Un criminel de guerre japonais au 150e anniversaire des relations franco-japonaises

Le 18 décembre se tient à Paris, à l’Ifri (Institut français des relations internationales), un colloque intitulé «150 ans après l’établissement des relations diplomatiques, vers un partenariat franco-japonais renouvelé». Le principal partenaire et financeur de cet événement, la Fondation franco-japonaise Sasakawa, porte le nom d'un criminel de guerre de rang A et d’une figure de l'extrême-droite japonaise, Sasakawa Ryôichi (1899-1995), expliquent Philippe Pelletier (université Lyon-2) et Karoline Postel-Vinay (Ceri, Sciences Po-Paris).

Le 18 décembre se tient à Paris, à l’Ifri (Institut français des relations internationales), un colloque intitulé «150 ans après l’établissement des relations diplomatiques, vers un partenariat franco-japonais renouvelé». Le principal partenaire et financeur de cet événement, la Fondation franco-japonaise Sasakawa, porte le nom d'un criminel de guerre de rang A et d’une figure de l'extrême-droite japonaise, Sasakawa Ryôichi (1899-1995), expliquent Philippe Pelletier (université Lyon-2) et Karoline Postel-Vinay (Ceri, Sciences Po-Paris).

 

Sasakawa Ryôichi fut accusé à trois reprises pour des tentatives d’assassinat au cours de la montée du fascisme japonais, et emprisonnée deux fois. Il est proche du milieu maffieux yakuza avant comme après 1945. Inculpé et emprisonné comme criminel de guerre de rang A (le plus haut) de 1945 à 1948, il est libéré par l’occupant étatsunien dans le cadre de la guerre froide et anticommuniste. Jusqu'à sa mort, il n’a jamais renié son passé, et il est resté dans des organisations d’extrême droite.

 

En 1951, grâce à l’appui d’hommes politiques déjà très influents avant la défaite, Sasakawa Ryôichi met la main, avec son clan, sur les gains des courses de hors-bord, ce qui lui assure définitivement une fortune considérable. Il devient parallèlement membre de l’organisation d’extrême droite Zen Aikagi fondée en 1951. En 1954, il est co-fondateur de la Ligue anticommuniste des peuples d’Asie, qui rassemble des groupes d’extrême droite et des dictateurs. Il se lie au président philippin corrompu Ferdinand Marcos et à la secte Moon. Il reste ami et allié de Kodama Yoshio (1899-1995), autre emprisonné comme criminel de guerre de rang A, également militant d’extrême droite, lié à la maffia yakuza avant comme après 1945, puis inculpé de corruption dans l’affaire Lockheed (1976).

 

Sasakawa Ryôichi déclare dans un entretien à Time Magazine en 1974 être le "fasciste le plus riche du monde". Une partie de sa fortune est reversée à des organismes caritatifs sous le contrôle de son clan, en particulier diverses fondations. Parmi celles-ci, la plus puissante est la Sasakawa’s Japan Shipbuilding Industry Foundation (SJSIF, Nihon Sempaku Shinkôkai), dirigée par Sasakawa Ryôichi dès sa création en 1962, rebaptisée en 1990 Fondation Sasakawa (Sasakawa zaidan) puis Fondation Nippon (Nippon Zaidan ) en 1995 après sa mort.

Outre l’objectif de respectabilité, sinon de gloriole (comme en témoignent les statues Sasakawa érigées de son vivant un peu partout dans le monde), on peut voir dans la philanthropie Sasakawa une stratégie idéologique et politique, ciblée auprès des centres intellectuels occidentaux et certains pays du Tiers-Monde ou de l’Asie-Pacifique. Le fait même que la question Sasakawa crée des tensions un peu partout en est la preuve a contrario.

Le clan Sasakawa participe également à « "l'arrosage" de membres de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) lors de la réélection controversée de son actuel président, Nakajima Hiroshi » (Le Monde, 20 juillet 1995). Il avait déjà imposé celui-ci en 1988, en achetant les voix des pays africains. Ces deux scandales ont été étouffés malgré deux rapports internes de l’ONU et des protestations au sein de l’OMS.

 

En 1999, alors que l’élection d’un lettré égyptien à la tête de l’UNESCO semble être acquise, des représentants africains votent contre leur candidat, assurant l’élection du diplomate japonais, Matsuura Koichirô. Il semblerait que la Fondation Sasakawa ait promis des « dons » en échange de voix des délégués africains.

