La géographie du vote en France n'est pas immuable

Analysant les résultats des dernières présidentielles à l'échelle départementale, Laurent Chalard, docteur en géographie de l'Université Paris IV-Sorbonne, déconstruit le mythe de « l'immuable répartition géographique du vote "gauche/droite" en France »: « Les positions acquises par certaines formations politiques ne sont pas éternelles, rappelant que la politique est un combat permanent ».

Analysant les résultats des dernières présidentielles à l'échelle départementale, Laurent Chalard, docteur en géographie de l'Université Paris IV-Sorbonne, déconstruit le mythe de « l'immuable répartition géographique du vote "gauche/droite" en France »: « Les positions acquises par certaines formations politiques ne sont pas éternelles, rappelant que la politique est un combat permanent ».


 

 

Aux élections législatives de 2012, plusieurs candidats socialistes ont obtenu un siège de député dans d’anciens bastions historiques de la droite du Grand Ouest, que ce soit en Vendée, en Mayenne ou dans la Manche. La quatrième circonscription de la Sarthe, fief droitier de l’ancien premier ministre François Fillon, où le ministre de l’agriculture socialiste Stéphane Le Foll l’a emporté au second tour avec 59,45 % des suffrages, en constitue l’exemple le plus marquant. La géographie électorale traditionnelle, qui a la réputation chez les analystes d’être immuable, ne le serait-elle pas finalement? Est-ce une autre idée reçue à battre en brèche? En effet, il est convenu dans le domaine de l’analyse électorale de ne guère s’intéresser longuement à la géographie «gauche/droite» au second tour des élections présidentielles, scrutin où elle apparaît le mieux sur la carte, étant donné la pérennité sur le long terme de sa répartition. En conséquence, cette question concentre beaucoup moins l’attention que le vote d’extrême-droite, à la géographie très spécifique, ou le vote pour un candidat ayant particulièrement percé lors d’un scrutin (par exemple Jean Saint-Josse en 2002, ou François Bayrou en 2007).

Pourtant, l’analyse comparative de la carte du «non» au referendum constitutionnel de 1946, jugé selon le politiste François Goguel (1909-1999) comme la plus représentative du vote «droite» de l’époque, dans un contexte d’offre politique beaucoup plus large qu’aujourd’hui, et celle du second tour des élections présidentielles de 2012, témoigne d’évolutions certaines sur le long terme. Nous allons donc étudier les évolutions départementales (hors Ile-de-France) les plus notables du vote pour la droite, que ce soit à la hausse ou à la baisse. Le choix de la droite plutôt que de la gauche s’avère plus pertinent pour notre analyse, du fait de la faiblesse de la première en 2012, bon marqueur en conséquence de ses lignes de force.

Entre 1946 et 2012, la droite recule sensiblement dans ce qui fut son bastion le plus emblématique: le Grand Ouest. Parmi le bloc de onze départements contiguës qui votaient largement à droite en 1946 (à plus de 60 %), il n’y en a plus que six qui accordent en 2012 la majorité de leurs voix à Nicolas Sarkozy, dont un seul, la Vendée, où ce score est supérieur à 54 %. Ce recul est particulièrement spectaculaire en Loire-Atlantique et en Ille-et-Vilaine, où la droite récolte désormais moins de 46 % des suffrages. Il est moindre, mais cependant non négligeable, dans le Calvados, les Deux-Sèvres et le Morbihan. Le principal facteur explicatif de cette évolution radicale est la très forte urbanisation qu’ont connue ces départements de tradition rurale au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, avec la métropolisation (Nantes et Rennes), couplée à un développement économique certain (industrie agro-alimentaire, télécommunications, services financiers…) et à un désenclavement (autoroutes et TGV). D’une France arriérée, religieuse et conservatrice (cf: le Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République du géographe André Siegfried écrit en 1913), ces départements sont désormais à la pointe du dynamisme français (Nantes et Rennes font partie des agglomérations françaises connaissant la plus forte croissance de l’emploi entre 1999 et 2007), progressistes, et moins religieux que par le passé. Le nouveau Premier Ministre Jean-Marc Ayrault, originaire des Mauges, symbolise de manière frappante ce changement radical. Catholique pratiquant dans son enfance, il est devenu laïc à l’âge adulte et incarne une gauche moderne.

