l’air semble saturé de minuscules particules de poussière. Pourtant, ce n’est pas ici que les aéroports sont fermés, et la pollution pékinoise fait partie du quotidien des gens comme des compagnies aériennes.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A Pékin, le ciel est blanc et l’on distingue à peine le soleil. Il fait froid en ce début de printemps, et l’air semble saturé de minuscules particules de poussière. Pourtant, ce n’est pas ici que les aéroports sont fermés, et la pollution pékinoise fait partie du quotidien des gens comme des compagnies aériennes.
L’ombre du volcan Eyjafjallajokull, en revanche, se déploie sur l’Europe. Et, à l’autre bout du monde, j’attends. Cela fait maintenant plus de trois jours que je suis bloquée dans la capitale chinoise. Arrivée de Hong Kong le vendredi 16 avril au matin pour prendre une correspondance pour Paris, j’ai été informée que le vol avait été annulé. Personne ne m’a dit pourquoi. Confinée dans la zone de transit, je n’avais accès à aucun moyen d’information. Il m’est soudain venu l’envie de crier : « Mon royaume pour un journal ! » Les faits dont je disposais étaient minces : tous les vols vers l’Europe du Nord, de Paris à Moscou, avaient été annulés. Seuls les passagers à destination de Rome avaient été autorisés à embarquer. Suédois, Français, Russes faisaient la queue pour se voir accorder un visa de séjour temporaire. Les membres du personnel de l’aéroport, interrogés en anglais et en chinois, répondaient par monosyllabes, ou par des regards transparents. Une fois évacuées les quelques pensées paranoïaques qui dessinaient dans mon esprit une vaste conspiration orchestrée par le parti communiste chinois, il a bien fallu me résoudre à constater que les malheureux employés n’en savaient pas plus que moi.
On m’a demandé d’aller chercher mes bagages. A côté des carousels, les gens tapotaient frénétiquement sur leurs claviers de téléphones portables. Des bruits ont commencé à courir : l’Islande avait explosé. Non, quelque chose avait explosé en Islande, qui avait provoqué la fermeture de tous les aéroports du Nord de l’Europe, jusqu’à Moscou. Il y avait un nuage quelque part. Un instant, l’hypothèse de l’explosion d’une centrale nucléaire a semblé être la plus probable. A l’angoisse d’être bloquée à Pékin s’est alors ajoutée l’inquiétude sur le sort des amis, de la famille restés en France et peut-être victimes d’un nuage radioactif.


Une fois les bagages récupérés, on m’a priée de sortir de l’aéroport et d’attendre une navette qui m’emmènerait, avec d’autres passagers, dans un hôtel gracieusement mis à disposition par Air China. Entre-temps, la menace du nuage radioactif avait fait place à celle – moins tragique – d’une éruption volcanique ayant provoqué la formation d’un nuage de cendres empêchant tout trafic aérien. Avec d’autres Français – venus de Corée ou d’Australie – et des Suédois, je suis donc montée dans un minibus brinquebalant, qui, à une vitesse d’environ 10 km/h, nous a emmenés au Airport Garden Hotel, à quelques mètres du terminal 2. Après un après-midi passé à faire la guide touristique – connaissant déjà Pékin et parlant un peu le chinois, j’ai décidé d’emmener les autres Français visiter la place Tian-Anmen, pour les faire au moins profiter de cette halte inattendue – et une nuit d’hôtel, je suis repartie le lendemain matin à l’aéroport avec armes et bagages. La veille, on m’avait recommandé de revenir, et l’on m’avait assuré que j’aurai une place sur le prochain vol. A l’arrivée, j’ai eu le plaisir de constater que, les aéroports européens n’ayant toujours pas rouvert, les vols avaient à nouveau été annulés. Cette fois-ci, même Rome n’avait pas échappé à la malédiction du nuage volcanique. Les queues devant les guichets étant tout à fait anarchiques, après avoir récupéré un papier certifiant que mon vol avait été annulé, je me suis fait une petite place au milieu de la foule qui grossissait à vue d’oeil, afin de pouvoir enfin parler à un représentant d’Air China.

Avec d’autres passagers, nous avons tenté de faire barrage, afin d’empêcher certaines personnes – pour la plupart des Chinois qui avaient pour eux l’avantage de la langue – d’accéder aux guichets sans faire la queue. Les invectives fusaient dans toutes les langues – anglais, italien, allemand, français, chinois – et j’avoue que, sentant monter en moi l’énervement, j’ai participé à ce concert de noms d’oiseaux. Au bout de près d’une heure, j’ai enfin pu accéder au guichet. Ma jeune interlocutrice m’a alors informé qu’Air China me proposait un vol de retour... le 11 mai. J’ai pensé au début avoir mal compris ; passant du chinois à l’anglais, je lui ai demandé de répéter la date. « 11th of May ». C’était bien ça. Cédant à la colère, j’ai quelque peu haussé le ton, lui expliquant que mon vol ayant été le premier à être annulé, je devais normalement être, avec tous les autres passagers du vendredi, prioritaire. Elle m’a répondu que certains passagers avaient déjà changé leur billet la veille, au moment où l’on nous emmenait à l’hôtel. Au bout de quelques minutes, j’ai compris que je n’avais guère le choix, et ai accepté la réservation – toujours hypothétique – pour le 11 mai. Et, dépitée, j’ai laissé la place à quelqu’un d’autre, à une autre langue pour dire les mêmes choses, pour s’entendre répondre les mêmes mots.


Doutant fort du fait qu’Air China soit disposée à me payer trois semaines d’hôtel, j’ai contacté des amis à Pékin pour m’assurer d’avoir un lit pour le soir même. Et j’ai pris mon mal en patience. Connaissant déjà la ville et un peu la langue, je suis dans une situation privilégiée par rapport à bien d’autres passagers ; un Allemand, par exemple, rencontré à l’aéroport, qui arrivait de Hong Kong et devait rentrer à Munich en passant par Dalian. A Dalian, il a été renvoyé sur Pékin, sa valise a été perdue, et il s’est retrouvé sans ordinateur ni téléphone portable, parlant peu anglais et pas du tout chinois. De nombreux passagers ont ainsi été redirigés de diverses villes chinoises vers Pékin, augmentant d’autant le chaos dans la capitale. Que faire ? Rien. Les informations officielles sont rares, on s’échange des adresses emails et des numéros de téléphone. Tout fonctionne par le bouche à oreille. Chacun essaye de trouver, dans son carnet d’adresses, une personne qui soit connectée, de quelque manière que ce soit, à une compagnie aérienne. Des billets s’achètent à prix d’or, pour des vols dont on ne sait s’ils décolleront un jour. Certains songent déjà à prendre le transsibérien, et se renseignent sur les modalités d’obtention du visa russe. Car, cerise sur le gâteau, la plupart des passagers restés bloqués à Pékin lors d’une correspondance, n’ont pas de visa chinois valable, et sont ainsi techniquement des visiteurs illégaux dans un lieu où ils ne souhaitaient pas aller et dont ils ne peuvent partir.

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