Le clan Sasakawa continue de rendre hommage à la mémoire Sasakawa Ryôichi, comme en témoigne l'initiative récente The Ryôichi Sasakawa Young Leaders Fellowships Fund. Il réalise également l’exfiltration du terroriste italien d’extrême droite Delfo Zorzi, accusé de l’attentat de la Piazza Fontana commis par Ordine Nuovo le 12 décembre 1969, dont le gouvernement italien a demandé l’extradition en 2000, et, en 2000-2001, de l’ex-président péruvien Alberto Fujimori poursuivi par la justice de son pays.

 

La Fondation de Tôkyô (Tôkyô Zaidan), animée par le clan Sasakawa, diffuse même depuis 2006 un livre explicitement négationniste sur le Viol de Nankin (hiver 1937-38), écrit par Higashinakano Shudo : The Nanking massacre, fact versus fiction, a historian’s quest for the truth, publié à Tôkyô par Sekai Shûppan en 2005 (éd. or. Nankin Gyakusatsu no Tettei Kensho, Tendensha, 1998). Le titre du chapitre 17 résume à lui seul son propos : « New evidence leads to the conclusion that there was no massacre in Nanking ». Dans une chronique du Sankei Shimbun, Higashinakano écrit : « Non seulement l’affirmation selon laquelle il y aurait eu 300 000 Chinois tués à Nankin est une falsification, mais, en outre, il n’y a eu aucun Viol de Nankin contrairement à ce qu’affirme le Tribunal de Tôkyô » (Sankei Shimbun, 5 septembre 1999).

 

Les activités caritatives, supposées neutres, de la constellation Sasakawa ne sauraient en aucun cas gommer cette absence de repentance pour un passé criminel, ni occulter l’implication ou le soutien à des politiques anti-démocratiques et ultra-nationalistes.

 

Le fait que la question de la mémoire de la Guerre de Quinze ans (1931-1945) soit souvent instrumentalisée par les régimes autoritaristes ou totalitaires présents en Asie du Nord-Est ne doit pas non plus nous autoriser à accepter les positionnements négationnistes, plus ou moins explicites, de certains Japonais, à commencer par les proches du cercle Sasakawa.

 

On doit également prendre conscience de la signification de certains propos, comme ce qui fut dit en novembre 2006, lors d’un séminaire sponsorisé par la Sasakawa Peace Foundation. A propos des visites controversées de certains dirigeants japonais au sanctuaire Yasukuni (où reposent les mânes des soldats japonais morts au combat, y compris 14 criminels de guerre), Murata Kôji, professeur de relations internationales à l’Université Dôshisha déclara alors : « Si la Chine restait silencieuse sur la question, la plupart de ceux qui ont l’habitude de soutenir les visites de Koizumi au sanctuaire Yasukuni perdraient de l’intérêt pour cette question » (IPS News, article du 24 novembre 2006 ; site sponsorisé par la Sasakawa Peace Foundation). L’irresponsabilité politique qu’illustre un tel propos ne doit pas devenir une norme pour la communauté internationale des démocraties.

 

À cet égard, nous avons, au minimum, un devoir de vigilance.

 

Il existe au Japon de nombreuses fondations à la respectabilité incontestable : il est très regrettable que ce partenariat ait été choisi pour célébrer les 150 ans de relations diplomatiques entre ces deux démocraties que sont la France et le Japon. Il nous paraissait donc indispensable d'informer l'ensemble des participants du colloque du problème que pose, à notre avis, un tel choix.

 

Chaque pays est confronté au problème de la gestion des pages noires de son passé. Plus l’exigence démocratique des peuples est grande, plus ce problème est difficile pour les gouvernements. La France n’échappe pas à la règle. Le Japon non plus.

 

En tant que citoyens français, nous demandons instamment au Ministère des Affaires Etrangères et Européennes de notre gouvernement de retirer son patronage de cette manifestation.

 

 

 

Parcours de quelques dignitaires politiques japonais avant et après 1945

Noms Rôle avant 1945 Transition Rôle après 1950
HATOYAMA Ichirô

(1883-1959)

鳩山一郎

Cadre du ministère de l’Éducation et ministre (1931-34), où il purge les enseignants non idéologiquement conformes. Élu régulièrement député. Réélu en 1942 (Assemblée de la Guerre du Pacifique). Fonde le Parti libéral le 9 novembre 1945.

Purgé le 4 mai 1946.

Expurgé en août 1951.

Fonde le Parti démocrate (1954). 3 fois Premier ministre (1954-56). Partisan d’une révision de la Constitution (Article 9). Normalisation avec l’URSS (1956). Relâche les 13 condamnés à vie du TMIEO.
HIRANO Rikizô

(1898-1981)

平野力三

Militant paysan. Fonde le Kôdôkai (Rassemblement pour la Voie impériale, 1933) groupant paysans et réservistes. Co-fonde le Parti du socialisme d’État du Japon (1932). Ministre de l’Agriculture (1947). Démissionne à la suite d’un décret d’épuration. Expurgé le 13 octobre 1950.

