Onze ans après le G8 de Gênes, la justice italienne vient de rendre ses derniers jugements, sévères avec les manifestants, mais pas avec les policiers accusés de violences. Salvatore Palidda, professeur de sociologie à l'université de Gênes, démêle l'écheveau des responsabilités et les stratégies mises en place dans le traitement judiciaire des événements.

 


 

 

Tout le monde se souvient des violences, abus de pouvoir et tortures de la part de nombreux agents de police contre des manifestants, lors du G8 de Gênes, ainsi que des violences de la part des soi-disant black bloc. Onze ans après ces 20 et 21 juillet 2001, la troisième instance de la justice italienne vient de rendre un verdict définitif contre des policiers accusés des passages à tabac envers les 93 manifestants qui dormaient dans l’école Diaz, puis, juste après, un second verdict contre dix manifestants inculpés de « destructions et pillages » et accusés d’être responsables des « dévastations » de la ville et de la mise en grave danger de l’ordre public.

Suivant le schéma adopté dès le début, le traitement judiciaire du G8 de Gênes a donc cherché à donner une image d’équilibre, condamnant à la fois les policiers et les manifestants.

Mais en réalité ces deux sentences (et même les autres) sont extrêmement déséquilibrées. Voici pourquoi:

1) Les plus hauts responsables de l’ordre public à Gênes n’ont pas du tout été touchés. Le chef de la police d’alors, Giovanni De Gennaro, a continué à progresser dans une carrière plus que brillante, jusqu'à devenir le chef de tous les services secrets du pays, et aujourd’hui sous-secrétaire d’Etat du gouvernement Monti chargé de ces services. Dans une position toujours très puissante, grâce aux soutiens de personnalités de poids à gauche comme à droite, il a même pu changer les règles des carrières dans la police, afin de favoriser les siens et de mettre en quarantaine ceux qui ne partageaient pas ses méthodes.

2) La quasi-totalité des policiers, et notamment les carabiniers, responsables des désordres de rue et même de destructions et dévastations considérables (faits largement documentés dans des centaines d’images, de vidéos et même par des témoignages lors des procès) n’a même pas été incriminée. En particulier, on trouve des preuves flagrantes de la provocation des désordres et destructions par l’attaque absolument illégitime, par les carabiniers, du cortège autorisé et pacifique des soit-disant «tute bianche» (noglobal) ainsi que d’autres manifestants, y compris enfants, personnes âgées, bonnes sœurs et religieux (1).

3) Les policiers condamnés pour les violences de la Diaz – à des peines relativement légères – ne passeront même pas un jour en prison et probablement trouveront comment ne pas payer les frais de justice ni les dommages aux victimes ; ils ne seront pas non plus contraints de rembourser les salaires des postes de très haut niveau auxquels ils ont été promus au cours de ces onze années, tout comme ne seront pas sanctionnées les autorités de police et les gouvernements qui les ont protégés et même aidés dans de surprenantes progressions de carrière, alors qu’ils étaient poursuivis pour des délits graves (mais en Italie la torture n’est pas encore prévue par le Code pénal, et donc elle est considéré comme de simples «coups et blessures», ce qui entraîne la prescription des peines très légères prévues pour ce genre de délit). En effet, la seule peine qui les frappe est l’interdiction d’exercer toute fonction publique pendant cinq ans, ce qui a entraîné leur démission de leurs fonctions – pour certains, la direction de secteurs des services secrets et d'unités spéciales de la police d’Etat.

4) En revanche, les dix manifestants, seuls inculpés de tous les « dévastations et pillages » (certains d’entre eux ont même avoué, mais ils ne faisaient pas partie du black bloc) ont été condamnés à des peines très lourdes (de 6 à 10 et même 13 ans de prison). Des condamnations rarement prononcées envers des personnes coupables d’homicide ou d’autres délits très graves, alors que les manifestants ne sont accusés que d’avoir brisé des vitrines, attaqué des distributeurs de billets (sans succès) et commis quelques autres actes dits de vandalisme, mais sans jamais avoir mis personne en danger, ni avoir attaqué des policiers.

Il est donc évident que le but de cette stratégie judiciaire a été d’arriver à des sentences exemplaires, souhaitées probablement par la quasi totalité des autorités de l’Etat et du Parlement (de droite à gauche) avec en tête ceux qui sont notamment assez proches des forces de police. Il apparaît évident qu’il y a là une volonté de confirmer la logique de la « tolérance zéro » qui domine depuis plus de vingt ans, d’autant plus que les autorités craignent une escalade des révoltes, à cause de l’appauvrissement provoqué par l’actuelle gestion de la crise financière.

