Ces porteurs de mort détestent ce que nous sommes

Au lendemain des attentats de Paris, Marc Cheb Sun, journaliste fondateur de Respect Mag, auteur et éditorialiste, qui lutte depuis 10 ans pour une France plurielle affirme que « Cette identité multiple, hybride, mutante [...] qui se nourrit de tout ce qui les compose, qui n'oppose en rien leur foi, ni leur pratique religieuse à d'autres éléments qui constituent leur être, qui refuse d'être figée et asservie, c'est aussi ce que ces terroristes détestent dans ce que nos sociétés produisent...»

Au lendemain des attentats de Paris, Marc Cheb Sun, journaliste fondateur de Respect Mag, auteur et éditorialiste, qui lutte depuis 10 ans pour une France plurielle affirme que « Cette identité multiple, hybride, mutante [...] qui se nourrit de tout ce qui les compose, qui n'oppose en rien leur foi, ni leur pratique religieuse à d'autres éléments qui constituent leur être, qui refuse d'être figée et asservie, c'est aussi ce que ces terroristes détestent dans ce que nos sociétés produisent...»


 

Ils sont nés, ou ont grandi avec le 11 septembre. Ils ont quinze, vingt ans ou plus aujourd'hui. Ce jour-là de l'année 2001, stupéfaits devant les écrans de télé, bien des pères, des mères, des grands frères ou des grandes sœurs ont entendu cette question venant d'enfants qui osaient à peine la formuler : « Ce sont des musulmans qui ont fait ça ? Des musulmans comme nous ? »

Chacun a dû trouver une réponse, argumentée ou balbutiée. Chacun a fait comme il pouvait, avec ses mots, avec ses gestes. A dû affronter les regards, les suspicions ou les simples interrogations, les insultes parfois. Les années ont passé avec leurs horreurs répétées. Certes, des politiques, des journalistes ou des membres de la société civile ont clamé « Pas d'amalgames !».

Mais quelle visibilité a-t-on donné à ces masses musulmanes, elles-mêmes victimes, ou  spectatrices de ce que certains commettaient au nom de leur si chère intimité, leur foi ? Cette jeunesse qui a dû grandir, se construire, « faire avec », je l'ai massivement rencontrée après la sortie de l'ouvrage que j'ai dirigé en 2014, « D'ailleurs et d'ici, l'affirmation d'une France plurielle ». Près de deux mille lycéens, collégiens, étudiants sont venus aux rencontres nées de cet ouvrage, beaucoup après janvier 2015, ce terrible mois qui marqua -lui aussi- les esprits et les consciences. Ils sont venus, ont mis des mots. Ont raconté « leur colonne vertébrale », particulièrement dans un contexte sociétal qui leur refuse toujours l'égalité, « leur » islam, composante essentielle (ce sont eux qui le disent) de leur identité. Leur manière de rester debout. Leur ressenti devant cette violence, un déchirement, mais aussi devant ces unes d'hebdomadaires qui font, à répétition, de l'islam ou des musulmans, leur cible favorite. Devant ces discours qui instrumentalisent les déstabilisations. Devant ces « débats » identitaires, ces militants du « grand remplacement » qui se succèdent sur les ondes ou les plateaux télé, sans réelle proposition alternative.

Lors de ces rencontres, ils ont raconté leur résistance, leur refus d'être pris en otage entre ceux qui tuent au nom de « l'islam », et ceux qui font de leur légitime présence, LE problème français. Ils vivent, pensent, questionnent, refusent les assignations. Ils s'investissent, à leur tour éduquent, transmettent. Ils sont citoyens. Mais qui les entend ? Qui les connaît ? Qui reconnaît la complexité de cette construction et la richesse de ses apports ? S'ils parlent en tant que musulmans, on les accuse de communautarisme. S'ils se taisent, on les accuse de ne pas réagir, pas assez fort, pas assez vite, pas comme il le faudrait. Ils ont parlé, réfléchi, se sont exprimés lors d'ateliers d'écriture pour la rédaction du volume 2 de « D'ailleurs et d'ici, L'énergie musulmane, et autres richesses françaises ».

Musulman. Français. Algérien. Marseillais. Et bien plus encore…Certains trouveront désolant de se définir musulman en premier lieu, d’autres n’y verront aucun inconvénient. Après tout, il faut bien commencer par quelque chose. […] Je suis français. C’est la France qui m’a éduqué. C’est cette France qui me divertit, et cette France qui me fait souffrir tant elle essaie, parfois, d’amputer une partie de mon identité au profit de la sienne. Abdellah.

Cette identité multiple, hybride, mutante (ce sont encore leurs mots) qui se nourrit de tout ce qui les compose, qui n'oppose en rien leur foi, ni leur pratique religieuse à d'autres éléments qui constituent leur être, qui refuse d'être figée et asservie, c'est  aussi ce que ces terroristes détestent dans ce que nos sociétés produisent -tout en refusant de reconnaître l'apport de ces citoyens comme une richesse.

Ils visent les lieux de mixité et de rencontres, là où les âmes se frôlent. Ils détestent cette hybridité. Les porteurs de mort détestent ce que nous sommes. Et ce que nous deviendrons. Plus encore lorsque ce devenir riche en évolution se fait avec l'islam. Car cette jeunesse est, massivement, la contestation vivante et créative de leur vision mortifère. Elle s'inscrit dans un mouvement des identités, celle des individus et celle des sociétés dont l'histoire, y compris faite de domination, a produit ces êtres inattendus, en devenir constant.

 

 

 

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