Carrière dans les instances du ministère de l’Agriculture.

KISHI Nobusuke (1896-1987)

岸信介

L’un des dirigeants du Manchukuo. Vice-ministre (1939-40), ministre (1941-44), chargé de la mobilisation économique. Député en 1942. Lié à l'extrême-droite et aux yakuza. Proche des PME. Monte le Nouveau Parti Kishi (1944, 32 députés). Arrêté comme criminel de guerre de « rang A ». Relâché le 24/12/1948. Membre du Parti Libéral (1953) puis du Parti démocrate (1954). Préside le PLD dès sa création (1955). Premier ministre (1957). Promoteur du Traité de sécurité avec les USA. Partisan de la révision de la Constitution.
KODAMA Yoshio (1899-1995)

児玉誉士夫

Protégé de Tôyama Mitsuru (ultra-nationaliste fondateur de la Société du Dragon Noir). Dirigeant du Parti des masses patriotiques (PMP, Kokusui Taishûtô). Acolyte du Général Doihara Kenji. Dirige une section militaire de pillage en Chine. Arrêté comme criminel de guerre de « rang A » le 25/1/1946.

Relâché le 24/12/1948.

Lié aux Yakuza.

Kuromaku (« faiseur de roi ») du PLD. Co-fondateur de la Ligue anti-communiste des peuples d’Asie (1960). Impliqué dans le scandale Lockheed (1976). Probable agent de la CIA.

KÔNO Ichirô

(1898-1965)

河野一郎

Membre du Rikken Seiyûkai (1932). Député (1932). Réélu en 1942 (Assemblée de la Guerre du Pacifique). Co-fonde le Parti libéral (1945).Purgé en juin 1946. Barré par le GHQ (1946-51). Ministre de l’Agriculture et de la Forêt (1954-1957, 1961) et de la Construction (1962-1965).

Lié aux yakuza.

MIKI Bukichi

(1884-1956)

三木武吉

Député. Réélu en 1942 (Assemblée de la Guerre du Pacifique). Purgé en 1946.

Expurgé en juin 1951.

Fonde le Parti démocrate avec Hatoyama Ichirô.

Kuromaku.

ÔNO Bamboku

(1890-1964)

大野伴睦

Membre du Rikken Seiyûkai. (1930). Impliqué dans le scandale Shôwa Denkô (1948). Secrétaire général du Parti libéral (1951). Acquitté (1951). Ministre (1953). Lié aux yakuza.
SASAKAWA

Ryô.ichi

(1899-1995)

笹川良一

Dirigeant du Parti des masses patriotiques (PMP, Kokusui Taishûtô). Accusé de plusieurs attentats contre des ministres (Takahashi Korekiyo en 1932, Wakatsuki Reijirô en 1932). Rencontre Mussolini (1939).

Élu député en 1942 (Assemblée de la Guerre du Pacifique).

Arrêté comme criminel de guerre de « rang A » le 11/12/1945.

Relâché le 24/12/1948.

Membre de Zen Aikaigi (organisation d’extrême-droite, 1950). Co-fondateur de la Ligue anti-communiste des peuples d’Asie (1960). Lié à Moon et à Ferdinand Marcos. Monopole des paris sur les courses de hors-bord à la suite d’une loi adhoc (1951). Se lance dans l’humanitaire (1962). Kuromaku (« faiseur de roi ») du PLD.
SHIGEMITSU Mamoru

(1877-1957)

重光葵

Haut cadre du ministère des Affaires étrangères, vice-ministre.

Partisan d’une politique agressive en Chine.

Arrêté comme criminel de guerre de « rang A »

Condamné par le TMIEO à 7 ans de prison. Relâché en le 21/11/1950.

Ministre des Affaires étrangères (décembre 1954-décembre 1956)
YOSHIDA Shigeru

(1878-1967)

吉田茂

Diplomate dans les colonies japonaises. Ambassadeur à Londres (1936-1938).

Met en place les syndicats "nipponistes" dans le monde ouvrier.

Président du Parti libéral (1946).

Emprisonné pendant dix semaines pour ses activités pendant la guerre.

Premier ministre à 5 reprises (1947, 1948, 1949-1952, 1952-1953).

Ministre.

 

Éléments bibliographiques principaux :

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- FINN Richard B. (1996) : Winners in Peace, MacArthur, Yoshida and postwar Japan. Berkeley, University of California Press, 414 p.

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- INÔ Kenji (1995) : « Sannin no kuromaku to Sasakawa Ryôichi » (Trois kuromaku et Sasakawa Ryôichi ). Ekonomisuto, octobre, 3, p. 86-91.

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