Ce qui s’est passé au G8 de Gênes ne fut pas une banale succession d’erreurs et d’actes maladroits de la part des policiers et de violences programmées par le Black bloc ou les “no-global”. Ce fut la tentative (tenue en échec par des années de dénonciations venues des manifestants victimes) d’expérimenter une gestion militarisée de l’ordre public. C’est-à-dire un plan précis qui aurait voulu écraser, par le recours à la violence la plus brutale et les coups montés, une protestation qui était en train de devenir trop populaire et mondiale et que les grands pouvoirs du monde ne voulaient plus tolérer. C'est pour cette raison que les quelque trois cents personnes du Black bloc ont été laissées libre de casser, alors que les policiers disposaient des forces et des moyens de les arrêter tout de suite. Mais ainsi, les autorités ont pu utiliser les destructions (en tout cas assez symboliques) ainsi causées pour légitimer leurs violences. A noter qu'aucun manifestant n'était doté d'arme à feu ou tranchante, et que personne n'a cherché à attaquer ni à désarmer les policiers, alors que ceux-ci n'ont pas hésité à tirer sans soucis sur la foule ou lancer à toute vitesse leurs blindés dans sa direction. Voilà pourquoi tous les chefs de la police (sauf les rares qui montrèrent leur désaccord) ont été récompensés avec des promotions difficilement imaginables dans n’importe quel autre pays, même “ démocratique de façade ”. Mais en Italie, on peut se permettre de se foutre même des apparences (depuis le fascisme jusqu’à Berlusconi). Ainsi prévalent l’arrogance, le culot, et surtout la possibilité de faire et défaire ce que le plus fort veux; il suffit, basta, que quelques chefs des forces de police, des forces militaires et d’autres institutions accumulent les bonnes relations d’amitié-protection, même par le biais de dossiers secrets, avec nombre de personnalités de premier plan, y compris du Vatican et de la finance. En effet, depuis l’époque fasciste, ce pays n’a pas cessé de connaître des tentatives de coups d’Etat, de complots, de meurtres, alimentées aussi par des fractions des services secrets et des pouvoirs nationaux et transnationaux, y compris les mafias.

Ce n’est pas sur le terrain de la lutte contre les mafias, le terrorisme, la corruption, l’économie souterraine (qui en Italie atteint 35 % du PNB) ni pour la défense rigoureuse de la res publica, que les responsables policiers qui ont défendu l’honneur de leurs collègues responsables des violences les plus lâches et même de torture contre les manifestants anti G8 de Gênes ont appris leur métier. Ils l’ont appris pendant des décennies passées à pratiquer tout autrement que ce que prescrit depuis 2001 le Comité des Ministres du Conseil d’Europe  (le “Code Européen d’Ethique de la Police”, CEEP, pas encore adopté par l’Italie, qui n’a pas adopté non plus les normes contre la torture).

Or, si cela a été possible dans ce pays à la Constitution si démocratique, c’est parce que la majorité parlementaire et les gouvernements qui se sont succédé, du centre gauche à la droite, ont continué à cultiver des relations de complicité avec les hiérarchies policières et militaires pour couvrir toutes sortes d’affaires oscillant entre licite et illicite. Ce fut Giuliano Amato, jadis bras droit de Bettino Craxi, qui choisit De Gennaro comme chef de la police d’Etat alors qu’il n’était pas le candidat plus coté ; et ce fut Luciano Violante, alos sénateur, et Massimo D’Alema, qui soutinrent avec force ce choix (aujourd’hui, le député Marco Minniti, leur disciple, est aussi chef de la Fondation ICSA –études pour la sécurité et la défense– qui réunit dans son comité directeur toutes sortes de représentants de services secrets, policiers et militaires). Depuis l’arrivée au pouvoir de la police de M. De Gennaro, on a vu proliférer les promotions de fonctionnaires de police au rang de préfet du gouvernement, et on a assisté à une progressive militarisation de toutes les polices –et même des pompiers et des polices municipales, car le recrutement est réservé à ceux qui ont été volontaires pour trois ans dans les missions militaires en Somalie, Irak, Kosovo, Afghanistan etc.

Dernière remarque: il apparaît assez emblématique qu’au cours de ces vingt dernières années, les cas de corruption, abus, violences et autres délits concernant des policiers aient augmenté au point qu’on peut estimer leur taux à environ dix fois plus que parmi la population masculine âgée de 18 à 65 ans. De même, le taux de parlementaires incriminés pour les délits les plus divers atteint presque trente fois celui de la population masculine adulte. Le gouvernement Monti a promis rigueur, lutte sérieuse contre la corruption et la fraude fiscale. Mais les polices italiennes (publiques et privées, nationales et locales) sont-elles en mesure de satisfaire cet objectifs? Ou bien sont plus zélées avec les faibles, les manifestants, les roms, les immigrés, voire les victimes prises pour bourreaux ? Qui va engager un véritable plan d’assainissement et de rationalisation démocratiques de ces polices, tout comme des forces militaires et en général de l’administration publique, puisque le niveau de l'économie souterraine, de la corruption et de la fraude fiscale n’a pas d’égal dans les pays européens? Cependant, comme de nombreuses recherches comparatives l’ont montré, l’Italie est le pays où le coût de la sécurité –publique et privée– par habitant est le plus élevé.

Mais cela n’a servi qu’au business de certaines entreprises et aux carrières de certaines personnalités. Les vraies insécurités qui frappent la population la moins protégée ne sont pas combattues; c’est le cas du travail au noir et semi-noir, des accidents du travail, de la pollution, de l’élimination illicite des déchets toxiques et des dommages causés par les éco-mafias, avec pour conséquence la diffusion des cancers. La crise économique semble favoriser les économies souterraines, tandis que les abus de pouvoir se répandent à cause de l’érosion croissante des possibilités d’action politique de la majorité de la population. L’asymétrie du pouvoir qui s’est imposée au cours de ces vingt années de succès du néo-libéralisme (y compris dans les rangs de la gauche) a assuré l’impunité aux hiérarchies policières ainsi qu’à la plupart des acteurs dominants de tous les secteurs, alors que la possibilité de défense de la part de la population s’est affaiblie. Comme dit Boltanski, « il faudrait admettre que les institutions sont sans fondement et que le pouvoir qu'elles exercent repose sur un lieu vide. La cause de la critique, c'est la cause de la démocratie ».

(1) Voir la documentation et les vidéos sur le site http://www.processig8.org ainsi que dans le documentaire « OP Genova 2001 ».

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