Le scandale « Mafia Capitale » au coeur de Rome

 « Cette malheureuse histoire nous démontre encore une fois la capacité du modèle mafieux à se transposer dans d'autres contextes que celui dans lequel il est né, le mezzogiorno ». Umberto Santino, fondateur du centre d'études sur la mafia "Centro Impastato", et Nathan Brenu reviennent sur le scandale Mafia Capitale et révèlent l'existence d'un immense réseau mafieux liant le crime à la politique dans la capitale italienne.

 « Cette malheureuse histoire nous démontre encore une fois la capacité du modèle mafieux à se transposer dans d'autres contextes que celui dans lequel il est né, le mezzogiorno ». Umberto Santino, fondateur du centre d'études sur la mafia "Centro Impastato", et Nathan Brenu reviennent sur le scandale Mafia Capitale et révèlent l'existence d'un immense réseau mafieux liant le crime à la politique dans la capitale italienne.


  

Depuis quelques mois l'Italie est secouée par le scandale Mafia Capitale. En décembre 2014, la justice révélait l'existence d'un immense réseau mafieux impliquant entre autres Gianni Alemanno, ancien membre du groupe néofasciste Mouvement Social Italien (MSI), ministre de Berlusconi de 2001 à 2006, et maire de Rome de 2008 à 2013, Massimo Carminati, ex-terroriste d'extrême droite, Salvatore Buzzi, directeur d'une grande coopérative d'accueil de migrants, des industriels, des hommes politiques, des financiers et des fonctionnaires. Cette malheureuse histoire nous démontre encore une fois la capacité du modèle mafieux à se transposer dans d'autres contextes que celui dans lequel il est né, le mezzogiorno. Certes, ce n'est pas la première fois qu'une coupole sévit à Rome. On se rappellera qu'il n'y a pas si longtemps, à partir de la seconde moitié des années 70, une puissante organisation criminelle, dénommée la banda della Magliana, y contrôlait plusieurs trafics et y pratiquait extorsions, enlèvements et meurtres. Particulièrement liée – elle aussi – à l'extrême droite, aux services secrets, au monde de la finance et à la maçonnerie, notamment la célèbre loge P2, elle entretenait des contacts avec les organisations mafieuses sud-italiennes, et était impliquée, de près ou de loin, dans des mystères italiens aussi sombres que l’enlèvement et l'assassinat de l'ancien président du conseil et député Aldo Moro en 1977, l'attentat de Bologne en 1980 ou encore les activités du réseau Gladio, organisation anticommuniste et secrète de l'OTAN. Mais, à l'époque, la cour de cassation de voulait pas la reconnaître comme association mafieuse.

 

Cette question de dénomination se posent d'ailleurs toujours aux magistrats du nord colonisé par la 'ndrangheta (1) lorsqu'ils hésitent à appliquer l'article 416 bis de la loi antimafia, délimitant les caractéristiques d'une association de type mafieux. Encore aujourd'hui, certains semblent penser que la mafia n'est qu'un poulet fermier de réserve sicilienne, ou d'un Mezzogiorno arriéré.

 

Or, on parle actuellement à Rome d'une coupole couvrant des activités criminelles et commerciales multiples et complexes, des relations capillaires et diversifiées. Et c'est le quinquagénaire Massimo Carminati qui s'est chargé de donner une leçon de sociologie criminelle d'une rare lucidité. Ce rescapé de l'ancien groupe ultra fasciste des Nuclei Armati Rivoluzionari et de la banda della Magliana, sorti indemne de plusieurs affaires judiciaires, y compris du procès pour l'assassinat du journaliste d'investigation Mino Pecorelli (2), a mentionné l'existence d'un « monde du milieu ». Certains y voient une référence aux fantaisies littéraires de Tolkien. Il représenterait surtout un terrain de rencontre entre un « monde du dessus » et un « monde du dessous ». Mais, mise à part la métaphore, celui qui est parfois appelé, non sans raisons, le « roi de Rome » décrit là une méthode gagnante qui consiste à mélanger des mondes que tout semble séparer mais qui cohabitent en fait parfaitement. Le crime rencontre la politique et l'administration publique : de la junte Alemanno à la junte de son successeur Marino, affilié au Parti Démocratique et nouveau maire de Rome depuis 2013. C'est à se demander si dans une société qui se veut « liquide », il ne reste pas finalement une des seules choses encore solide et permanente.

