De la diversité ethnique dans le théâtre public

Blandine Savetier, metteure en scène associée au Théâtre National de Strasbourg, et Waddah Saab, dramaturge, réagissent à la réunion publique qui s’est tenue à la Colline - Théâtre national consacrée à 1er Acte, projet qui vise à aider des « jeunes issus de la diversité » dans leur parcours théâtral à venir. Ils nous offrent une réflexion générale sur la diversité ethnique dans le milieu du spectacle vivant et plus particulièrement du théâtre public. 

Blandine Savetier, metteure en scène associée au Théâtre National de Strasbourg, et Waddah Saab, dramaturge, réagissent à la réunion publique qui s’est tenue à la Colline - Théâtre national consacrée à 1er Acte, projet qui vise à aider des « jeunes issus de la diversité » dans leur parcours théâtral à venir. Ils nous offrent une réflexion générale sur la diversité ethnique dans le milieu du spectacle vivant et plus particulièrement du théâtre public. 


 

Dans "Composition française", émouvant retour sur son enfance bretonne, l’historienne Mona Ozouf écrit:  « Quand je réfléchis à la manière dont les Français ont senti, pensé, exprimé leur appartenance collective, deux définitions antithétiques me viennent à l'esprit… L'une, lapidaire et souveraine, "  la France est la revanche de l'abstrait sur le concret ", nous vient de Julien Benda. L'autre, précautionneuse et révérente, " la France est un vieux pays différencié ", est signée d'Albert Thibaudet.


La France de Benda, nous explique Mona Ozouf, est un produit de la raison, non de l'histoire. Surgie du contrat, elle est une nation dont la simplicité puissante, obtenue par l'éradication des différences, unit toutes les communautés sous les plis du drapeau, c’est la diversité vaincue. La France de Thibaudet, sédimentation d'une longue histoire, concrète et non abstraite, faite de l'identité ethnique et culturelle des « pays » qui la composent, de ses langues, des mille façons d’y vivre et mourir, est la diversité assumée. Aujourd’hui, dans les représentations que les Français se font de leur pays, la France une et indivisible de Benda l'a emporté.

 

Si nous avons voulu commencer notre contribution par cette longue référenceà Mona Ozouf, c’est qu’elle éclaire singulièrement le débat sur la diversité dans les scènes françaises.

 

Le 30 mars dernier, s’est tenue à la Colline, Théâtre national une réunion publique consacrée à 1er Acte, une expérience menée par ce théâtre, le metteur en scène Stanislas Nordey et avec le soutien de mécènes qui visait à aider des "jeunes issus de la diversité", dans leur parcours théâtral à venir. La discussion y fut vive, nous renvoyant à la controverse publique lors des représentations d’Exhibit B de Brett Bailey en novembre 2014.

 

Dans les deux cas, la France abstraite de Benda, celle de la diversité vaincue, nous a paru embarrassée, ne sachant plus comment parler des inégalités qu’elle a laissé se creuser entre Français d’origines ethnico-culturelles différentes. L’embarras commence par la difficulté à nommer l’objet de notre action: la France de Benda n’aime pas parler d’identité ethnique. L’Egalité fondatrice de notre république s’accommode mal d’une réalité qui se traduit par des discriminations ethniques et sociales. Par égard à cette France théorique, abstraite, que nous avons peur de malmener parce qu’elle nous semble l’ultime rempart contre la xénophobie, nous adoptons des expressions empruntées comme « Français issus de la diversité ». Il va nous falloir apprendre à parler simplement : dire Français "noirs", "arabes" ou "asiatiques", ce n’est pas renoncer à l’égalité, c’est refuser de confondre celle-ci avec la ressemblance.

 

Française "blanche" et Français "non-blanc", travaillant et vivant ensemble, nous comprenons intimement comment la discrimination s’institutionnalise subtilement sur des bases ethniques. Nous comprenons la violence que la France abstraite de Benda fait à la France réelle de Thibaudet. Mais notre engagement concret au quotidien nous a appris à être circonspects par rapport à l’approche idéologique de problèmes réels, surtout quand elle s’exprime au nom d’un "NOUS" totalisant qui excommunie et empêche des voix singulières et nuancées de s’exprimer. Une vision de la France radicalement partagée entre "Blancs" et "non-Blancs" où seuls des Français "non-blancs" auraient la légitimité de se saisir du racisme postcolonial, ne saurait être nôtre.

 

Poser en termes politiques la question de la non-diversité de nos scènes est nécessaire. Le volontarisme politique qui a porté des femmes à la tête des Centres Dramatiques Nationaux peut et doit aussi faire avancer la cause de la diversité ethnique sur nos scènes.