La seconde zone de recul de la droite correspond au sud-est du Massif Central, autre région à la pratique religieuse importante, pauvre et arriérée en 1946. Parmi le bloc de cinq départements contiguës votant massivement à droite à l’époque, il n’en reste qu’un l’ayant mise en tête en 2012 : la Lozère. La Loire, la Haute-Loire, l’Aveyron et le Cantal ont préféré majoritairement le candidat socialiste. Ici, l’urbanisation et la croissance économique ne peuvent expliquer le phénomène, d’autant qu’il semble très récent, puisque ce n’était pas le cas lors des élections présidentielles de 2007. Il est possible d’émettre l’hypothèse d’un effet conjoncturel, lié au fief corrézien de François Hollande, en particulier pour le Cantal. Comme le démographe Hervé Le Bras l’avait montré dans son livre Une Autre France en 2002, nous avons probablement affaire à un phénomène de diffusion du vote pour le candidat socialiste à partir d’un foyer central.

Cependant, à ces reculs considérables, il faut associer des progrès très importants de la droite dans d’anciens bastions de gauche. Dans six départements du Sud-Est, le «non» avait remporté moins de la moitié des suffrages lors du referendum constitutionnel de 1946: le Var (moins de 35 %!), le Vaucluse, les Alpes-Maritimes, les Bouches-du-Rhône (aux célèbres grèves communistes brisées par la CIA), le Gard et la Drôme. Or, en 2012, la droite y est devenue largement majoritaire. Que s’est-il passé? Les évolutions socio-démographiques locales très intenses sont à l’origine de la fin du «Midi Rouge». La crise industrialo-portuaire (Marseille, Port-de-Bouc, La Ciotat, La Seyne-sur-Mer) a conduit à l’effondrement du Parti Communiste local, remplacé partiellement par un vote d’extrême-droite qui a «cannibalisé» une partie de l’électorat de gauche, dans un contexte de profonds changements démographiques, favorables à cette évolution. En effet, les Pieds-Noirs arrivés en 1962 se sont tournés, une fois le général De Gaulle écarté du pouvoir, vers la droite et le Front National. Parallèlement, l’immigration maghrébine (associée dans l’imaginaire collectif à l’insécurité) et intérieure provenant de la moitié Nord de la France (considérée comme à l’origine de la montée des prix de l’immobilier) a focalisé les rancunes locales, et donc consolidé l’emprise de la droite. A contrario de Jean-Marc Ayrault, l’évolution politique de Gilbert Collard témoigne bien de ce processus. Ancien militant socialiste, il est désormais l’un des piliers du Front National. 

Dans trois autres départements français, répartis de manière aléatoire sur le territoire, la progression de la droite s’explique par des raisons variées. Dans l’Aube, l’effondrement industriel dans la région de Troyes (bonneterie) l’a renforcée, dans le prolongement de son foyer en expansion du Grand Est. Dans l’Oise, au contexte économique semblable, s’ajoute l’émergence d’un vaste « espace périurbain subi » dans sa partie méridionale (sauf dans le secteur de la forêt de Chantilly) au fort vote d’extrême-droite. En Savoie, des changements socio-économiques profonds : désindustrialisation, tertiarisation (tourisme de sports d’hiver), ont conduit à un certain enrichissement, favorable à un comportement droitier, comme en Haute-Savoie voisine.

En définitive, la géographie française évolue lentement, mais sûrement, ce qui n’est pas sans conséquences sur le plan politique, entraînant une consolidation d’un camp ou au contraire son affaiblissement, en fonction des contextes locaux. Ce processus apparaît lent, peu sensible d’une élection présidentielle à l’autre, mais sur le long terme, entraîne des changements radicaux de la répartition géographique du vote «gauche/droite», comme dans le Grand Ouest ou au Sud-Est. Les positions acquises par certaines formations politiques ne sont pas éternelles, rappelant que la politique est un combat permanent. L’immuabilité de la géographie électorale française apparaît donc comme un mythe.

Qu’en sera-t-il dans le futur? L’exercice prospectif présente toujours un caractère périlleux. Cependant, étant donné les tendances passées, on peut faire l’hypothèse qu’à moyen terme le bastion droitier de l’Ouest va continuer à s’amenuiser, en particulier si le discours de la droite traditionnelle venait à se durcir, dans une région peu adepte des propos radicaux. La gauche peut manifestement tirer son épingle du jeu dans cette région, d’autant que l’effet «Jean-Marc Ayrault» et la très probable poursuite de l’immigration d’actifs parisiens (en particulier de «bobos») pourraient constituer des éléments favorables à son renforcement. A contrario, la situation de la gauche dans le Midi Méditerranéen semble précaire et pourrait encore se dégrader. Le seul moyen pour lui faire remonter la pente serait de mobiliser l’électorat d’origine maghrébine, qui va s’accroître dans le futur, étant donné son taux de croissance démographique élevé, et de répondre, au moins partiellement, aux inquiétudes des populations votant pour l’extrême-droite.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.