 

Que dire de cette droite qui, malgré ses fards et déguisements, est celle de toujours : plouc et fasciste. Comment ne pas se rappeler d'Alemanno accueilli sur la colline de Campidoglio dans l'enthousiasme des saluts romains ? Et comment qualifier la rencontre de cette droite avec une gauche, plus gazeuse que liquide, qui s'y apparente et lui ressemble de plus en plus. Ne se dit-il d'ailleurs pas que le « Renzisme » est la réalisation du « Berlusconisme » par d'autres moyens ?

 

Mais les moyens sont-ils si différents qu'on voudrait le croire ?

 

Dans le passé, ces unions paraissaient contre-nature. Elles sont désormais devenues habituelles, « normales », dans l'indifférence presque généralisée et avec la complicité d'un grand nombre de personnes. Et sans ce genre d'unions, ce pullulement d'activités mafieuses n'aurait sûrement pas pu exister. De la même manière, il n'aurait pas pu se développer ainsi sans le croisement entre une structure criminelle éprouvée et élastique et un système relationnel composite et articulé. Ce dernier liant des officiers ministériels tenant les comptes, des entrepreneurs aventuriers, des coopératives sociales, socialisant surtout la capacité d'empocher l'argent public, une basse main d’œuvre prête à l'usage et, bien sûr, une haute bourgeoisie qui, comme le dit l'expression, n'a pas perdu le nord. Cet éventail peut s'ouvrir à l'infini. Marchés publics, bien sûr, mais aussi extorsion continue, usure, recouvrements de dettes, accueil rentable des migrants, recyclage d'argent sale, trafic d'armes, escamotage des déchets, corruption sans distinction. Tous sont achetables: corrompus et corrupteurs rendus frères par la mystique de l'argent. Un « Romanzo criminale » (3) revu et ajourné.

 

Le langage utilisé lors des conversations téléphoniques interceptées en est emblématique : la violence, mise en œuvre ou menacée, porte en elle la marque mafieuse. Elle apporte également un démenti à ceux qui croient que, de nos jours, la mafia envoie ses fils étudier à Oxford et se délecte seulement, ou principalement, des hasards de la bourse. En l’occurrence, ce qui est considéré comme vieux et archaïque cohabite fructueusement avec la nouveauté dite « postmoderne ». Et de cet accouplement naît un phénomène qui est tout autre que résiduel. Il apparaît, au contraire, comme très moderne et promis à un brillant avenir. Du moins, si les mondes qui se croisent continuent de se mouvoir comme ils l'ont fait jusqu'ici.

 

Pour découvrir que la mafia existe bel et bien à Rome, et que son réseau d'influence est loin d'être de faible mesure, il aura finalement fallu deux magistrats du palais de justice de Palerme, le procureur Pignatone et l'adjoint Prestipino. Avant d'être transférés à la capitale, ils avaient également fait leurs armes à Reggio Calabria. Quelle chance ! Outre la mafia, la Sicile exporte aussi des personnes éveillées, des personnes qui savent appeler les choses par leur nom.

 

Pour en savoir plus sur la mafia et l'antimafia, voir les travaux du Centre sicilien de documentation « Giuseppe Impastato » fondé en 1977 et toujours en activité : www.centroimpastato.com

 

 (1) La 'ndrangheta est la mafia calabraise devenue particulièrement puissante en Europe depuis les années 90.

(2) Assassiné à Rome en 1979, Carmine (ou Mino) Pecorelli, lui-même ancien membre de la loge P2, avait dénoncé l'implication de cette cellule maçonnique – et de la mafia – dans le meurtre d'Aldo Moro.

 (3) En référence au film de Michele Placido sorti en 2005 adapté du roman éponyme de Giancarlo De Cataldo et inspiré de l'histoire de la banda della Magliana. 

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