 

Mais cela ne nous empêche pas de voir la réalité du manque criant de Français "noirs", "arabes" ou "asiatiques" dans nos écoles nationales de théâtre, et de mener des actions concrètes et immédiates pour corriger cette injustice. Il est possible de s’attaquer immédiatement aux préjugés qui empêchent des metteurs en scène et directeurs de donner à des acteurs "non-blancs" des rôles qu’un imaginaire figé ne voudrait voir que "blancs".  Cela ne nous empêche pas d’ouvrir immédiatement les programmations des théâtres à des textes d’écrivains et dramaturges qui rendent compte de la réalité diverse du monde. Tout ceci peut être fait par des "Blancs" comme par des "non-Blancs".

 

Héritiers de la France de Benda autant que de celle de Thibaudet, nous avons vis-à-vis de la discrimination positive, et particulièrement des quotas, une hésitation que nous voulons partager dans ce débat.

 

Pour moi, Blandine Savetier, metteure en scène, le choix d’un acteur pour un rôle est le résultat d’une rencontre dans le travail. Aucune obligation ou pression politique ne me fera renoncer à ma subjectivité et à mes désirs d’artiste. Quand j’ai mis en scène Oh les beaux jours de Beckett avec Yann Collette dans le rôle de Winnie, je n’ai pas cherché à "faire un coup", j’ai fait un choix artistique qui m’a paru profondément cohérent. De la même manière, je n’ai aucune hésitation à travailler avec des acteurs de n’importe quelle couleur de peau, quand se produit la rencontre humaine et artistique qui crée ce désir en moi. Une telle rencontre vient d’avoir lieu, au cous du travail que j’ai mené dans le cadre de 1er Acte au Théâtre de la Colline, avec deux des jeunes comédiens "issus de la diversité". Je souhaite travailler à l’avenir avec eux pour la qualité de leur jeu et non pour la couleur de leur peau.

 

Pour moi, Waddah Saab, qui ai géré des politiques publiques (européennes) avant de me consacrer à la dramaturgie, la discrimination positive (y compris sous la forme de quotas) est un instrument politique légitime pour surmonter les discriminations institutionnalisées. Comme individu pourtant, je mesure l’ambiguïté éthique qu’il y a à lutter contre une discrimination ethnique subtile par une contre-discrimination institutionnalisée. Et comme Français aux parents originaires du Moyen-Orient, ayant grandi au Sénégal, il m’a toujours été plus facile d’affronter les discriminations que de devoir n’importe quelle fonction à une discrimination positive.

 

Quiconque veut lutter au concret contre la discrimination ethnique institutionnalisée et pour la reconnaissance de la diversité s’expose à être taxé de racisme à l’envers. A la France réelle de Thibaudet qui prônerait la discrimination positive pour donner vie à sa diversité, la France abstraite de Benda opposera toujours son principe d’égalité. Telle est la tension avec laquelle il nous faut tous avancer, sans simplification ni anathème.

 

Nous en avons aujourd’hui l’opportunité, grâce au vif débat que la restitution de 1er acte a provoqué. Il y a eu des propositions intéressantes qui sont restées inaudibles, noyées qu’elles étaient dans la polémique. Nous en reprenons une.

 

Pourquoi ne lancerions-nous pas, de manière aussi inclusive que possible, un diagnostic rigoureux, scientifique, avec des chercheurs, sur les causes de cette non-représentation? Nous ne nous attendons pas à faire des découvertes extraordinaires à cette occasion. Chacun de nous a, sur la base de son expérience personnelle, des idées sur les obstacles à une meilleure représentation de la diversité ethnique de la France sur nos scènes. Un diagnostic partagé nous aidera cependant à nuancer nos jugements, surmonter des préjugés, comprendre plus finement les mécanismes de l’exclusion, notamment la part socioéconomique dans les discriminations ethniques, et ajuster ainsi les actions correctives pour en améliorer l’impact. La principale vertu de cet exercice, s’il est conçu et mené en y incluant tous les acteurs de ce vaste chantier, serait aussi de le dépassionner en le fondant sur des données objectives, de nous faire parler et travailler ensemble.

 

Nous aspirons à la reconnaissance d’une France réelle, qui fasse place et donne vie à sa diversité. Mais nous ne voulons pas renoncer à la vision puissante d’une France produit de la raison, d’un contrat universel fondé sur la devise de la République. Entre la France universelle de Benda et la France diverse de Thibaudet, il n’y a pas un choix binaire à opérer, mais un chemin à tracer pas à pas, au milieu des incertitudes, vers une égalité qui fasse place à la différence.

 

 

 

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